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Égypte. Sissi, un président-maréchal assez fragile

Publié par Alencontre1 le 4 - juin - 2014

Sissi et Poutine, experts en élections prévisibles (rencontre en   février 2014)

Sissi et Poutine, experts en élections prévisibles (rencontre en février 2014)

Par correspondant·e·s au Caire et Alexandrie

Le maréchal Sissi recherchait un certain vernis démocratique pour asseoir sa légitimité face à ses bailleurs étrangers. Le résultat étant connu d’avance, le seul élément déterminant était le taux de participation.

Les semaines qui ont précédé l’élection ont été marquées par un matraquage effréné en faveur de Sissi.

Le premier jour des élections, on a assisté à des mesures absolument grotesques en réaction à un taux de participation très faible [1]. Ainsi on a annoncé lundi soir que le mardi serait jour de congé pour les institutions gouvernementales et privées. Résultat: des rues vides et des bureaux de vote aussi déserts que la veille. La menace d’une amende pour les fonctionnaires n’ayant pas voté n’a manifestement pas suffi. Du coup, mardi 27 mai, grande surprise: on annonce que les bureaux de vote seront ouverts jusqu’à 22 heures et que le vote sera prolongé au mercredi 28!

En fait, le public n’est pas dupe et se rend compte de la grossièreté de la manœuvre. Celles et ceux qui ne sont pas allés voter se fichent bien de ce que les médias entièrement inféodés aux militaires ne cessent de seriner: «Ce sont des traîtres, ils sont vendus à l’étranger .. ». Ils ont l’impression de se retrouver au temps de Sadate ou Moubarak. D’ailleurs la multiplication des arrestations de militant·e·s révolutionnaires avant les élections, l’utilisation de la torture dans les prisons, l’attaque systématique de tout rassemblement des forces révolutionnaires, l’absence de débat et la prévisibilité du scrutin l’indiquaient déjà.

Résultat des courses, des chiffres officiels manifestement truqués, impossibles à vérifier et  auxquels personne ne croit: un taux d’abstention de 52 % (à comparer avec les 48 % du 2e tour des présidentielles précédentes), 93 % pour Sissi, 3% pour Hamdine Sabbahi (nassérien de gauche) et 4% de votes nuls [2].

Boycott des urnes?

Le refus de beaucoup d’Égyptiens et d’Egyptiennes de voter s’explique par le boycott appelé à la fois par les Frères Musulmans et des forces révolutionnaires. Ce refus a été particulièrement efficace dans la jeunesse [3]. Il s’explique aussi par la situation difficile à laquelle beaucoup ne voient pas d’issue. Les militaires sont bien là, vote ou pas, et ce sont eux qui décideront. La préoccupation principale de la population, c’est la survie au quotidien avec la hausse du chômage due à une économie sinistrée, une hausse des prix vertigineuse, des coupures d’eau et d’électricité très fréquentes. Et cette préoccupation première restera le principal enjeu des mois à venir.

Situation en suspens

Le pouvoir actuel risque d’être encore plus répressif que le dernier: Sissi doit faire taire toute possibilité de contestation sociale pour tenter de remettre en place l’ordre en vigueur avant 201. Nous ne sommes plus en juillet 2013, lorsqu’il fut porté en héros après avoir destitué le président Morsi par un coup d’État militaire dans la foulée des manifestations de masses du 30 juin rassemblant des millions d’Égyptiens dans les rues.

Le soutien dont il pouvait jouir ne peut que s’éroder à l’exercice du pouvoir. La figure de nouveau Nasser qu’il essaye pourtant d’emprunter ne trompe pas les Égyptiens. Avec un programme quasi inexistant, il faudrait qu’il apporte de réelles réponses aux problèmes sociaux, avec une restructuration de l’appareil d’État égyptien dont rien n’indique pour le moment qu’il est en capacité de la réaliser. En effet, rien ne montre que Sissi soit en si bonne position dans l’appareil d’État qui fonctionne selon une mécanique obscure d’alliances, tensions, fidélités familiales et institutionnelles entre les différentes composantes de l’appareil sécuritaire.

La situation peut très vite évoluer si les grèves ouvrières, laissées en suspens durant la campagne présidentielle reprennent.

Tout aussi déterminante sera la structuration des forces révolutionnaires (Mouvement du 6 avril, Socialistes Révolutionnaires, Pain et Liberté…) au sein d’un front, comme celui qui s’est constitué lors les mobilisations contre la loi restreignant le droit de manifester en janvier 2014. Ce n’est qu’ainsi qu’il sera possible de créer une alternative à la fois à l’Armée et aux Frères Musulmans.

