mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Danilo Albín

Il est des instants qui durent un siècle. Santiago Abascal [né en 1976] a attendu longtemps avant de vivre ce moment, et il veut en jouir jusqu’à ce que les urnes montrent s’il avait raison ou non de s’enthousiasmer ainsi. Dans l’attente qu’une décision de Pedro Sánchez [le président du gouvernement espagnol, du PSOE] précise le jour des élections, le dirigeant de Vox se fait désirer des médias… à sa façon. «Nous sommes sur le point de faire l’histoire. Vous verrez bien vite comment vous parlerez de nous», pronostiquait-on dans son entourage il y a quelques jours [en octobre]. Qu’on le traite d’ultra, de xénophobe, de fasciste pur et dur lui est égal… Ce qui est important, vraiment important, c’est que l’on parle de lui. La suite viendra à point nommé.

Santi, d’Amurrio [commune de la communauté autonome basque], du PP basque des années de plomb, est aujourd’hui le visage facilement reconnaissable de l’extrême droite espagnole. Non pas la vieille ultra-droite pleine de pellicules, franquistes, le bras levé, mais bien une extrême droite différente, nouvelle, «propre». Moderne même, à sa façon. C’est «l’alt-right» des Etats-Unis, celle qui a nourri Donald Trump, qui est incarnée aujourd’hui par Abascal et Vox. C’est la version made in Spain du Front national de Le Pen ou du mal nommé Parti de la liberté de Geert Wilders – avec lequel il entretient déjà des relations. C’est la version espagnole du terrible Viktor Orbán. C’est l’extrême-droite d’ici et maintenant.

Il est plus que connu au Parlement de Vitoria [capitale de la communauté autonome basque], en particulier de ceux qui sont dans l’hémicycle depuis plusieurs années. Abscal a été député du PP entre 2005 et 2009 lorsque Juan José Ibarretxe était lehendakari [chef de l’exécutif]. Il était auparavant conseiller municipal à Laudio et procurador aux Juntas generales [le législatif] de la province d’Álava. Il a également été à la tête des jeunesses du PP basque. Dans un endroit comme dans un autre, on se souvient de ses interventions directes, dures, polémiques. Sans langue de bois.

La famille

La politique (de droite) coule dans ses veines. Son père, Santiago Abascal Escuza, était un membre historique d’Alianza Popular [parti formé par l’un des anciens ministres de Franco puis, après la transition, cacique indéboulonnable de la Galice, Manuel Fraga] puis du PP du Pays basque. Le père de son père était lui aussi engagé en politique: le grand-père de Santi a été maire d’Amurrio sous le franquisme. Avec des tels antécédents, tout le monde connaissait la saveur «patriotique» de la saga Abascal, une famille connue également en raison de la boutique de textile à la tête de laquelle ils se trouvaient dans ce village de la province d’Álava. Lorsque l’ETA était active, ils ont porté plainte à la suite de plusieurs menaces contre leur entreprise et contre leur personne.

Abascal Escuza – qui est décédé en juillet 2017 – était l’un des principaux soutiens lorsque Santi a lancé son propre parti. Vox est né fin 2013 comme une sorte de scission à la droite de la droite du PP, autant au Pays basque que dans le reste de l’Etat. Ce qui est sûr, c’est que cette expérience a connu plus de succès en dehors: les principaux soutiens sont venus de Madrid, de Valence ou de Séville, bien loin de son Amurrio natal. C’est précisément dans ces provinces que gisent ses plus grands espoirs.

