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La Brèche

Egypte: “Bravez la répression!”

Publié par Alencontre le 4 - janvier - 2012

Par Chahinaz Gheith

Les images de brutalité commise contre une jeune révolutionnaire par les soldats de l’armée ont suscité colère et indignation en Egypte et dans le monde. Un an après la révolution, la situation des femmes n’a pas changé. Nous publions, ci-dessous, pour information, un article et sa présentation liminaire parus dans Al-Ahram Hebdo, en date du 4-10 janvier 2012. (Rédaction A l’Encontre)

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Héroïne malgré elle. Alors que des Egyptiens perdaient leur vie aux abords de la place Tahrir, une icône naissait. Cette jeune femme voilée que l’on voit sur la photo polémique surnommée «la fille au soutien-gorge bleu», traînée au sol et tabassée par des soldats, est devenue aujourd’hui une héroïne. En sortant de chez elle ce matin-là, elle n’imaginait pas que sa photo ferait le tour du monde le jour même. Une photo choc qui n’a cessé de tourner en boucle sur les écrans télé, faisant la une des journaux en Egypte et à l’étranger. Elle a été aussi brandie sur les pancartes pendant les manifestations et transformée même en dessin, avec souvent le terme «menteurs» adressé aux militaires qui ont affirmé que les actes de violence ont été commis par des bandes de jeunes. Or, si la fameuse photo de Khaled Saïd [jeune homme de 28 ans mort le 6 juin entre les mains des policiers dans la ville d’Alexandrie], qui a été l’étincelle de la révolution, a mis un terme à la crédibilité de la police, celle de la jeune fille dont on ignore encore l’identité a fait de même avec l’armée. Elle a mis un terme définitif à la sympathie née à l’issue de la révolution du 25 janvier et qui voulait que l’armée et le peuple soient unis.

Qu’elle veuille se manifester ou pas, «la fille au soutien-gorge bleu» est devenue un symbole de la contestation et une preuve que les femmes égyptiennes bravent la peur pour défendre leurs droits et leur pays. Elle a réussi à rassembler des femmes de tous bords et de toutes tendances: des libérales, des indépendantes, des islamistes, des progressistes, des voilées ou des monaqabate, des femmes au foyer. Elles sont toutes sorties pour défendre les droits de la femme, car elles savent ce que signifie l’humiliation. «On ne touche pas aux femmes égyptiennes, c’est une ligne rouge. Le corps de la femme n’est pas un champ de bataille», scandaient les manifestantes [le 20 décembre], fustigeant les hommes qui les observaient de leurs balcons. Avant d’ajouter: «Hommes d’Egypte où êtes-vous? Demain ce sera le tour de vos sœurs, vos filles et vos épouses!» D’autres vont enchaîner: «Tantaoui a mis nos femmes à nu, joignez-vous à nous! Descendez et n’ayez pas peur, les militaires doivent partir.»

Pour Maha Abdel-Nasser, ingénieure, rien n’a changé en Egypte. «La police et les militaires font un usage excessif de la force, alors qu’ils sont censés protéger les manifestants. Regardez comme ils nous battent, nous déshabillent et nous assassinent», dit-elle révoltée. «On ne nous fera pas taire. La honte est sur le Conseil suprême des forces armées (CSFA) et non pas sur les femmes d’Egypte. Il tente de souiller les femmes et porter atteinte à leur dignité, d’abord en commençant par faire des tests de virginité aux filles qui ont été arrêtées en mars dernier et aujourd’hui on les bat et on les déshabille. Est-ce un moyen d’intimider les femmes pour qu’elles ne retournent plus manifester?», se demande Khadija Al-Hinnawi, surnommée Om al-sowar (mère des manifestants) qui, malgré son bras cassé et sa jambe blessée, a tenu à manifester. Les cernes violacés et grimaçant chaque fois qu’un passant lui frôle le bras, cette sexagénaire raconte comment son âge n’a pas empêché un officier de l’armée de la tirer par les cheveux tout en lui flanquant des gifles et des coups de matraque sur la tête, outre les obscénités lancées à son encontre. «Je suis une femme libre. Attaquer une femme ou tuer des manifestants c’est comme si on s’en prenait à mes propres enfants», renchérit Om al-sowar.

