mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Alain Bihr

De nombreux observateurs du mouvement des « gilets jaunes » se sont étonnés de voir ces derniers concentrer leurs critiques et leurs revendications sur le gouvernement, en ciblant en particulier sa politique fiscale et plus largement sa gestion des finances publiques, en omettant de s’en prendre au patronat qui porte, bien évidemment, une lourde responsabilité dans la dégradation de leur pouvoir d’achat et, plus largement, de leurs conditions d’existence dont ils se plaignent. Certains, notamment au sein des organisations syndicales, ont même tiré argument de cette omission et de cette incohérence pour dénoncer le mouvement comme typiquement «poujadiste», «consumériste» ou «citoyenniste», remettre en question sa nature de classe et refuser par conséquent de le rejoindre et de le soutenir. Pour répondre à ces critiques, un petit détour théorique s’impose.

1. Dès ses origines, à la fin des années 1970, les politiques néolibérales se sont proposé, comme objectif non déclaré, de contribuer au redressement du taux de profit dont la dégradation était la cause immédiate et principale de la crise structurelle dans laquelle était entré le régime fordiste d’accumulation du capital dans le cours de cette décennie [1]. Essayons de saisir en quoi a pu consister cette contribution.

Le taux de profit se définit par le rapport entre la masse de la plus-value (pl) formée et réalisée dans le cours d’un cycle de reproduction du capital social (la totalité du capital en fonction dans la société) et la masse de ce dernier (C) qu’il a fallu avancer, sous quelque forme que ce soit (capital constant comme capital variable, capital improductif représentant les frais de circulation comme capital productif, capital fixe comme capital circulant) pour obtenir cette plus-value. Pour redresser le taux de profit, il faut donc chercher et à augmenter pl, donc accroître la durée, l’intensité et la productivité du travail mis en œuvre (exploité) par le capital, et à diminuer la masse C de ce dernier à avancer à cette fin.

Ces deux résultats doivent et peuvent s’atteindre, au moins en partie, par les moyens propres au capital comme rapport de production, en l’occurrence par la mise en œuvre de nouveaux modes d’exploitation et de domination du travail : de nouvelles formes d’emploi, de nouvelles formes d’organisation du travail, de nouvelles formes de management des travailleurs dans l’entreprise, de nouvelles technologies productives, un nouveau discours de légitimation de l’entreprise, etc. Le nouveau paradigme productif, celui de l’usine fluide, flexible, diffuse et nomade, mis en œuvre dans l’ensemble des branches industrielles des formations capitalistes centrales à partir des années 1980, quoique avec des succès inégaux, aura précisément eu ce but [2]. Il aura signifié, entre autres, le déploiement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), le développement de l’emploi précaire (CDD et intérim), une intensification générale du travail sous l’effet et des NTIC et d’un management par le harcèlement et le stress, le recours à la sous-traitance et à la filialisation, etc. Mais ces innovations au sein du procès capitaliste de production et de circulation du capital n’auraient pas suffi à elles seules à redresser le taux de profit. Il y aura fallu le concours des politiques néolibérales dans leurs différentes dimensions de privatisation (des entreprises et des services publics), de déréglementation des marchés (marché du travail et marché du capital aussi bien que du marché des marchandises) et de libéralisation de la circulation internationale du capital sous toutes ses formes.

En ce qui concerne la diminution de la masse du capital social C, leur contribution sera restée secondaire quoique non négligeable. Elles auront opéré essentiellement en déréglementant et en libérant le marché du capital, avec pour effet d’accroître la concurrence entre les capitaux et de durcir les conditions d’accès au crédit, de sorte en définitive à éliminer les «canards boiteux» : à «libérer» le capital social du poids mort des capitaux les moins concurrentiels et productifs, qui n’avaient pu survivre qu’au prix de la poursuite du fordisme à crédit dans la seconde moitié des années 1970 et, en définitive, d’une «économie de surendettement». Que cela se soit traduit par des licenciements collectifs massifs dans des branches comme le textile, la sidérurgie, les chantiers navals, l’automobile, etc., en plongeant des régions entières dans la pauvreté et la marginalité socioéconomique, cela aura été le moindre souci des gouvernements mettant en œuvre ces politiques, fussent-ils soi-disant de gauche.