Il n’était pas nécessaire d’être un Sherlock Holms pour anticiper la dérive ultra de Santi, qui bien avant de lancer Vox a tenté sa chance avec la Fondation défense de la nation espagnole (DENAES), un think tank désireux de faire connaître tous les maux (rouges) survolant la péninsule. La trajectoire de DENAES n’a pas été longue, mais Abascal a pu au moins y laisser des écrits reflétant ses pensées très patriotiques. Le PP était trop petit pour ses péroraisons, ce qui l’a amené à se lier à d’autres «non-conformistes» et à lancer Vox. Parmi les figures étoiles figurait José Antonio Ortega Lara, fonctionnaire des prisons, lequel a été séquestré 532 jours par l’ETA. Puis d’autres têtes connues l’on rejoint, comme Carmen Lomana [designer, collectionneuse de haute couture et très active à la télévision] ou le journaliste ultra Hermann Tertsch [qui avait des responsabilités élevées au sein du quotidien El País au milieu des années 1990, il n’a cessé d’évoluer vers la droite et il anime actuellement un programme d’une radio du groupe Libertad Digital].

Les amis

La clé se trouvait, précisément, dans la recherche de compagnons de voyage d’un certain calibre, ici ou là. L’une des premières choses qu’a faite Abascal, avec succès, a été de contacter les conseillers de Marine Le Pen en France. Il souhaitait connaître le processus de croissance du Front national afin de voir ce qui pouvait être adapté à la situation espagnole. En avril dernier, une autre figure de première division, Rafael Bardají – l’un des anciens conseillers d’Aznar [et de deux ministres de la défense du PP, responsable de la politique extérieure au sein du think tank du PP, la FAES, l’un des artisans de la participation de l’Espagne à la guerre contre l’Irak et partisan des politiques de l’Etat d’Israël] –, est parvenue à se réunir aux Etats-Unis avec Steve Bannon, l’ancien bras droit de Donal Trump. L’objectif, comme toujours, était d’établir des relations avec les «grands».

Actuellement, les sondages lui donnent raison [plus encore, les résultats des dernières élections andalouses]: il existerait en Espagne un secteur de la population qui s’identifie avec ces valeurs ultranationalistes, xénophobes et misogynes – Vox postule directement l’abrogation des lois qui protègent les victimes de la violence de genre. Cette couche n’est pas énorme, mais bel et bien suffisante pour être en mesure de croître – en termes d’instituts de sondage – au point que Santi, celui d’Amurrio, est convaincu qu’il pourrait devenir député dès que des élections générales seront convoquées. Avant cela, en mai 2019, il passera par le test des élections européennes, où il espère assister à une confirmation des sondages.

Les associés

En perspective de ces échéances électorales, Abascal – installé désormais à Madrid – s’efforce à faire connaître à tout le monde ses initiatives politiques. Interdiction des partis indépendantistes, interdiction d’un «mouvement féministe radical» indéfini, délivrer une carte blanche à la possibilité de tirer sur les squatters… Les propositions de Vox sont très variées, ainsi qu’on peut le voir dans le document comprenant 100 idées qui a été lancé dimanche 7 octobre devant un Palais des congrès de Vistalegre plein à ras bord [le choix du lieu ne doit rien au hasard, c’est là que Podemos a tenu ses deux congrès]. Depuis lors, les médias ne cessent de parler du phénomène lancé par Santi Abascal, qui cherche à renforcer ses liens avec d’autres formations ultraconservatrices européennes.

L’une des principales options est celle du parti Fidesz dirigée par le premier ministre hongrois, Viktor Orbán, lequel lui ouvrirait la porte du Parti populaire européen. Paradoxes de la vie, il pourrait y retrouver ses vieux camarades du PP. Ceux-là même qui lui ont donné des ailes lorsqu’un certain José María Aznar agitait ici ou là quelques fantômes. (Article publié le 10 octobre 2018 sur le site El Salto Diario; traduction A L’Encontre)

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Les douze élus de Vox en Andalousie: antiféministes, contre l’immigration et contre les communautés autonomes

Par la rédaction d’El Salto

Francisco Serrano

Eux-mêmes ne s’y attendaient pas, mais les élections du 2 décembre dernier au Parlement d’Andalousie ont donné 12 député·e·s à Vox [voir l’article publié sur ce site en date du 6 décembre «Le nouveau scénario andalou et les bifurcations possibles»]. Certains d’entre eux sont déjà connus pour leurs postures antiféministes et par leur carrière antérieure. D’autres – la majorité – sont des nouveau-nés politiques, dont les idées ont en commun la défense de l’unité de l’Espagne, le rejet du féminisme et la crainte du monde islamique. Voici une brève présentation des 12 députés de Vox qui entreront au Parlement andalou.

