vendredi
28
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Omar Barghouti

Entretien avec Omar Barghouti

L’initiative palestinienne à l’ONU ne fait pas l’unanimité, et déjà parmi les Palestiniens eux-mêmes. Beaucoup d’habitants de Cisjordanie comme de Gaza demeurent inquiets face à la reconnaissance de l’Etat à l’ONU, dont ils ne perçoivent pas les avantages immédiats. Certains redoutent que la direction palestinienne ne considère cette initiative comme une nouvelle opportunité de réanimer le processus de négociation d’Oslo qui n’a contribué, selon eux, qu’à accentuer l’occupation israélienne des territoires palestiniens. Entretien avec Omar Barghouti, écrivain et activiste palestinien, membre fondateur de BDS (boycott, désinvestissement et sanctions), campagne internationale non violente pour le boycott des produits israéliens, lancée en 2005. On peut lire son ouvrage: BDS. Boycott, Désinvestissement, Sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, Ed. La Fabrique, 2010.

Quelle analyse faites-vous de l’initiative de l’OLP à l’ONU? Est-ce la chose à faire? Est-ce le moment?

D’une manière générale, les Palestiniens, profondément conscients de la paralysie de l’ONU induite par la relation qu’entretiennent les Etats-Unis avec Israël, restent cependant convaincus qu’il n’y a aucune alternative viable à l’ONU, par laquelle nous pourrions en fin de compte atteindre nos droits fondamentaux. Parce que cela marque une nouvelle étape dans cette direction, le fait d’améliorer la représentation palestinienne à l’ONU est soutenue par la plupart des Palestiniens, mais seulement si cela protège nos droits inaliénables et maintient le statut de l’OLP comme seul représentant légitime des Palestiniens.

Cependant, comme nous l’avons appris de la lutte sud-africaine contre l’apartheid, les initiatives diplomatiques, même les mieux intentionnées, ne peuvent pas seules rétablir les droits ou en finir avec l’injustice coloniale; pour exercer nos droits, nous devons appliquer une pression soutenue et moralement cohérente contre notre oppresseur, tant de l’intérieur qu’à l’international. La résistance effective couplée avec la solidarité mondiale est la clé de la liberté, de la justice et de l’autodétermination.

Au lieu de chercher à affaiblir ce régime d’occupation et d’apartheid israélien et de le contraindre à reconnaître nos droits, le président palestinien Mahmoud Abbas, alors qu’il s’adressait récemment à un groupe d’intellectuels israéliens le pressant de reporter son initiative à l’ONU, a déclaré: «Nous ne voulons pas isoler Israël.» Il a assuré à son auditoire que, tant qu’il restera en fonction, la coordination de sécurité entre l’Autorité palestinienne et Israël continuera, pour «empêcher la terreur et préserver le calme».

Le porte-parole de la délégation israélienne, Sefi Rachlevski, a fait cette déclaration dans le quotidien Yedioth Ahronoth, du 5 septembre 2011: «Nous sommes un groupe qui soutient entièrement la déclaration [d’Israël] d’indépendance et le rêve sioniste d’établir l’Etat Israël, dont l’initiative palestinienne est la parfaite continuité.» Il ajoute : «La déclaration palestinienne d’indépendance constitue en pratique une victoire pour la déclaration d’indépendance d’Israël, c’est pourquoi les Israéliens doivent la célébrer dans les rues et être les premiers à reconnaître l’indépendance palestinienne, invitant ainsi le monde à faire de même.»

Si on la considère sous cet angle, l’«initiative de septembre» est au mieux vague et confuse, et, dans le pire des cas, porte préjudice aux intérêts des Palestiniens. Elle se dissocie également de la volonté des Palestiniens, alors que la direction palestinienne [l’Autorité palestinienne] ne dispose d’aucun mandat pour renoncer à n’importe lequel de nos droits.