Autant de vives réactions dans la rue égyptienne en ébullition suite aux actes de violence commis par les militaires contre les femmes lors des manifestations. Ces violences qui ont fait 17 morts dans la capitale ont été les plus marquantes depuis les affrontements de Maspero [le 9 octobre] ayant fait au moins 42 morts, toujours au Caire. Depuis, la tension continue de monter et les vagues de protestation persistent. D’abord, des manifestations de femmes au centre-ville, mais aussi dans les différents gouvernorats d’Egypte. Des manifestations massives décrites par le journal américain New York Times comme étant les plus grandes manifestations féminines de l’histoire de l’Egypte contemporaine, et les plus importantes après celles de mars 1919. Et pourquoi pas puisque c’est une manifestation plurielle et multiconfessionnelle. Il y a eu encore le sit-in des jeunes députés élus récemment aux législatives devant la Cour suprême pour exiger la fin des violences contre les manifestants et l’ouverture d’une enquête. Sans oublier la formation d’une union féminine sous la présidence de la célèbre activiste Nawal Al-Saadawi pour protéger les femmes tabassées. Ensuite, il y a eu l’appel des activistes, des ONG travaillant dans le domaine de la défense des droits de l’homme, des associations féministes et des forces de différents partis à une manifestation grandiose à la place Tahrir sous le slogan «Vendredi des femmes égyptiennes libres… pour la restauration de l’honneur», afin de réclamer le départ des militaires et dénoncer les récents actes de violence commis par les soldats à l’égard des manifestants, notamment les femmes.

Que justice soit faite!

Bouthaïna Kamel, activiste et première femme candidate à la présidentielle, affirme que l’humiliation des activistes femmes se pratiquait déjà sous le régime de Moubarak. Le but est de les marginaliser et de les dissuader de participer à toute contestation populaire. «En 2005, les cas d’agressions sexuelles commises par des hommes en civil sur des manifestantes était parvenu jusqu’au tribunal qui avait classé l’affaire pour manque de preuves», explique-t-elle.

Mona Eltahawy, une journaliste de la CNN, a raconté ses douze heures passées au siège du ministère de l’Intérieur, où elle a été agressée sexuellement par cinq ou six hommes. Loin d’en faire un cas personnel, elle a expliqué, les deux bras dans le plâtre, qu’elle avait eu bien plus de chance que nombre de femmes qui ont connu le même sort dans les geôles égyptiennes. Mais ces dernières n’ont pas la chance d’avoir la nationalité américaine ou d’être journaliste à CNN.

Des faits loin d’être isolés. Et bien que le Conseil militaire ait présenté lors d’un communiqué ses profonds regrets pour les atteintes aux femmes tout en affirmant respecter les Egyptiennes et leurs droits à protester et à participer pleinement à la vie politique et promettant de prendre des mesures pour punir les responsables, cela n’a pas calmé les esprits.

«Qu’est-ce qu’ils nous disent là? On est désolé de vous avoir tués? Imaginez qu’on ait tué votre fils, votre frère, votre sœur et qu’on vienne vous dire après: je m’excuse. Ils s’attendent à quoi? Que l’on dise merci, tout est beau?», s’indigne Ghada Kamal, le regard furieux. Membre du mouvement du 6 Avril et fer de lance du soulèvement, cette pharmacienne de 28 ans, dont la photo est apparue à la une du quotidien indépendant Al-Tahrir, fustige «les forces qui portent atteinte à l’honneur». Détenue, frappée et malmenée par des militaires à l’intérieur du siège du Parlement le 16 décembre, elle refuse catégoriquement les excuses de l’armée. «Ce que je veux, c’est que justice soit faite. Que l’armée aux mains tachées de sang cède le pouvoir aux civils. Que ceux qui ont commis des crimes soient traduits en justice. Que ceux qui ont perdu la vie ne soient pas morts pour rien», lance-t-elle. Ghada a vu trop d’horreurs. Elle est au bord des larmes quand elle parle de son ami Mina Daniel, jeune révolutionnaire, mort lors de la bataille de Maspero, le 9 octobre. Sans oublier les au moins 27 personnes, pour la plupart des coptes, qui sont mortes lors des affrontements sanglants avec l’armée.

