Débat-Russie-Union européenne. «L’atome non pacifique»

Illustration de Posle.

Par Vladimir Slivyak

De quelle manière la Russie utilise-t-elle l’énergie nucléaire comme levier stratégique? Pourquoi les sanctions n’ont-elles pas réussi à mettre fin à la dépendance de l’Europe vis-à-vis de l’industrie nucléaire russe? Comment Rosatom est-elle impliquée dans la guerre? Vladimir Slivyak, coprésident du groupe Ecodefense, répond à ces questions.

En tant qu’instrument stratégique du Kremlin, Rosatom contribue à créer et à renforcer les dépendances géopolitiques. Cette dépendance repose sur la promotion de l’énergie nucléaire, mais ses ramifications s’étendent bien au-delà du secteur énergétique. Rosatom est impliqué à la fois directement et indirectement dans la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine. Rosatom a notamment joué un rôle clé dans la prise de contrôle par la Russie de la centrale nucléaire de Zaporijia [elle se trouve sur le territoire de la ville d’Enerhodar dans l’oblast de Zaporijia] et a proposé de fournir des matériaux et des composants aux fabricants d’armes russes soumis à des sanctions.

Néanmoins, l’industrie nucléaire européenne continue de collaborer avec Rosatom. Par exemple, Rosatom fournit de l’uranium à l’usine de combustible nucléaire ANF de Framatome [siège social à Paris] à Lingen [Basse-Saxe], en Allemagne. Rosatom participe également à l’extension de cette installation, même si les autorités allemandes n’ont pas encore approuvé cette coopération. Si le projet Framatome-Rosatom, en cours de développement depuis plus de trois ans, aboutit, le régime russe renforcera encore son influence politique en Europe occidentale malgré la guerre en Ukraine.

Rosatom, une entreprise publique civilo-militaire

Rosatom est une entreprise publique qui opère à la fois dans les domaines civil et militaire de l’énergie nucléaire et des armes nucléaires. En tant que successeur du ministère russe de l’Énergie atomique, Rosatom regroupe plus de 350 entreprises engagées dans des activités nucléaires. L’entreprise a été créée par un décret du président russe Vladimir Poutine en 2007.

Rosatom est détenue directement par l’État russe. Elle fait partie des sept «entreprises publiques» russes, au même titre que Rostec [hautes technologies], Roscosmos [programme spatial] et d’autres. En 2012, l’ancien Premier ministre Dmitri Medvedev a décrit Rosatom comme une «entreprise d’un genre particulier» qui cherche non seulement à étendre ses activités, mais qui accomplit également «certaines tâches ministérielles».

Le conseil de surveillance de la société est son principal organe décisionnel. Ce conseil comprend Sergey Kirienko, vice-chef de l’administration présidentielle russe, qui fait actuellement l’objet de sanctions de la part de l’UE, du Royaume-Uni et des États-Unis, ainsi que Sergueï Korolev, premier directeur adjoint du Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (le principal successeur du KGB soviétique). En raison de la guerre en Ukraine, Sergueï Korolev a également été sanctionné par l’UE, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, la Suisse, le Royaume-Uni et l’Ukraine. Le conseil de surveillance comprend également deux vice-premiers ministres russes et deux conseillers du président Vladimir Poutine.

Le Parlement européen a appelé à plusieurs reprises à des sanctions contre Rosatom et à la fin de toute coopération nucléaire avec la Russie, y compris les importations d’uranium et les investissements dans les infrastructures critiques.

Participation à la guerre

Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, Rosatom est directement et indirectement impliqué dans la guerre. Selon une lettre obtenue par les services de renseignement ukrainiens et publiée dans la presse américaine, Rosatom a proposé son aide à l’industrie russe de l’armement pour obtenir les matériaux nécessaires à la production d’armes, de chars et d’avions après que ce secteur ait été frappé par des sanctions internationales.

Dans son discours prononcé en décembre 2022 à l’occasion du 15e anniversaire de Rosatom, le président Vladimir Poutine a félicité l’entreprise pour sa «contribution considérable au développement et au déploiement de systèmes d’armes et d’équipements militaires de pointe».