En ces temps d’impunité israélienne et de colonialisme intense, d’occupation et d’apartheid, une direction palestinienne devrait suivre en principe l’exemple de Mandela et de Gandhi, menant les masses vers une résistance populaire, laquelle, coordonnée avec une solidarité internationale effective, nous permettrait de faire valoir nos droits à l’ONU. Le fait, au contraire, d’ignorer le peuple, et de sacrifier potentiellement ses droits de base pour se garantir un avantage illusoire à la table de «négociations», met en danger les grandes avancées de notre lutte populaire et civile, obtenue en particulier à la suite du mouvement international BDS.

Un Etat palestinien reconnu par l’ONU, n’est-ce pourtant pas souhaitable?

Il n’y a aucune possibilité pour la Palestine de devenir un membre à part entière de l’ONU tant que les Etats-Unis ont un pouvoir de veto. Les Palestiniens ont droit à un Etat. Nous apprécions toute reconnaissance de ce droit.  Mais elle ne doit pas nous distraire de notre lutte en cours, avant et après septembre, pour obtenir nos droits, sur le terrain, reconnus par la Résolution 3236, du 22 novembre 1974, qui institue le droit universellement respecté de l’autodétermination des Palestiniens en tant que droit «inaliénable». La résolution 3236 «réaffirme les droits inaliénables des Palestiniens en Palestine, y compris: (a) le droit à l’autodétermination sans interférence externe; (b) le droit d’indépendance nationale et souveraineté». Elle réaffirme aussi «le droit inaliénable des Palestiniens pour retourner dans les maisons et propriétés dont ils ont été déplacés et déracinés et appelle à leur retour» et souligne que «le complet respect et la réalisation de ces droits inaliénables des Palestiniens sont indispensables pour la résolution de la question de la Palestine».

Cet «Etat» reste imaginaire tant que l’occupation israélienne se poursuit. Dès juin, le comité national BDS palestinien, BNC, de loin la plus grande coalition de groupes émanant de la société civile palestinienne, tout en accueillant favorablement la reconnaissance internationale de notre droit de structure d’un Etat, a fait part de son inquiétude envers l’initiative de septembre [du 23 septembre], pour ce qui concerne la protection du droit de retour et le statut de l’OLP. Dans une déclaration importante, le BNC pose que: «La reconnaissance diplomatique doit aboutir à la protection du droit à l’autodétermination inaliénable du peuple palestinien tout entier, représenté par une OLP démocratisée, qui représente non seulement les Palestiniens sous occupation, mais aussi les réfugiés bannis, la majorité des Palestiniens, ainsi que les citoyens discriminés en Israël. Pour aller au-delà du symbole, cette reconnaissance doit être un prélude aux sanctions effectives contre l’Etat d’Israël pour le contraindre à remplir ses obligations, conformément à la loi internationale.»

Plusieurs dirigeants du Fatah de la région de Naplouse en Cisjordanie ont distribué, le 28 août dernier, une déclaration faisant part des mêmes préoccupations: «Le droit à l’autodétermination est un droit collectif de tous les Palestiniens, sans tenir compte de leur emplacement géographique… Toutes les initiatives diplomatiques, y compris l’initiative aux Nations unies de ce mois de septembre, doivent préserver le statut de l’OLP comme le représentant unique aux Nations unies et protéger et promouvoir les droits inaliénables des Palestiniens.»

Après quinze années de négociations infructueuses, estimez-vous que le dialogue avec Israël et les Etats-Unis peut aujourd’hui encore constituer un moyen pour les Palestiniens de faire valoir leurs droits?

Vous voulez dire vingt ans, pas quinze! Ces deux décennies d’un processus extrêmement destructeur et trompeur ont permis à Israël de littéralement cimenter sa domination coloniale et de rompre son ancien isolement sur la scène internationale grâce aux prétendues négociations avec la direction palestinienne.