Et ce n’est pas tout, ces derniers jours, l’escalade de la violence s’est poursuivie. Ghada, qui a le bras enveloppé dans une écharpe, a été blessée par balle alors qu’elle se trouvait sur la ligne de front, rue Mohamad Mahmoud, la rue de tous les combats, qui débouche sur Tahrir. Elle a perdu connaissance à quatre reprises à cause des bombes lacrymogènes. «Mais il y a pire. J’ai vu un bébé de 8 mois atteint d’une balle perdue. J’ai vu mon ami Ahmad Harara perdre un œil, et le second est mort sous les balles de la police. J’ai vu des tireurs embusqués prendre pour cible les protestataires, en visant délibérément la tête et le cœur. J’ai vu de jeunes femmes se faire battre par des militaires. Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, je n’accepte pas les excuses du Conseil militaire. Je ne quitterai pas Tahrir tant que l’armée n’aura pas quitté le pouvoir», lance-t-elle, tout en se demandant où sont aujourd’hui les salafistes et les Frères musulmans et pourquoi ils ont abandonné entièrement la place Tahrir.

L’armée qui déshabille, bat et assassine!

Cependant, la féministe Nihad Aboul-Qomsane, directrice du Centre égyptien des droits de la femme, pense que les excuses de l’armée ne sont pas suffisantes, surtout que les derniers actes de violence ne sont pas les premiers. Le même scénario s’est répété à plusieurs reprises. «Nous refusons le comportement des Forces armées à l’égard des femmes. Nous rejetons la répression contre les activistes politiques et les manifestants car elle nous rappelle l’ère Moubarak. Nous réclamons la remise du pouvoir aux civils. Cette demande a été formulée à plusieurs reprises par les manifestants, sans pour autant que les forces armées y répondent positivement», explique-t-elle, tout en ajoutant que le monde est habitué à voir les horreurs perpétrées par les militaires contre des hommes, plus ou moins jeunes. Mais toucher à la femme c’est toucher à l’interdit, au sacré. Un sujet sensible, surtout dans une société conservatrice comme la société égyptienne. D’après elle, si les militaires sont allés trop loin en arrachant les vêtements d’une femme, ceci n’est rien comparé aux agressions sexuelles et viols commis par des soldats en mars dernier.

Selon un rapport d’Amnesty International, dix-huit femmes, venues manifester et réclamer l’égalité des sexes à la place Tahrir le 9 mars 2011, ont été arrêtées et emmenées au Musée du Caire pour se faire torturer, notamment à coups de décharges électriques sur la poitrine, avant que dix-sept d’entre elles ne soient conduites dans une prison militaire. Se retrouvant nues devant un «médecin», on leur a fait subir des tests de virginité, moment immortalisé en photo par des soldats qui ne se privaient pas de se rincer les yeux. Dix mois après, aucune enquête n’a été ouverte à ce sujet. Samira Ibrahim, l’une des femmes à avoir subi ce test de virginité, a décidé de ne pas se laisser faire et a porté plainte contre le CSFA. «Je ne renoncerai pas à mes droits», dit-elle fermement tout en se rappelant son calvaire. «Nous avons été forcées à nous déshabiller, pendant que des militaires étaient là à nous regarder et à se moquer de nous. J’avais envie de mourir. Ils nous ont séparées en deux groupes, et mises dans deux cellules. Ensuite, il a fallu se déshabiller entièrement et il y a eu le test, puis la remarque: T’es encore vierge», raconte-t-elle.