____

[1] En date du 31 mai 2014, le quotidien Egypt Independent que selon le Egyptian Center for Media and Public Opinion – connu sous le nom de Takamol Masr – le taux de participation, par rapport au total des inscrits dans toute l’Egypte, s’élevait à 7,5% pour les premiers deux jours. Le même organisme indiquait que le taux le plus élevé se situait à 10,5% à Qena (en Haute-Egypte, à 60 km au nord de Louxor sur la rive droite du Nil) et le plus bas à 1,2 à Masra Matrouh (port de la Méditerranée, à 240 km à l’ouest d’Alexandrie). Alors que le taux de participation était, respectivement, de 9,8% et 6,7% au Caire et à Alexandrie. (Rédaction A l’Encontre)

[2] L’ex-chef de l’armée Abdel Fattah Al-Sissi a été élu président avec 96,9 % des suffrages, a annoncé mardi 3 juin 2014 la commission électorale nationale. Hamdine Sabbahi a été crédité, officiellement, de 757 511; Sissi 23’780’104.

Un décompte non officiel l’avait déjà donné (le 29 mai) vainqueur avec 93,3 % des suffrages. Le taux de participation s’élève, en outre, à 47,45 %, officiellement. Sissi a été de suite félicité par le roi d’Arabie Saoudite qui a appelé à une conférence de donateurs pour «sortir l’Egypte de la crise». Le 30 mai 2014, un autre spécialiste des élections prévisibles, Vladimir Poutine, félicitait Sissi «pour sa victoire convaincante», selon un communiqué du Kremlin. On attend les félicitations de Poutine à Bachar Al-Assad.

Pour ce qui est des «bulletins nuls»:Khaled Maarouf, président du Comité de l’investigation au Centre national des droits de l’homme souligne que: «Sur les 25 millions qui ont voté lors de la présidentielle de 2014, 1,3 million a invalidé leur vote. Soit plus de 4% des électeurs». Ce chiffre est supérieur au nombre de voix obtenues par le seul rival de Sissi dans ce scrutin, Hamdine Sabbahi qui n’a récolté qu’environ 3,8% des suffrages exprimés. (Rédaction A l’Encontre)

Exemples de vote nul

Exemples de vote nul

[3] Selon, Aliaa Al Korachi, dans Al-Ahram du 4 juin 2014 : «Représentant le quart de la population, les jeunes constituent le plus grand bloc électoral. Les 18-40 ans représentent plus de 60 % du corps électoral contre 40 % pour les plus âgés. La plus grande tranche des jeunes est celle qui englobe les 21 à 30 ans avec 16 millions d’électeurs, tandis que pour la plus petite, de 18 à 20 ans, le nombre est évalué à 4 millions d’électeurs. Et environ 12 millions d’électeurs sont âgés entre 31 et 40 ans. De plus, chaque année, un million de jeunes deviennent nouveaux électeurs.

Dans son rapport final, «Observateurs sans frontière» a noté une participation faible des jeunes par rapport aux femmes et aux personnes plus âgées qui ont voté en masse. La même observation frappante a été signalée par l’organisation en janvier 2014, lors du référendum sur la constitution. Mais le chiffrage de ces jeunes reste une énigme, puisque les données officielles font défaut.

A l’époque, la commission électorale avait déclaré qu’elle ne possédait pas les moyens techniques de recenser les tranches d’âges ayant participé au référendum et «le fait de dire que le nombre des jeunes n’était pas important, n’est qu’une impression, non basée sur des statistiques ». Selon une enquête menée par le ministère du Développement administratif sur les participants au référendum, sur 40 bureaux de vote au niveau du pays, 16% d’électeurs de moins de 30 ans ont voté, contre 30 % pour les 45 – 60 ans.

Selon Mohamad Al-Mahdi, professeur de psychologie, il a été visible lors de la présidentielle (du 26-27 et 28 mai) qu’il existe un net recul de la participation des jeunes âgés entre 18 et 40 ans, par rapport aux élections précédentes. «Beaucoup de jeunes vivent aujourd’hui dans ce qu’on appelle une aliénation politique, puisqu’ils sentent que ce qui se passe ne les représente pas et que la génération des plus âgés domine la scène. Une frustration frappe également les jeunes révolutionnaires à cause des tentatives des médias pour déformer la révolution du 25 janvier. Ils craignent aussi un retour du régime de Moubarak et les restrictions des libertés», dit-il. Pour Moustapha Kamel Al-Sayed, politologue, le défi énorme que devra affronter le nouveau régime est d’étudier les facteurs derrière ce désengagement des jeunes. Pour lui, «il ne faut pas succomber à l’excès de confiance avec la grande participation des personnes plus âgées. L’absence de jeunes peut être une menace à la stabilité politique du pays». C’était le sentiment trompeur du régime de Moubarak, précise-t-il, quand il a minimisé les appels des jeunes à de grandes manifestations le 25 janvier 2011, n’imaginant pas que ce jour allait marquer sa fin.»

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