Pendant les cycles infinis de négociations, la présence coloniale d’Israël dans les territoires occupés a plus que doublé; les Palestiniens ont perdu beaucoup des terres qui leur restaient, tout particulièrement à Jérusalem occupé, le Naqab (Néguev) et dans la vallée du Jourdain; Gaza a été pulvérisé par un assaut sans précédent et mortel [opération «Plomb durci», décembre 2008-janvier 2009], et reste sous un siège immoral; des lois racistes se sont développées très rapidement en Israël, niant aux citoyens palestiniens leurs droits et aggravant leur misère sous un système israélien de discrimination raciale qui épouse parfaitement la définition de l’apartheid de l’ONU; les réfugiés palestiniens sont niés dans leur droit inaliénable, protégé par l’ONU, de retourner dans leurs maisons et pays dont on les a chassés en 1948. Cela n’aurait pu se passer sans le voile de bienséance offert à Israël par une direction palestinienne «flexible», en manque de vision, de compétences et de principes.

Dans l’histoire, aucune puissance coloniale n’a jamais renoncé à sa domination coloniale, volontairement ou par la persuasion. La résistance effective et la solidarité internationale massive, particulièrement sous forme de boycott et de sanctions, constituent le chemin le plus sûr pour les Palestiniens vers la liberté, la justice et le respect de leurs droits. C’est la leçon de l’Inde, de l’Afrique du Sud et des autres luttes pour la liberté.

La problématique du boycott que vous avez évoquée a émergé ces dernières années au sein du débat public, mais n’a pas encore démontré sa capacité à améliorer les conditions de vie des Palestiniens. Quelle est votre analyse de cette stratégie, qui a reçu un certain écho sur le plan international?

Votre jugement est totalement imprécis. L’effet de BDS sur Israël a augmenté de manière exponentielle au cours des six dernières années. A la lumière de succès majeurs marqués par le mouvement BDS après l’agression d’Israël contre Gaza à l’hiver 2008-2009, des représentants gouvernementaux israéliens et des groupes de réflexion ont commencé à voir en BDS une «menace stratégique». L’arsenal massif d’Israël constitué d’armes nucléaires et conventionnelles s’est révélé sinon totalement, du moins en grande partie, inefficace face à la campagne BDS, un mouvement non violent basé sur le respect des droits de l’homme universels.

Dans l’incapacité de contrer l’impact de BDS, le mouvement bénéficiant même d’un soutien croissant (y compris en Israël), la frustration d’Israël a été telle que cela a poussé la Knesset à adopter une loi anti-BDS draconienne, criminalisant l’expression du soutien en faveur de BDS, au risque de faire tomber le dernier masque derrière lequel se cache Israël pour s’affirmer comme étant démocratique.

Dans le monde entier, les syndicats ont approuvé BDS. La Cosatu d’Afrique du Sud, le Congrès irlandais de syndicats, le Congrès des syndicats écossais, le Congrès des syndicats britanniques ont contribué à cette tendance de par le monde. Dans le domaine culturel, un nombre croissant d’artistes internationaux renommés et des groupes musicaux tiennent compte de l’appel au boycott et refusent de jouer en Israël. Du point de vue académique, l’Université de Johannesburg a été la première à couper des relations avec une université israélienne, du fait de la complicité de cette dernière dans les violations par Israël des droits de l’homme. Le syndicat universitaire britannique UCU a adopté une motion de soutien à BDS.

Du point de vue économique enfin, le grand groupe français Veolia a perdu des milliards de dollars de contrats, en particulier en Europe, à cause de sa participation à un projet israélien illégal, conçu pour cimenter le contrôle colonial israélien de Jérusalem occupé. Le plus grand exportateur de produits alimentaires israélien, Agrexco, a subi un contre-coup économique dévastateur, principalement en raison du boycott mené par un large spectre d’organisations de la société civile, en France, en particulier.

Presque pris de panique, Israël a intensifié sa campagne publicitaire portant sur plusieurs millions de dollars pour vanter la «marque Israël», campagne qu’il avait lancée en 2005 pour détourner l’attention de ses crimes de guerre et projeter une image trompeuse de normalité. Et cela est aussi passé par des actions artistiques et scientifiques. Jusqu’à présent, toutes ces actions sont restées inefficaces face à la puissance des activistes de BDS dans le monde entier. C’est sur ce terrain que nous devons poursuivre nos efforts pour faire valoir nos droits et mettre fin à l’occupation.

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Cet entretien a été mené par Pierre Puchot du site Mediapart.

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