Au début de l’invasion, des employés de Rosatom ont apporté leur aide aux troupes russes qui occupaient la zone d’exclusion de Tchernobyl en Ukraine. La société d’État russe a également facilité la saisie illégale de la centrale nucléaire ukrainienne de Zaporijia. Des employés de Rosatom ont pris le contrôle de postes clés de direction de la centrale. À la suite d’un décret du président russe, Rosatom a créé une nouvelle filiale spécialement chargée de prendre le contrôle de la centrale.

En octobre 2023, l’opérateur nucléaire ukrainien Energoatom a signalé que la culture de la sécurité dans la centrale se détériorait sous le contrôle de Rosatom. Cette détérioration se traduisait par un travail mal exécuté, un personnel insuffisant et des inspections inadéquates. L’entreprise a déclaré que ces problèmes avaient entraîné des dommages importants aux composants critiques de la centrale nucléaire, notamment des fuites dans le circuit de refroidissement primaire radioactif. Il existe également des preuves crédibles que des employés de Rosatom ont aidé l’armée russe à sélectionner des cibles à la centrale nucléaire; ils auraient «aidé à diriger les tirs d’artillerie russes sur la centrale».

Rosatom, un outil géopolitique

Rosatom est un acteur central de la «géopolitique» du régime russe. L’objectif de l’entreprise est de rendre le plus grand nombre possible de pays dépendants de la technologie, des services et du combustible nucléaires russes. Rosatom achète aux entreprises européennes les équipements essentiels pour les réacteurs nucléaires en construction et fournit à l’UE de l’uranium non enrichi et enrichi, du combustible et d’autres prestations nucléaires. Cette coopération contribue à financer la poursuite de la guerre en Ukraine. Elle enferme également l’Europe dans une dépendance vis-à-vis du combustible et des services nucléaires russes, ce qui se traduit en fin de compte par une influence politique.

La Hongrie en est peut-être l’exemple le plus flagrant. Elle dépend presque entièrement de la Russie pour ses besoins en énergie nucléaire et a bloqué à plusieurs reprises toute tentative de l’UE d’imposer des sanctions à Rosatom. La Russie contrôle l’approvisionnement en combustible nucléaire et la maintenance des réacteurs hongrois existants et a accordé unprêt de 10 milliards d’euros pour la construction de la centrale nucléaire de Paks-2 [située à 100 km au sud-ouest de Budapest]. En outre, Siemens Energy et Framatome fournissent des équipements et des systèmes de contrôle essentiels pour les nouveaux réacteurs de fabrication russe en Hongrie.

Rosatom déclare qu’il construit actuellement plus de 30 nouveaux réacteurs dans une douzaine de pays. L’année dernière, ses filiales ont exporté pour environ 2,2 milliards de dollars de biens et de matériaux liés à l’énergie nucléaire. Le budget de l’État russe couvre plus de 90% du coût de la construction par Rosatom de nouvelles centrales nucléaires dans le monde.

Rosatom a signé des accords avec près de 20 pays africains pour la construction de centrales nucléaires et de réacteurs de recherche. Cependant, à ce jour, une seule centrale est réellement en construction: la centrale d’Al Dabaa en Égypte. Rosatom a également acheté une mine d’uranium en Tanzanie. Une précédente tentative de construction d’une centrale nucléaire en Afrique du Sud a échoué en raison de la résistance des militants écologistes. En Amérique du Sud, Rosatom participe à des projets plus modestes mais néanmoins importants, tels qu’un réacteur de recherche et l’exploitation minière de lithium en Bolivie.

Malgré la guerre menée par la Russie en Ukraine, la société nucléaire française Framatome continue d’acheter de l’uranium à Rosatom. Entre 2022 et 2023, au moins dix cargaisons d’uranium ont été acheminées de Russie vers l’usine de combustible nucléaire ANF à Lingen, une filiale de Framatome. Selon le gouvernement allemand, ces livraisons ont été effectuées dans le cadre de deux licences fédérales délivrées en septembre, novembre et décembre 2022, ainsi qu’en avril et mai 2023. En août 2023, les autorités allemandes ont accordé une nouvelle licence autorisant jusqu’à 40 expéditions supplémentaires. Les livraisons sont toujours en cours.

Perspectives

Au cours des quatre années qui ont suivi le début de l’invasion à grande échelle par la Russie de l’Ukraine, l’UE a adopté près de vingt séries de sanctions contre l’économie et l’industrie russes. D’autres pays, dont les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et le Japon, ont également imposé des sanctions. Cependant, la Russie n’a pratiquement subi aucune pression dans le domaine de l’énergie nucléaire, l’un de ses secteurs clés ayant une importance tant civile que militaire. Au contraire, Rosatom a étendu ses activités et presque triplé ses bénéfices provenant du commerce avec les pays occidentaux.

