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juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec un socialiste égyptien, Sameh Naguib

Publié par Alencontre le 27 - février - 2011

Travailleurs de Malhalla (textile) qui ont mené une grève trois jours (jusqu'au 19 février)

Entretien conduit par Omar Mostafa

Les membres des Socialistes révolutionnaires en Egypte ont enduré pendant des années la répression de l’Etat policier alors qu’ils s’organisaient en faveur de la démocratie et des droits des travailleurs et travailleuses. C’est grâce à ces efforts courageux que les socialistes ont été capables de jouer un rôle significatif dans l’organisation des premières manifestations du 25 janvier qui ont galvanisé le soulèvement réussi contre le dictateur Hosni Moubarack. Leur rôle a continué à se développer à mesure que le mouvement devenait plus fort. Sameh Naguib est un membre dirigeant des Socialistes révolutionnaires. Il s’est entretenu avec Mostafa Omar – membre de l’ISO (Etats-Unis) – présent au Caire.

Mostafa Omar – Nous vivons une époque incroyable pour tous les révolutionnaires en Egypte. Vous attendiez-vous à tout ceci avant le 25 janvier ?

Sameh Nagui – Nous comprenions évidemment sur le plan théorique que la situation politique était explosive depuis un certain nombre d’années et que l’éclatement d’une révolution était une possibilité. Mais nous n’avions aucune idée que cela se produirait le 25 janvier 2011. Le nombre massif de manifestants qui ont participé à la mobilisation ce jour-là et leur degré de militantisme, était sans précédent.

Nous avions l’habitude que les appels à des journées d’action massive ne réunissent que 100 ou 200 personnes, qui étaient d’ailleurs rapidement délogées par les «forces de sécurité». Mais le 25 janvier, le nombre de manifestants a grossi au Caire, à Alexandrie et dans les autres villes, les unes après les autres, tout au long de la journée.

Les manifestants ont repoussé les attaques successives de la police. Ils jetaient des pierres contre les policiers. Les gens sortaient de leurs maisons pour nous rejoindre. Les femmes ululaient et nous jetaient des bonbons. A la fin de la journée du 25 janvier, nous avons compris qu’un mouvement révolutionnaire avait commencé.

Quel a été le rôle des Socialistes révolutionnaires et des autres forces de gauche dans la mobilisation pour la manifestation du 25 janvier ?

Notre mouvement a joué – avec le reste de la gauche et avec le Mouvement des Jeunes du 6 avril – un rôle clé dans cette mobilisation. Les Frères Musulmans n’ont pas soutenu l’appel à manifester ce jour-là, parce que, comme d’habitude, ils n’aiment pas soutenir des actions qu’ils ne contrôlent pas. C’est ainsi que la gauche a joué un rôle de premier plan.

Nous et les autres forces de gauche nous sommes rencontrés et avons développé une stratégie pour l’action le 25. Par exemple, nous avons décidé de commencer la manifestation dans différents quartiers du Caire, pour ensuite marcher sur la place Tahrir. Cette tactique était destinée à éviter que les forces de sécurité ne puissent concentrer leurs forces dans un seul lieu afin de briser notre action avant même qu’elle ne commence, comme elles l’ont toujours fait par le passé, et cette tactique a été utile.

D’ailleurs, pour être honnêtes, les forces de sécurité n’étaient pas préparées à l’afflux massif des personnes qui sont arrivées. Nous avons été pris au dépourvu.

Les médias occidentaux et égyptiens répétaient sans cesse qu’il ne s’agissait que d’une révolte de la jeunesse organisée par Facebook et d’autres médias sociaux. Pouvez-vous nous donner une idée de la nature de classe de la révolution durant ces premiers jours ?

Des jeunes de différentes classes sociales, qui avaient leurs propres griefs contre le régime, ont effectivement joué un rôle de premier plan dans le déclenchement de cette révolution, mais le rôle de la classe travailleuse a été central depuis le premier jour.

Par exemple, la ville de Suez, une ville ouvrière avec une longue histoire de luttes antibritanniques et antisionistes, a été à l’avant-garde de la révolution. Des travailleurs de Suez sont sortis massivement des usines de la ville et sont descendus dans la rue, et ce sont eux qui ont sacrifié les premiers martyrs du premier jour. Sheik Hafez Salama, un dirigeant de la lutte contre le colonialisme britannique dans les années 1940, et plus tard de la guerre avec Israël, était dans la rue avec les révolutionnaires. Il est même venu nous rejoindre ici à la place Tahrir.

