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La Brèche

Contre-réforme Sakozy: retrait(e) de l’individu

Publié par Alencontre le 18 - septembre - 2010

Par Claude Calame, Christine Castejon, Philippe Corcuff et Jacqueline Pénit-Soria

Le projet de contre-réforme des retraites ne s’attaque pas seulement aux mécanismes de solidarité, il écrase aussi les individualités sous le poids grandissant du Capital.

Les opposants au projet Sarkozy-Woerth, dont nous sommes, visent juste: inspiré par la logique inégalitaire du néolibéralisme, il accentue le déséquilibre de la répartition des revenus en faveur du capital et au détriment du travail, tout en pénalisant les femmes et les jeunes. Toutefois n’oublions pas un autre motif de notre colère: les aspirations à l’autonomie, à la reconnaissance et à la créativité de l’individu, adossées aux acquis de la protection sociale, y sont également bafouées.

Refusons de choisir “l’individuel” contre “le collectif”, comme nous y invitent les apprentis “managers” au pouvoir, focalisés par la figure de l'”homo œconomicus”, vision appauvrie, atomisée et concurrentielle, de l’individualité. Mais récusons de même le choix du “collectif” contre “l’individuel” tentant certains à gauche. Nombre de sensibilités de gauche ont d’ailleurs historiquement associé les individus et le collectif.

Penseurs anarchistes (Proudhon, Kropotkine, etc.) et syndicalistes révolutionnaires ont ainsi fréquemment mis l’accent sur le développement de l’autonomie individuelle dans le cadre de rapports de réciprocité. Marx et Engels ne parlaient-ils pas, dans Le Manifeste communiste (1848), d’une «association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous», et non l’inverse comme l’ont longtemps diffusé des lectures dogmatiques ? Quant à Jaurès, il avançait que «le socialisme est l’individualisme logique et complet» (Socialisme et liberté, 1898).

Cependant les individus de ces approches progressistes ne se présentaient pas comme des petites forteresses séparées les unes des autres. Dans une lecture relationnaliste, la fabrication des singularités personnelles était appréhendée dans le cours de relations sociales et historiques. Ces pistes ont été relancées par les mouvements féministe et homosexuel. C’est dans ce sillage qu’Attac amorce aujourd’hui une reproblématisation de l’émancipation au cœur de sociétés individualistes marquées par une ambivalence (affaiblissement des liens sociaux et dérives narcissiques, certes, mais aussi nouvelles marges de choix quotidiennes et consolidation des intimités). La question des retraites s’avère un terrain privilégié pour cela.

«Supports sociaux»

En participant au détricotage néolibéral de l’Etat social, la contre-réforme Sarkozy-Woerth érode l’autonomie individuelle moderne. Les travaux sociologiques de Robert Castel ont pourtant montré que cette dernière avait justement eu besoin de “supports sociaux” (sécurité sociale, systèmes de retraite, etc.), afin que celui qui n’était pas propriétaire puisse se bâtir une prévisibilité dans le temps malgré les aléas de la santé et de l’âge. Le combat victorieux contre le contrat première embauche en 2006 avait déjà pointé le refus d’un surcroît d’instabilité dans la construction d’un projet personnel de vie.

D’autre part, traiter les individus comme des objets dont on peut modifier les paramètres de vie et de travail au gré de décisions dites “techniques” imposées par un management calé sur la logique productiviste d’accumulation illimitée du capital, c’est écorcher un peu plus leurs désirs de reconnaissance. Enfin, en étendant la période du travail contraint, le projet UMP réduit d’autant un moment particulièrement propice au développement polyphonique de la créativité de chacun au sein de sociabilités diversifiées. Pour nos subjectivités abîmées, la retraite constitue bien une conquête appelée à s’amplifier.

Se battre pour une autre répartition des richesses n’est donc pas antagonique, bien au contraire, avec la promotion des individus, mais suppose de lier les contradictions capital/travail et capital/individualité structurant le capitalisme. Car mieux pouvoir se constituer comme un individu ne doit pas être réservé aux privilégiés révélés par “l’affaire Woerth-Bettencourt”. En associant question sociale et individualités blessées, on donnera davantage de forces et d’enthousiasme aux mobilisations en cours et, à terme, à la perspective d’une société délivrée des chaînes du capitalisme.

*Claude Calame, Christine Castejon, Philippe Corcuff et Jacqueline Pénit-Soria, co-auteurs du livre d’ATTAC, Le capitalisme contre les individus. Repères altermondialistes (éditions Textuel, 2010). Claude Calame vient de publier: Prométhée généticien, Collection A présent. Encre marine (2010) . Ce «point de vue» a été publié sur Le Monde.fr

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