Par contre, la contribution des politiques néolibérales à l’augmentation de la plus-value, donc à l’aggravation de l’exploitation de la force de travail mise en œuvre par le capital, aura été beaucoup plus sérieuse et, sous certains rapports, décisive. Elle s’est opérée à deux niveaux et en deux temps. Voyons cela de plus près.

2. Aggraver l’exploitation de la force de travail passe en premier lieu par une dégradation des conditions d’emploi, de travail et de rémunération de cette force. A ce premier niveau, la contribution des politiques néolibérales a revêtu de multiples formes.

La plus générale est l’assouplissement des conditions juridiques (contractuelles, administratives et légales) d’embauche et de licenciement qui rendent possible le développement du chômage et du travail précaire. Cela revient tout simplement à gonfler «l’armée industrielle de réserve» (Marx [3]) et, par conséquent, à accroître la concurrence entre ses membres plus ou moins immédiatement employables par le capital (ce que Marx appelle «la surpopulation flottante» et «la surpopulation latente») tout comme à accentuer la menace permanente et silencieuse que cette «armée de réserve» exerce à l’encontre de «l’armée industrielle active» (les travailleurs employés), en «disciplinant» les uns aussi bien que les autres, c’est-à-dire en les forçant à accepter les conditions d’emploi, de travail et de rémunération que le capital leur «offre», actuellement ou potentiellement.

La contribution des politiques néolibérales à l’aggravation de l’exploitation de la force de travail prend par ailleurs différentes formes plus particulières. Par exemple le durcissement des conditions d’indemnisation du chômage (en termes de preuves de recherche active d’emploi, de stages de formation à suivre, de bonne volonté à manifester, etc.), qui ne vise qu’à accroître la concurrence entre chômeurs et à les responsabiliser/culpabiliser, en leur faisant croire que leur sort (heureux et malheureux) ne dépend que d’eux. Tout cela pour faire oublier que le volant de quelque 350’000 offres d’emploi non satisfaites est bien incapable d’absorber les 5 650 000 demandeurs d’emploi actuellement enregistrés à Pôle Emploi – sans compter tous les chômeurs ayant renoncé à toute recherche d’emploi et qui ont disparu de la statistique du chômage. Car ceux-là au moins savent que, dans ces conditions, ils auront beau « traverser la rue » plusieurs fois, ce sera en vain!

Le démantèlement opéré du droit du travail tout comme l’affaiblissement des organisations syndicales sous l’effet, entre autres, du développement du chômage et de la précarité, auront contribué à durcir les conditions de travail. Car ils auront dégradé le rapport de force entre capitalistes et travailleurs sur les lieux de travail même, en rendant plus difficile la lutte des seconds contre les nouvelles formes d’exploitation, tout comme contre les anciennes perpétuées.

L’abandon de toute politique salariale, fondée sur l’indexation des salaires sur les prix et la productivité du travail, impliquant éventuellement des mesures de réduction de la hiérarchie salariale (par augmentation plus rapide des bas salaires), a également fait partie de la panoplie des politiques néolibérales, qui n’ont rien tant en horreur que la réglementation administrative des prix. En réduisant le salaire (comme prix de la force de travail) à fluctuer comme tous les autres prix en fonction du seul prétendu rapport de l’offre et de la demande [4], elles auront ainsi contribué à la stagnation ou du moins, à une moindre progression, du pouvoir d’achat des salaires directs, aggraver la hiérarchie salariale et l’inégalité entre les rémunérations du travail (salarié) et celle du capital (de ses ayants droit), donc à la dévalorisation relative de la force de travail.

3. Mais il est un second niveau où les politiques néolibérales ont pu contribuer à l’aggravation de l’exploitation de la force de travail. Et ce d’une manière plus décisive qu’au niveau précédent.

Pour dévaloriser la force sociale de travail, il faut diminuer la quantité de travail social nécessaire à sa (re)production. Là encore, le capital peut y parvenir directement par ses propres moyens, en augmentant la productivité du travail et en freinant la progression des salaires réels pour qu’elle reste inférieure à celle de la productivité. C’est là le mécanisme de la formation de ce que Marx appelle la plus-value relative [5]. Mais, ici encore, les vertus du capital restent limitées, tout simplement parce qu’une partie, importante, du travail social nécessaire à la (re)production de la force de travail lui échappe.