De même, les travailleurs du Caire, d’Alexandrie et de Mansoura ont joué un rôle clé dans tous les événements depuis le début. Mais, dans cette phase, les travailleurs n’ont pas pu participer à la lutte révolutionnaire en tant que force collective parce que les capitalistes se sont mis en grève et ont stoppé la production. Cela allait changer dans les jours avant la chute de Moubarak, le 11 février et tout de suite après.

Il y avait des millions de personnes qui participaient à la révolution à la place Tahrir, à Alexandrie et ailleurs en Egypte. Comment est-ce que vous, en tant que Socialistes révolutionnaires, dont le nombre est restreint, avez fonctionné ? Comment êtes-vous intervenus dans ce mouvement de masse ? Et quelles étaient vos priorités ?

Depuis le début, les Socialistes, les nassériens et les autres forces de gauche ont joué un rôle important dans la direction des protestations. Mais comme le nombre de ceux qui rejoignaient la révolution augmentait de manière exponentielle et a atteint plus d’un million de personnes dans des villes comme Le Caire ou Alexandrie, nous avons dû nous focaliser et définir des priorités.

Nous nous sommes prononcés en faveur de la poursuite du mouvement pour renverser le régime et nous avons rejeté toutes les demandes de négocier avec lui.

Nous avons mis les revendications de la classe travailleuse sur le devant de la scène et au centre de toutes nos publications et de notre «agitation». Nous avons contacté tous nos contacts et alliés dans le mouvement des travailleurs, et nous avons appelé à des grèves et au renforcement de la révolution.

Nous avons appelé à la confiscation des biens des grandes entreprises qui avaient un lien avec le régime de Moubarak et nous avons revendiqué que ces biens soient nationalisés sous contrôle ouvrier.

Nous avons fait de l’agitation pour transformer la révolution d’une révolution politique, démocratique en une révolution sociale. Nous avons soutenu les revendications populaires pour un salaire minimum de 1200 livres [75 CHF], pour des syndicats indépendants, pour des emplois et des allocations de chômage pour les personnes sans emploi et pour d’autres revendications de classe.

Nous avons publié six déclarations pour articuler notre analyse et nos revendications. Nous en avons distribué des milliers et des milliers dans la place; nous avons également utilisé notre site Web pour atteindre toutes les régions du pays.

Quel est le rôle des Frères Musulmans, le plus grand groupe d’opposition politique dans le pays ?

La direction des Frères musulmans n’a pas soutenu l’appel à la manifestation du 25 janvier. En général, ils ne soutiennent pas les actions qu’ils n’ont pas eux-mêmes initiées et qu’ils ne contrôlent pas. Mais après la première journée, lorsqu’il est apparu clairement qu’une révolution était en marche, ils ont décidé de participer.

Ils ont joué un rôle important dans la place Tahrir, surtout lors de la journée du 2 février, lorsque le gouvernement a envoyé des voyous à cheval et armés de cocktails Molotov pour attaquer les manifestants.

Ce n’est pas nécessairement leur nombre qui a fait la différence – ils n’ont pas plus de 15 ou 20% de soutien politique dans la rue, et seul un des 13 martyrs de ce jour était un membre des Frères musulmans. C’est plutôt leur niveau d’organisation qui a aidé. Ils agissent de manière extrêmement disciplinée. Et cela a aidé dans la défense de la place.

Maintenant ils ont l’intention d’annoncer la formation d’un nouveau parti politique. Certains souhaiteraient qu’il soit formé sur des bases civiles plutôt que religieuses. D’autres, notamment les membres de la vieille garde conservatrice, s’opposeront à cette conception. Autrement dit, on s’attend à voir des divisions apparaître dans leurs rangs.

Nous avons vu la formation d’un groupe plus progressiste, Etilaf Shabab Althawra, la Coalition des Jeunes de la Révolution, qui a formulé un nombre de revendications politiques et qui a négocié avec l’armée.

Cette formation comprend un bon nombre de militants qui ont participé à la révolution. Mais ils en représentent une aile de la classe moyenne qui souhaiterait limiter la révolution à une révolution politique, pour des seules réformes démocratiques, sans remettre en question le système capitaliste, ni s’opposer à celui-ci. Ces progressistes voient leur rôle comme étant celui de conseiller l’armée et de faire pression sur elle pour remplacer tel ou tel personnage corrompu avec tel ou tel autre technocrate honnête.

Beaucoup de ces progressistes sont maintenant opposés aux grèves des travailleurs. Ils déclarent que les travailleurs sont égoïstes. Certains attaquent les grévistes sur Facebook. Comme je l’ai déjà dit, ils veulent simplement des réformes politiques, mais sont opposés à la lutte de classes.