Francisco Serrano, le numéro 1

Antiféministe déclaré, Francisco Serrano a été un juge en droit de la famille. Il a été déshabilité en 2011 pour avoir modifié le régime du droit de visite d’un mineur sans avoir même écouté la mère. Depuis 2004, lors de la création des tribunaux contre les violences de genre, il se positionne contre ce qu’il appelle une «misandrie» [la haine des hommes] et le «féminisme radical».

Serrano, qui se considère comme étant une «victime du djihadisme du genre», a publié en 2009 un livre sous le titre Un divorce sans traumas dans lequel il propose la médiation dans les procédures civiles mais, au passage, introduit au sein de son argumentation sur les «phénomènes de violence domestique» des références à des plaintes fausses ou au syndrome d’aliénation parentale (SAP), une théorie rejetée par l’OMS selon laquelle les mères manipulent leurs enfants afin que ces derniers dénoncent leur père sous prétexte d’abus.

En 2012, avec son nouveau livre, La dictature du genre, publié par les Editions Almuzara – créées par l’ancien ministre du Travail du Parti populaire (PP) Manuel Pimentel [entre 1999 et 2000] – il s’en prend en réalité à la Loi de violence de genre de José Luis Rodriguez Zapatero, qu’il considère être une norme «contre l’homme». Au cours des derniers mois, son nom est réapparu lors de la polémique engendrée par le tweet d’une utilisatrice souhaitant qu’Inès Arrimadas [la leader de Ciudadanos en Catalogne] soit violée en groupe. Le commentaire de Serrano disputait en violence celui à l’origine de la polémique [son tweet, accompagné de la photo de l’utilisatrice en question, affirmait que son auteure, vu son physique, ne serait pas violée, même de nuit, type de commentaire qui s’inscrit dans la même ligne que les propos d’un Bolsonaro].

Il a rejoint Vox en 2014 [le parti a été fondé en décembre 2013] et s’est porté candidat aux élections autonomes d’Andalousie de mars 2015. Quelques publications sur son compte twitter illustrent son idéologie, comme le renforcement des punitions contre les vols, une abrogation de la Loi de la mémoire historique [adoptée sous Zapatero, cette loi envisage un certain nombre de mesures concernant les morts de la guerre civile et le franquisme] ainsi qu’il soit mis un terme à l’Etat des autonomies [l’Etat espagnol est composé de 17 Communautés autonomes et de deux villes autonomes, Ceuta et Melilla, qui jouissent de compétences autonomes].

María José Piñero

«J’estime que faire une grève ce 8 mars ne fait pas sens dans une société comme la nôtre. L’Espagne est, justement, un pays qui, en raison de ses racines chrétiennes, est le ferment des droits humains, que nous avons pu exporter à d’autres pays. Homme et femme ont les mêmes opportunités en matière d’éducation, de formation professionnelle, de recherche d’emploi ainsi que d’avoir une famille. Seule une perspective d’affrontement contre l’homme pour le seul fait de l’être est le motif de cette grève, et sa seule raison. Par conséquent, j’estime que, le jour de la Femme, le mieux pour nous autres est de travailler.»

Ce discours de la numéro 2 de la liste de Vox, et présidente de la formation à Séville, a été publié le 9 mars pour expliquer pourquoi elle ne participait pas à la grève féministe.

Il y a deux mois, Pieñero, comme présidente de Vox Séville, a organisé un rassemblement de protestation contre l’ouverture d’un centre destiné aux réfugiés à la Ronda de Capuchinos de cette ville. Pieñero, licenciée en médecine, est mère de sept enfants.

Luz Belinda Rodríguez

Dirigeante de Vox pour Almeria, Belinda, âgée de 38 ans, a été militaire et est l’épouse d’un militaire. Elle a toutefois quitté l’armée pour devenir mère et femme au foyer. Elle vit actuellement à Roquetas de Mar et a reçu une formation comme escorte et dans la sécurité privée, d’après ce qu’a publié le site El Confidencial.

