vendredi
17
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Boutique pour «robes de mariée» à Reyhanli, près de la frontière syrienne

Boutique pour «robes de mariée» à Reyhanli, près de la frontière syrienne

Par Constanze Letsch

Un nombre croissant de femmes qui ont fui le conflit en Syrie acceptent d’épouser des Turcs pour devenir leur deuxième, troisième ou même leur quatrième épouse. En général les coiffeurs turcs font de bonnes affaires le dimanche. Dans la ville de Reyhanli, sur la frontière syrienne, le petit salon de coiffure déborde d’activité, rempli de futures épouses impatientes – accompagné de leurs proches – qui attendent d’être coiffées pour des fêtes de mariage ou de fiançailles.

Le propriétaire, Hatice Utku, fait une permanente à une femme qui a l’air particulièrement sombre. Contrairement aux autres clientes, elle n’est pas accompagnée par des membres de sa famille. «C’est une fiancée syrienne», explique Utku, d’un air un peu dépité. «Il y en a beaucoup de celles-là maintenant». Et une de ses collègues d’ajouter: «Elles nous volent nos maris».

Il y a trois jours, Aminah, originaire de Idlib [capitale d’un des 14 gouvernorats de Syrie à quelque 60 kilomètres d’Alep] en Syrie, a rencontré pour la première fois le Turc âgé de 43 ans par l’intermédiaire d’une marieuse. «Il avait divorcé de sa première femme et voulait se remarier» explique timidement Aminah. «Il a une maison et un travail à Ankara. Ma famille en Syrie n’a plus rien. Il subviendra à mes besoins.»

Son fiancé, un homme d’affaires d’Ankara, a payé 3’000,00 livres turques [1257 CHF] pour rencontrer sa future, ainsi que 5’000 livres pour les frais [2094 CHF]. Le couple communique par l’intermédiaire d’un interprète. «Il apprendra l’arabe», dit Aminah. Est-ce qu’elle se réjouit d’aller dans son nouveau foyer dans la capitale turque? «Je suis heureuse. Enfin, je le pense, je ne sais pas.»

Aminah fait partie d’un nombre croissant de réfugiées syriennes qui optent pour épouser des Turcs. Les assosciations pour les droits de femmes s’inquiètent. Une militante de Gaziantep [au dud-est de l’Anatolie ; Dîlok en kurde et Telouch en arabe] qui a demandé l’anonymat explique: «Beaucoup de ces femmes acceptent ces mariages en désespoir de cause. Elles ne pensent qu’à avoir un moyen de nourrir leur famille, de leur permettre de s’en sortir. Ces arrangements leur semblent la seule issue possible et les hommes exploitent cette situation (…) En même temps les femmes locales se sentent impuissantes et s’inquiètent de voir leurs familles se briser. C’est ainsi que des femmes des deux côtés de la frontière deviennent des victimes.»

A Kilis, une ville où les réfugiés syriens sont plus nombreux que les habitants locaux, une Syrienne de 43 ans dit que des membres d’une ONG religieuse ont fait pression pour qu’elle marie sa fille à un cadre du gouvernement turc, en invoquant le fait que l’homme était charitable et « avait fait don de beaucoup de biscuits » et qu’elle « devait être reconnaissante pour cette offre généreuse « .

Le Dr Mohamed Assaf, qui travaille à Kilis [Anatolie du sud-est] dans un centre médical syrien, dit que presque 4’000 Syriennes ont épousé des Turcs dans cette ville depuis son arrivée en 2012. Le Dr Reemah Nana, une gynécologue travaillant à ce centre explique que les patientes ayant des maris turcs se plaignent parfois de violences domestiques, mais qu’en général les mariages sont heureux. Quand on soulève la question des abus sexuels, elle admet: «Nous entendons parler de certains cas, mais la plupart des femmes ne veulent pas en discuter.»

Les autorités turques estiment à presque un million le nombre de réfugié·e·s syriens dans le pays, un chiffre dont on pense qu’il va augmenter à 1,4 million d’ici la fin de l’année 2014. D’après le Haut commissariat aux réfugiés (HCR), les femmes et les enfants constituent 75% des réfugié·e·s en Turquie, dont 50% ayant moins de 18 ans. Dans un rapport de 2013, le Turkish Disaster and emergency Management Presidency a établi qu’environ un cinquième des chefs de famille – dans les camps de réfugié·e·s et en dehors – étaient des femmes. Des organismes de défense des droits humains ont souvent insisté sur le fait que les femmes réfugiées de Syrie sont particulièrement vulnérables et qu’elles sont nombreuses à subir des abus et du harcèlement sexuels. Un rapport récent du HCR a aussi souligné les dangers qui guettent les réfugiées qui sont seules, sans entourage.

Comme beaucoup de réfugiées syriennes, Aminah est entrée en Turquie illégalement et sans passeport valable, ce qui rend impossible l’enregistrement de son mariage. La cérémonie sera religieuse, accomplie par un imam, ce qui la laisse sans protection ou droits en cas de séparation ou de la mort de son conjoint. D’après Kemal Dilsiz, le marieur d’un village proche de la frontière syrienne, la plupart des Syriennes qui épousent des Turcs le font sans enregistrement légal. «Aucun de ces mariages n’est officiel puisqu’aucune de ces femmes n’a de passeport», explique-t-il.

