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«Une vote périurbain», titre de 20 Minutes, 28 avril 2014

«Une vote périurbain», titre de 20 Minutes, 28 avril 2014

Par Béatrice Giblin

Certains géographes ont vu dans les bons scores du Front national (FN) dans la grande banlieue ce qu’ils appellent aussi le périurbain et leur faiblesse dans les centres-villes une corrélation entre éloignement du centre et montée du FN, une sorte de «loi» spatiale. Mais il est toujours risqué de chercher des constances spatiales dans les comportements électoraux, même si les cartes semblent révéler des évidences incontestables. Le score du FN peut être très faible dans des communes périurbaines et inversement très élevé au cœur de Marseille.

C’est donc que les raisons de ce vote sont plus complexes que le seul éloignement du centre. Et surtout que le «périurbain» recouvre des situations très diverses. Pour faire simple, c’est ce qui, au-delà de la banlieue dense des grandes agglomérations, correspond au front d’urbanisation qui avance sur les espaces agricoles. Ce front avance de façon discontinue, puisque les lotissements récents de maisons individuelles sont implantés là où les municipalités l’ont décidé. La cartographie du périurbain à l’échelle nationale est donc impossible car elle ne peut être réalisée qu’à l’échelle locale afin de le localiser précisément. Autrement on lui donne une importance spatiale qu’il n’a pas.

Pour ces nouveaux habitants, appelés parfois les rurbains, l’environnement est campagnard mais on sait que leur mode de vie ne l’est pas puisqu’ils travaillent en milieu urbain. Or, l’achat d’une maison dans un lotissement sur le plateau picard n’a pas le même prix ni le même charme qu’une maison en bordure de golf ou de forêt dans l’Ouest parisien. De même, les contraintes qu’impose l’éloignement des zones denses (éloignement des transports en commun, des collèges, lycées, hôpitaux, postes, etc.) sont supportées différemment selon les moyens financiers et culturels des familles. Le périurbain comme la banlieue recouvre des situations économiques, sociales, culturelles très diverses, il est donc logique que le comportement électoral y soit aussi divers.

Tous les habitants du périurbain ne sont donc pas en situation de grande fragilité économique ou de désarroi social. C’est pourquoi habiter le périurbain ne signifie pas automatiquement relever de la France périphérique ou la France des fragilités sociales telle que définie par Christophe Guilluy (1) qui regroupe, selon lui, 64% de la population française, soit celle qui se trouve sur l’ensemble du territoire national moins celui des métropoles régionales, où se concentre désormais le dynamisme économique.

Selon Guilluy, ce sont les habitants de cette France périphérique qui seront les électeurs du FN. Abandonnés par les politiques, contraints de quitter les grandes agglomérations faute d’emplois et/ou de revenus suffisants, devenus les «Français périphériques» de la nation, ils n’ont rien à perdre à voter FN. Délaissant le discours économique libéral et la glorification des forts pour celui de la défense des plus faibles, les leaders de ce parti proclament qu’eux seuls sauront les protéger grâce au retour des frontières qui arrêteront immigrés clandestins et travailleurs européens des pays de l’Est. On sait l’inanité de ce discours mais le vote FN de ces Français périphériques n’est nullement irrationnel. Ils espèrent, soit attirer l’attention des «politiques» sur leur situation, soit faire élire des candidats FN pour voir ce qu’ils feront. Ce ne sont pas non plus d’affreux racistes, car comme le dit justement Guilluy, le rapport à «l’autre» est à la fois fraternel et conflictuel.

Les 64% de Français périphériques vont-ils assurer la victoire du FN? Pour arriver à ce pourcentage élevé, il faut réunir dans un même ensemble tous les jeunes et les vieux, les paysans, les ouvriers, les employés, les petits fonctionnaires, les chômeurs, ceux qui habitent dans des petites villes et ceux qui habitent dans le périurbain, etc. En outre, ce n’est jamais l’ensemble de la population d’une commune qui appartient aux catégories sociales défavorisées, il est donc un peu spécieux d’additionner les effectifs de population de toutes les communes qui ont un indice de fragilité élevé. Inversement, population métropolitaine ne signifie pas automatiquement revenus élevés et bonne insertion professionnelle. Les classes populaires de la France périphérique existent au cœur des grandes métropoles et les classes aisées de la France métropolitaine existent dans la France périphérique, il est vrai en un beaucoup moins grand nombre.

Ce ne sont pas les politiques qui ont délibérément sacrifié les classes populaires : dans nombre de cas, ils ont cherché à protéger leurs électeurs, se sont battus pour sauver leurs emplois ou en attirer d’autres. En vérité, ce sont le plus souvent, les choix patronaux qui les ont conduits au chômage et au déclassement car pour assurer la compétitivité des entreprises, la principale stratégie des dirigeants repose sur les bas salaires donc sur une main-d’œuvre abondante et des emplois peu qualifiés.

Tirer la sonnette d’alarme est nécessaire mais forcer l’opposition entre France métropolitaine et France périphérique peut s’avérer contre productif. L’accusation infondée de l’abandon des «classes populaires» par les politiques locaux peut être aussi une aubaine pour le FN.

______

(1) La France périphérique, Flammarion 2014

Béatrice Giblin, géographe, Institut français de géopolitique. Université de Paris VIII; directrice de la revue Hérodote (N°150) France, pouvoirs et territoire. Publié comme Tribune, p.20, dans Libération du 3 octobre 2014.

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