En effet, cette (re)production ne se réduit à ce que Marx en présente dans Le Capital, à savoir la circulation de la force de travail comme marchandise. Pour assurer cette (re)production, il ne suffit pas que cette force de travail trouve à se vendre (contre un salaire) et que le salaire s’échange contre les moyens de consommation nécessaire à l’entretien des travailleurs et des siens. Outre toute l’immense masse de travail domestique qui contribue à cet entretien, dont la majeure partie a toujours été et reste assurée par les femmes [6], il y faut tout un ensemble de services et d’équipements collectifs: un appareil scolaire et universitaire (pour former et qualifier la force sociale de travail dans toute sa diversité), un appareil sanitaire (des hôpitaux, des équipes de médecins, infirmier-e-s, aides soignants) pour rétablir une force de travail dégradé par la maladie, un appareil d’assistance (pour entretenir les chômeurs de longue durée, les handicapés, les invalides, les personnes âgées dépendantes), des moyens de communication et de transport, etc.

De ces services et équipements collectifs, de la masse de travail mort et vivant qu’ils matérialisent et mettent en œuvre, l’État n’a pas toujours été directement le maître d’ouvrage (ce n’est pas lui qui les a produits, entretenus et développés), mais il en a été, jusqu’à présent du moins, le maître d’œuvre: il les a financés (par l’intermédiaire des fameux prélèvements obligatoires: les impôts et les cotisations sociales, ces dernières constituant la partie socialisée du salaire) et il en a gouverné (dirigé, organisé et contrôlé) la mise en œuvre. S’il en a été ainsi, c’est pour toute une série de raisons, variables dans l’espace et le temps: le capital aurait été incapable de les produire par lui-même (par exemple certaines infrastructures de communication et de transport); ils lui ont été imposés par les luttes populaires par l’intermédiaire de l’État (par exemple l’accès gratuit aux services hospitaliers), notamment dans le cadre du compromis fordiste; ils répondent en partie à d’autres nécessités d’intérêt général ou, au contraire, à des nécessités procédant de l’intérêt singulier de l’État (par exemple des impératifs militaires). Ce qui revient aussi à dire que leur coût d’équipement et de fonctionnement n’entre pas intégralement dans la formation de la valeur de la force sociale de travail, même si cette dernière comprend sans doute une part importante du premier [7].

Le financement de ces services et équipements collectifs pèse sur le capital (par l’intermédiaire des impôts et des cotisations sociales) et limite d’autant sa valorisation. C’est dans cette mesure même que les politiques néolibérales se sont proposé d’en réduire le coût global (en effectuant des coupes, sombres ou claires, dans les dépenses publiques) – ce qui revient directement à dévaloriser en due proportion la force sociale de travail – et, notamment, la contribution du capital à son financement (en réduisant les cotisations sociales et les impôts pesant sur le capital et le profit, soit de manière absolue soit de manière relative, par exemple relativement à ceux pesant sur le travail). Toute l’antienne néolibérale, fustigeant l’excès de dépenses publiques («le pognon de dingue», selon Macron, que coûterait la protection sociale) et l’excès de prélèvement obligatoires (la «voracité» de l’État), s’explique en bonne partie par là, tout en s’alimentant à la conviction que, si l’État est un mal nécessaire, il faut cependant toujours veiller à le réduire à la portion congrue.

A ce premier objectif, les politiques néolibérales en ajoutent un second à ce niveau. Tout en veillant à démanteler les services et équipements collectifs financés sur fonds publics, ils cherchent à en faire passer sous la coupe du capital tous les éléments qui offrent des opportunités de valorisation plus ou moins certaines à ce dernier. C’est ce à quoi ont tendu évidemment les opérations de privatisation de ces équipements et services, dont les exemples sont légion; la montée des fonds privés de pension (par capitalisation) en place de systèmes publics de retraite par répartition en repli, les assurances privées promettant de prendre le relais de l’assurance maladie publique dont le périmètre et le taux de couverture sont revus en baisse, l’essor des cliniques privées en marge ou même au sein d’un hôpital public privé de moyens, celui des établissements scolaires privés accueillant des élèves fuyant la dégradation du service public d’enseignement, sont autant d’exemples allant dans le même sens.