La dépendance de l’Europe vis-à-vis de la Russie dans le domaine nucléaire est à peu près comparable à sa dépendance vis-à-vis des approvisionnements en gaz par gazoduc avant la guerre. Tout d’abord, Poutine a utilisé les livraisons de gaz comme moyen de pression sur l’Europe, puis le gazoduc russe a été détruit dans un acte de sabotage. Sans ces événements, nous parlerions probablement aujourd’hui de la dépendance paralysante de l’UE vis-à-vis de la Russie pour l’uranium et le gaz par gazoduc. Dans une telle situation, il est raisonnable de supposer que l’Ukraine n’aurait pas pu compter sur le niveau de soutien dont elle bénéficie actuellement en Europe.

Cette dépendance vis-à-vis des approvisionnements russes n’est pas le fruit d’un heureux hasard pour Moscou, mais résulte des mesures stratégiques prises par le régime russe au cours des 10 à 15 dernières années. On ne sait pas avec certitude si Poutine avait prévu une guerre à grande échelle pendant toute cette période. Cependant, il est clair que l’une des priorités stratégiques de Moscou était de rendre l’économie européenne aussi dépendante que possible des approvisionnements énergétiques russes. Dans le cadre de cette stratégie, de nombreux pays européens devaient se retrouver dans la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la Hongrie.

À la suite de la guerre en Ukraine, la dépendance de l’Europe vis-à-vis des approvisionnements russes a fortement diminué, sans toutefois disparaître. Par exemple, l’Allemagne, la plus grande économie de l’UE, ne dépend plus du gaz russe acheminé par gazoduc. La lutte contre la «flotte fantôme» qui transporte le pétrole de Poutine pour financer la guerre est en cours, mais avec des résultats mitigés. En outre, le charbon russe a été complètement interdit en Europe. L’industrie charbonnière russe, l’une des plus rentables, est actuellement en pleine crise, ce qui prouve clairement que la Russie n’a pas été en mesure de compenser les conséquences du refus de l’Europe d’acheter du charbon russe. Même dans le secteur de l’énergie nucléaire, le moins touché par les sanctions, des changements notables ont eu lieu. Par exemple, la Finlande a abandonné son projet de construction d’une grande centrale nucléaire avec la participation de la Russie. Dans plusieurs cas, des entreprises européennes n’ont pas été en capacité de fournir à Rosatom des équipements pour ses projets dans d’autres pays.

Malheureusement, les efforts visant à réduire la dépendance à l’égard de l’uranium russe progressent extrêmement lentement, et il n’y a toujours pas de calendrier précis pour ce processus. Une rupture totale avec l’uranium russe dans un avenir prévisible semble peu probable, surtout si la Hongrie poursuit son projet de nouvelle centrale nucléaire avec Rosatom [ce qui n’empêche pas que, selon Reuters – le 9 janvier –Trump souhaite «bonne chance» à Orban pour les élections législatives d’avril 2026]. La Russie tente également d’augmenter ses exportations de gaz naturel liquéfié vers l’Europe. Cependant, il semble désormais peu probable que les autorités européennes acceptent à nouveau une situation dans laquelle Vladimir Poutine puisse rendre leurs économies dépendantes de la Russie.

Rosatom est sans doute la plus grande épine russe dans le pied de l’Europe aujourd’hui, et des demi-mesures ne suffiront pas à l’enlever. Une «extraction chirurgicale» provoquerait des chocs graves et douloureux pour les économies – et, par conséquent, pour la politique – de plusieurs États membres de l’UE. Le problème n’est pas que la menace soit sous-estimée. Le problème est que se libérer de cette dépendance nucléaire nécessiterait énormément de temps et d’efforts. La question est: y en aura-t-il suffisamment? (Article publié sur le site Posle le 7 janvier 2025; traduction rédaction A l’Encontre)

Vladimir Slivyak est né à Kaliningrad en 1973. Il a participé à la création en 1989 d’Ecodefense. De 2011 à 2015 il a enseigné la politique environnementale à la Moscow School of Economics. En 2014, Ecodefense fut classée comme organisation agent de l’étranger. Sliyyak émigra en Allemagne.

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