Les Syriennes que Dilsiz «présente» à ses clients turcs sont pour la plupart arrivées en traversant le fleuve Oronte [le «fleuve rebelle» en arabe] sur des radeaux contre le paiement de 100 livres turques pour la traversée. «J’ai marié près de 60 filles syriennes», dit-il non sans fierté. «Des hommes de toute la Turquie m’appellent pour chercher une épouse syrienne. Ils disent que les Syriennes sont plus loyales et obéissantes, qu’elles ne répliquent pas.»

La fonction d’entremetteur payé, illégale en Turquie, est une affaire florissante dans les provinces près de la frontière syrienne. D’après un employé d’hôtel à Antakya [Antioche, ville proche de la frontière syrienne, chef-lieu de la province d’Hatay] le tourisme marital est répandu. «Nous avons des clients turcs qui viennent de tout le pays. Ils viennent à la recherche d’une épouse syrienne».

La militante des droits des femmes de Gaziantep explique: «Le trafic d’êtres humains, avec tous les problèmes qui lui sont liés – abus, viols et exploitation – a augmenté depuis 2012. Nous entendons de plus en plus souvent parler de cas de ‘mariages temporaires’, autrement dit de travail sexuel, mais les femmes ont peur de parler ouvertement de cela. Il est inquiétant L’idée de mariages temporaires est actuellement en train de se banaliser en Turquie, et c’est très inquiétant. C’est une manière de donner un vernis de respectabilité et d’approbation religieuse à des abus sexuels et à l’exploitation.»

Dilsiz présente des filles à n’importe quel homme capable de payer: «Pour arranger une rencontre, je perçois 4’4000 livres turques. Ensuite il y a les hommes à rétribuer du côté syrien, le mariage, la voiture – en tout le fait d’épouser une fille syrienne coûte environ 10’10000 livres turques». Il prétend que des escrocs concernant les opérations de mariage – des Syriens – ont endommagé sa réputation, raison pour laquelle il a hésité avant de suggérer une «fiancée sérieuse». «Mais si vous êtes d’accord de prendre ce risque, je peux vous fournir une Syrienne tout de suite. Vous pouvez l’épouser pendant quelques mois, si vous voulez.»

A côté d’une ONG à Kilis, plusieurs femmes attendent la distribution quotidienne de langes et de nourriture et discutant des projets pour leurs filles. Hanan, âgée de 45 ans, dit que sa fille de 23 ans deviendra la deuxième épouse d’un Turc de 35 ans. «Il a promis de mettre la maison et la voiture à son nom. Ainsi elle aura une sécurité.»

Amina, âgée de 60 ans, n’est pas d’accord. «Ne mariez pas votre fille à un Turc. Je connais une famille qui a promis la même chose, mais leur fille a été renvoyée au bout de deux mois.» Hanan dit qu’elle n’a pas tellement le choix. «Il s’occupera d’elle et subviendra à ses besoins.»

Des associations de défenses des droits humains avertissent que la polygamie, proscrite en Turquie depuis presque un siècle mais encore pratiquée dans des régions conservatrices rurales au sud-est de l’Anatolie, est en augmentation. Les deuxième, troisième, voire les quatrième épouses – appelées kuma en turc – n’ont pas de protection légale et sont particulièrement vulnérables aux abus.

Fatma, âgée de 28 ans et originaire de la province d’Alep, a épousé il y a trois mois son mari turc, un fermier. Elle est sa deuxième épouse. «Sa première épouse est malade et ne veut plus avoir d’enfants», explique-t-elle. Fatma est enceinte – ce sera le septième enfant de son mari. «Je suis très heureuse, sa première épouse est gentille avec moi, elle dit qu’elle est contente que je sois là pour l’aider. Nous partageons tout le travail ménager». Après une pause elle ajoute: «Même si c’est dur de partager l’homme qu’on aime avec une autre femme, mais que puis-je faire? C’est le destin.»

Le ressentiment augmente. Des femmes des villes frontalières accusent les Syriennes d’appâter leurs maris, et disent que leurs époux les menacent sans cesse de prendre une épouse syrienne.

Au salon de coiffure à Reyhanli, plusieurs femmes du lieu expriment leur colère. Kadriye, âgée de 36 ans, qui est propriétaire d’un commerce de costumes de mariage explique: «Les Syriennes ont brisé beaucoup de familles ici. Nos maris se comportent comme de vraies bêtes depuis l’arrivée des Syriens. Maintenant les hommes invoquent n’importe quel prétexte pour prendre une deuxième épouse. Ils invoquent les raisons les plus futiles pour nous menacer: la nourriture, le ménage, n’importe quoi. Certains prennent des épouses qui ont l’âge de leurs filles.»

Les militantes des droits des femmes expliquent cette tendance inquiétante: «Les femmes locales sont préoccupées. La crainte constante de perdre leurs maris les met sous beaucoup de pression. La violence domestique, les menaces, les pressions psychologiques et les abus de la part de leurs époux ont augmenté. Nous notons une augmentation des maladies psychiques, surtout des dépressions, mais les autorités n’abordent pas ce problème.»

Elle dit que son organisation essaie d’aider aussi bien les Turques que les Syriennes: «Nous effectuons des visites à domicile, où nous discutons de ces problèmes avec les femmes. Nous tentons de les convaincre d’en attribuer la responsabilité aux vrais coupables. Pour pouvoir contrer cet opportunisme de la part des hommes, il faut que les femmes des deux côtés de la frontière soient solidaires.» (Article publié dans le quotidien The Guardian, en date du 8 septembre, traduction A l’Encontre)

* Certains noms ont été modifiés.

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