Entre ces deux objectifs, il existe un rapport évident. Comme il serait politiquement difficile voire dangereux de déclarer par exemple que l’on va purement et simplement supprimer l’école publique et l’hôpital public pour les remplacer par des écoles et des cliniques privées ou encore que l’on va abolir l’assurance maladie ou l’assurance vieillesse pour leur substituer des assurances privées que chacun et chacune ne pourra payer que dans la mesure des ses moyens monétaires, la manœuvre consiste depuis des lustres à asphyxier financièrement les administrations publiques pour provoquer la dégradation des prestations qu’elles assurent au public, faire ainsi le lit de leurs concurrents privés et ouvrir la voie aux privatisations intégrales tant exigées par les idéologues néolibéraux.

4. Les deux contributions des politiques néolibérales à l’aggravation de l’exploitation de la force de travail qui viennent d’être détaillées font partie d’un ensemble d’une grande cohérence, et dans sa conception et dans son exécution, et elles ont donc été mises en œuvre simultanément. D’une phase à l’autre de leur exécution, l’une aura prévalu sur l’autre cependant, en France du moins.

Dans un premier temps, en gros durant les deux dernières décennies du siècle passé, c’est leur contribution à la dégradation directe des conditions d’emploi, de travail et de rémunération qui aura prévalu. Durant cette phase, abandonnant ou sacrifiant l’héritage des politiques économiques et sociales naguère pratiquées dans le cadre du compromis fordiste, les gouvernants successifs, soi-disant de gauche ou réellement de droite, laissent filer le chômage et la précarité, par exemple par l’instauration de formes successives de soi-disant «emplois aidés » qui sont autant de mises à disposition quasi gratuites de la force de travail aux employeurs (cf. la création des «travaux d’utilité collective», les TUC, en octobre 1984). Ils instaurent la désindexation des salaires (directs) sur les prix et la productivité (suppression de l’échelle mobile des salaires en juin 1982). Ils commencent à détricoter le droit du travail (par exemple en supprimant l’autorisation administrative préalable pour les licenciements en juillet 1986). Et ils réduisent considérablement les conditions antérieurement «généreuses» d’indemnisation de l’emploi en termes de rémunération et de durée, conduisant à l’instauration de l’allocation spécifique de solidarité (mars 1984) et du revenu minimum d’insertion (décembre 1988). Évidemment, dès ce moment, l’offensive néolibérale se déroule aussi sur l’autre front, celui des conditions socialisées de reproduction de la force sociale de travail: c’est l’instauration d’un forfait hospitalier en janvier 1983; ce sont les premières mesures de déremboursement des médicaments dans le cadre du plan Séguin de «maîtrise des dépenses de santé» (décembre 1986 – janvier 1987); c’est la première «réforme» des retraites imposée par le gouvernement Balladur en juillet 1993 allongeant la durée de cotisation et dégradant le niveau de la pension versée. Mais, dans l’ensemble, le premier volet l’emporte sur le second durant cette première phase.

Ce sera l’inverse durant la phase suivante qui couvre les deux premières décennies du présent siècle. Sans doute, la dégradation des conditions d’emploi, de travail et de rémunération ne disparaît-elle pas alors de l’agenda des politiques néolibérales: la succession des dites «lois travail» au cours de ces toutes dernières années, de la loi El Khomry (août 2016) jusqu’à la récente «réforme» du Code du travail adoptée au pas de charge (septembre 2017), en témoigne, entre autres. Mais cette phase va être dominée par le lancinant problème de la maîtrise de l’endettement public. Constamment aggravé par la politique d’allégements des impôts et des cotisations sociales (dont bénéficient essentiellement le capital, les titulaires de hauts revenus et les détenteurs de grandes fortunes) pratiquée dès le début des années 2000, cet endettement va brutalement bondir à l’occasion de la crise financière dite des subprime de 2007-2008, sous la conjugaison du sauvetage massif du capital financier failli ou en passe de l’être, des plans de relance destiné à contenir la dépression économique générale et le déficit de recettes entraîné par cette dernière [8]. Dès lors, sous prétexte de réduire un endettement public qui résulte pourtant avant tout de l’injustice fiscale au profit du capital et des possédants et de la socialisation d’un endettement privé en gros occasionné par les mêmes, et en tirant argument de la nécessité de réduire son insoutenable fardeau, l’obsession de nos gouvernants va être de réduire les dépenses publiques en amplifiant et accélérant le démantèlement des équipements et services collectifs que ces dépenses financent. Le tout au grand dam des couches populaires frappées ainsi d’une double peine : dûment mises à contribution par l’alourdissement de la fiscalité indirecte et de la part de la fiscalité directe portant sur le travail, ils voient quotidiennement se dégrader des services et des équipements, qui font partie des conditions immédiates et, pour partie, indispensables d’existence de leurs membres, surtout les plus démunis.