Une guerre de vidéos

D’ailleurs, les vidéos de manifestants, hommes et femmes, rudement tabassés par les soldats, sont choquantes aussi bien pour les hommes que pour les femmes. «On assiste à une véritable épuration des révolutionnaires. L’objet de cette révolution était la liberté. Comment peut-on se sentir libre dans un pays où l’on se fait frapper et tuer dans la rue par ceux qui sont censés nous protéger?», s’insurge Moustapha Al-Naggar [ancien membres des Frères musulmans, il a rejoint la Coalition des jeunes pour la révolution et son parti dit proposer une troisième voie entre le camp libéral et le camp islamiste – voir Jadaliyya,1.12.2011], candidat élu dans la circonscription de Madinet Nasr, tout en suggérant d’avancer au 25 janvier 2012 l’organisation des élections présidentielles. Une alternative qui permettrait au CSFA de rejoindre les casernes. Al-Naggar raconte comment certains membres, hommes et femmes, de son parti Al-Adl ont subi des violences. Par conséquent, il a refusé de prendre sa carte de député avant l’annonce de poursuites judiciaires contre les responsables de ces bavures.

Quant à la communauté internationale, elle s’est émue devant ces attaques directes contre les femmes. La haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Navi Pillay, a condamné «la répression brutale» des manifestations. La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, avait déjà fait part de son indignation, en affirmant que les violences faites aux femmes lors de ces mobilisations «déshonoraient» l’Etat, condamnant le fait que les femmes soient spécialement visées par les forces de l’ordre et par les extrémistes et que les manifestantes aient été battues et soumises à des atteintes horribles.

La société divisée

Face à ces accusations et à cette guerre de vidéos, la société semble divisée. Une large tranche de la population en a marre des sit-in et des manifestations, elle soutient l’armée dans sa répression brutale des inconditionnels de Tahrir qui, selon eux, ont réussi à altérer l’image de la révolution égyptienne du 25 janvier, voire la réputation de l’Egypte entière. Certains pleurent à chaudes larmes en voyant des femmes se faire humilier. D’autres se demandent pourquoi elles sont descendues dans la rue.

En naviguant sur Facebook, on constate cette division. «Elle le mérite puisqu’elle ne portait pas de tee-shirt en dessous. Et pourquoi est-elle descendue dans la rue? Sa place est à la maison et non pas dans la rue aux côtés des hommes.»

D’autres défendent l’honneur de cette fille. Les uns ont même écrit sur Twitter qu’elle est leur mère, leur sœur, leur femme, leur amie. Bien plus que tout ceci, elle est l’Egypte. Une page sur Facebook lui a été réservée par les activistes portant une lettre d’excuse collective, sans compter les prétendants qui veulent l’épouser. Un blogueur a même rasé sa moustache et a appelé les jeunes à faire de même en guise de protestation contre la violence contre les femmes. Quant à l’humour des Egyptiens, il ne manque pas: «Un costume de Ninja pour les manifestantes!», «Des précautions à prendre avant de descendre à la place Tahrir: veuillez enfiler sept couches d’habit car les sous-vêtements ne suffisent pas et assurez-vous que tous les boutons de la abaya [vêtement ample et léger porté au-dessus des autres] soient bien verrouillés à l’aide d’un mot de passe. Pour les voilées, tentez de fixer votre hidjab avec des clous de 3 cm en ajoutant de la colle.»

Bref, une image qui restera sans doute gravée à jamais dans les mémoires. Celle d’une Egyptienne, traînée sur la chaussée, tirée par sa djellaba au pic des affrontements, dénudée.

Manifestation après manifestation, l’armée s’enferme dans la brutalité: coups de matraques, tirs à balles réelles, torture… L’image d’une révolution égyptienne inachevée où l’armée, d’abord saluée par la rue pour avoir protégé les manifestants, sombre aujourd’hui dans le cercle infernal, celui de la violence. A quand la fin du cauchemar.

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