Nous soutenons, bien entendu, les revendications pour des réformes démocratiques. Mais nous luttons pour une démocratie radicale qui met au centre les intérêts des travailleurs et leur donne la priorité. En tant que Socialistes révolutionnaires, nous ne voulons pas nous arrêter à une révolution politique. Nous organisons une révolution sociale dirigée par les travailleurs égyptiens.

Il existe beaucoup d’autres forces radicales de gauche et socialistes en Egypte. Quels sont vos rapports avec le reste de la gauche radicale ? Quelles initiatives politiques prenez-vous ?

Nous nous coordonnons toujours avec toutes les autres forces de gauche. Par exemple, nous faisons partie du front pour la gauche radicale. Ensemble, nous coordonnons le soutien à des grèves, à des manifestations, des déclarations aux médias et au public. Cela est important. C’est une situation nouvelle, et beaucoup de forces à gauche et à droite prennent des initiatives et forment des partis politiques.

Nous prenons également nos propres initiatives. D’abord nous avons aidé à la formation de comités pour défendre la révolution dans les rangs des étudiants et des travailleurs. Nous sommes également en train de récolter des milliers de signatures de dirigeants militants ouvriers pour la formation d’un nouveau parti des travailleurs. Ce parti pourra organiser, représenter et articuler les intérêts de la classe ouvrière et faire avancer la révolution.

La classe travailleuse égyptienne est très nombreuse, et ses grèves sont massives et largement répandues. Où commencer la construction d’un tel parti ?

Cela est vrai, mais nous ne commençons pas à zéro. Au cours des années précédentes de lutte nous avons établi des contacts et des rapports étroits dans la classe ouvrière. En même temps, nous nous concentrons sur les secteurs centraux de l’économie: les travailleurs dans les entreprises du textile, de la Poste, des chemins de fer, du transport, des communications et du ciment.

Je pense aussi que le nouveau mouvement pour former des syndicats indépendants militants pour remplacer les syndicats pro-gouvernementaux réussira, ce qui contribuera à notre effort pour construire un parti des travailleurs. Nous vivons un moment révolutionnaire, où il faut prendre des initiatives et observer ce qui se passera.

L’armée dirige actuellement le pays, publiant des communiqués [du Conseil suprême] et faisant quelques concessions telles que la dissolution du parlement. Qu’attendez-vous de l’armée pendant la prochaine période. Va-t-elle utiliser la force contre les grèves ?

L’armée est une partie clé de l’économie égyptienne. Elle contrôle 25% de l’économie et des industries, des terres agricoles et des hôtels, jusqu’au commerce des armes.

L’armée a obligé Moubarak à partir et a repris le pouvoir pour tenter de ralentir le rythme de la révolution et pour sauver le système. Les pressions de la révolution d’en bas ont entraîné une scission dans la direction de l’armée. Moubarak, le ministre de la Défense Mohamed Tantawi et le Vice-président Omar Suleiman voulaient que l’armée utilise la force pour mettre un terme à la révolution. Le lieutenant général Sami Hafez Anan, le chef de l’état-major de l’armée – qui soit dit en passant était à Washington le 25 janvier – a refusé d’utiliser la force. A ce moment-là, il n’y avait plus d’autre issue que de renverser Moubarak.

Maintenant l’armée en appelle aux grévistes pour qu’ils mettent un terme à leur mouvement. C’est la seule chose qu’ils puissent faire. Pour le moment, ils ne sont pas en position d’interdire ou de réprimer les grèves. L’élan est jusqu’ici du côté des travailleurs. L’armée aura besoin de temps pour mobiliser une majorité de l’opinion publique – et non seulement des progressistes de la classe moyenne – avant de pouvoir envisager d’attaquer les grèves.

L’armée est en fait dans une position difficile. La révolution égyptienne a un énorme impact régional et international. Le monde nous regarde. La révolution a des causes profondes. Elle dispose d’une étendue et d’un potentiel immenses pour se transformer en une révolution sociale. C’est très différent des révolutions qui se sont déroulées aux Philippines contre Ferdinand Marcos dans les années 1980 ou en Indonésie contre Souharto dans les années 1990. Le rôle de la classe ouvrière en Egypte, dans notre révolution, est plus central que le rôle qu’ont joué les travailleurs dans ces autres deux révolutions.

La classe travailleuse égyptienne a préparé le contexte favorable aux événements qui ont suivi le 25 janvier, et cela par une lutte de classe intensive qui se développe depuis 2004. Maintenant, elle est en marche. Il est par conséquent beaucoup plus difficile à la classe dominante, ici en Egypte, de limiter la révolution à des réformes politiques. (Traduction de A l’Encontre)

* Militant de l’ISO aux Etat-Unis et d’origine égyptienne.

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