5. Replacée dans ce contexte, la révolte des «gilets jaunes» se comprend mieux, y compris dans le fait qu’elle a principalement ciblé l’État, notamment dans sa dimension fiscale. Le choix de cette cible n’en fait pas un mouvement «poujadiste» ou «consumériste» comme on s’est plu à la dire et à le répéter, pas plus qu’il ne place cette révolte en dehors de lutte anticapitaliste. Au contraire, il identifie l’un des deux moments (moyens, procédés, axes) principaux du procès global d’aggravation de l’exploitation de la force socialw de travail par le capital auquel contribuent les politiques néolibérales. Il désigne les finances publiques, tant dans leur volet recettes que dans leur volet dépenses, comme l’un des deux principaux enjeux de la lutte des classes aujourd’hui sur le plan économique, l’autre restant bien entendu le partage de « valeur ajoutée » entre profits et salaires tel qu’il résulte de l’affrontement direct entre travail et capital au sein du procès de production même. Il fait de l’inflexion de ces politiques, dans le sens d’une mise à contribution du capital et de ses ayants droit à la hauteur véritable de leurs facultés en la matière [9] et d’une priorité donnée à la satisfaction des besoins sociaux les plus élémentaires des classes populaires (en termes d’éducation, de santé, de logement, de culture, de loisirs), un objectif essentiel de toute politique visant à unifier ces classes dans une perspective anticapitaliste.

Sans doute la conscience de la nature politique et de la portée globale de cet enjeu n’est-elle encore que partielle au sein du mouvement des «gilets jaunes», bien qu’elle ait considérablement mûri depuis les premières revendications de ce dernier limitées à la question de la taxation des carburants. L’articulation de cet enjeu avec l’autre, celui qui est au cœur de l’affrontement quotidien sur les lieux de production, sur les chantiers, dans les ateliers et les bureaux, laisse lui aussi encore à nettement à désirer, bien que l’exigence d’une augmentation générale du pouvoir d’achat ait fait son apparition dans les plates-formes revendicatives. Cela rend d’autant plus nécessaire et urgente l’intervention au sein du mouvement des «gilets jaunes» des organisations syndicales et politiques anticapitalistes, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire dans ces colonnes [10]. Car ce n’est que de la sorte que pourront être écartées et finalement brisées les deux mâchoires de la tenaille capitaliste, le patronat et l’État. (8 décembre 2018)

____

[1] Pour une analyse détaillée de la mise en œuvre des politiques néolibérales en tant que réponse à la crise du fordisme, cf. l’article « Crise » dans La novlangue néolibérale, 2e édition, Page 2 & Syllepse, 2017.

[2] Pour une présentation de ce nouveau paradigme productif, cf. La novlangue néolibérale, op. cit., pages 169-173.

[3] Le Capital, Livre I, Chapitre XXV.

[4] Soi-disant parce que, comme Marx l’a montré, les dés sont pipés en l’occurrence. Sur le marché du travail, loin que l’offre et la demande de travail soient deux facteurs indépendants de l’un de l’autre, ils sont l’un et l’autre commandés par le capital, qui est maître de l’offre d’emplois tout comme il détermine largement la demande d’emplois par le biais de « surpopulation relative » qu’il engendre dans le cours de son procès de reproduction.

[5] Le Capital, Livre I, Chapitre XII.

[6] Cf. par exemple Delphine Roy, «Le travail domestique: 60 milliards d’heures en 2010», Insee Première, n°1423, Insee, novembre 2012.

[7] A ma connaissance, il n’y a jamais eu une évaluation de la part des finances publiques (recettes et dépenses) entrant dans la composition de la valeur de la force sociale de travail.

[8] Pour le détail, cf. l’article «Dette publique» dans La novlangue néolibérale, op. cit.

[9] Selon les termes de l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789: «Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.»

[10] Cf. mon précédent article: «Les “gilets jaunes”: pourquoi et comment en être?».

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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