Rodrigo Alonso

Vice-président de Vox dans la province d’Almería, licencié en administration et direction d’entreprise de l’Université de Grenade et actuellement à la tête d’une entreprise du nom d’AE Soluciones Digitales, spécialisé dans le marketing et la présence sur internet.

Agé de 38 ans, il se définit sur son profil twitter comme «libéral, patriote et espagnol». En 2015, il a lancé une pétition sur le site change.org exigeant la démission de Guillermo Zapata, conseiller communal de Madrid [sur la liste Ahora Madrid]. Elle n’a pas rencontré beaucoup de succès: elle n’a reçu que 40 signatures.

Eugenio Moltó

Président provincial de Vox Málaga, vétérinaire de 58 ans et président du Collège de vétérinaires entre 1996 et 2002. Militant du PP jusqu’en 2014, il a occupé plusieurs postes dans la ville d’Estepona.

Peu avant les élections, dans un entretien offert au Diario Sur, il a affirmé qu’à ses yeux le franquisme n’était pas une dictature. Il a taxé le féminisme «d’attitude agressive d’un groupe de dames très organisées».

Parmi les motivations idéologiques qui l’ont fait adhérer au PP en 2004 puis, en 2014 quelques jours après sa création, à Vox, il indiquait alors l’unité de l’Espagne, le rejet de l’avortement, la famille comme base de la société et la liberté religieuse.

Ana Gil Roman

Elle s’est présentée pour Vox comme candidate à la mairie d’Estepona en 2015. Son discours de candidature dénonçait les gaspillages des précédents gouvernements de la ville.

Elle est actuellement retraitée. Elle travaillait auparavant comme secrétaire de direction dans un cabinet d’avocats.

Manuel Gavira Florentino

«Je ne me considère ultra en rien, mais si on m’appelle fasciste pour défendre la Constitution et les symboles nationaux, eh bien soit! Et si on m’appelle machiste car je veux abroger une loi de violence de genre qui est injuste, qu’il en soit ainsi. Et si je suis un xénophobe parce que je défends la nécessité des contrôles à la frontière, je suis aussi d’accord. Ce qui me préoccupe c’est que la situation en Espagne et en Andalousie reste telle quelle.» Voilà les déclarations faites par cet avocat, né en 1969, au Diario de Cádiz.

Ángela Mulas Belizón

Elle aussi avocate, spécialisée en droit des affaires, numéro deux de Vox pour Cádix. Elle est membre fondatrice du cabinet Zumbrano-Mulas et associés.

Elle n’est pas nouvelle sur les listes de Vox. Lors des élections générales de 2015, Mulas était numéro deux pour Cádix, derrière, comme lors des élections de décembre 2018, Manuel Gavira Florentino.

Rafael Segovia Brome

Neveu d’Antonio Segovia, maire de Huelva entre 1955 et 1960, une période où les personnes à la tête des municipalités étaient encore désignées par les gouverneurs civils franquistes.

Segovia est médecin généraliste et a participé à toutes les élections auxquelles s’est présenté Vox. Il critique aussi l’Etat des autonomies et souhaite une centralisation des compétences, notamment en matière de soins.

Francisco José Ocaña Castellón

Vice-secrétaire pour la communication de Vox à Grenade, âgé de 47 ans, il se dédie à la photographie par drones.

Benito Morillo

Egalement militaire. Il a adhéré à Vox peu après sa création. Dans une vidéo de campagne évocatrice pour les dernières élections, où il s’est présenté à la tête de Vox Jaén, il transmet ses convictions en énonçant des phrases telles que «si tu ne te moques pas de l’honneur car tu ne veux pas vivre parmi les traîtres», «si tu sais bien que le vice n’est pas la même chose que la vertu», «si tu ressens de la gratitude et de la fierté pour ceux qui, en uniforme, gardent le mur» – avec les blasons de la Garde civile, de la police et d’unités comme les forces antiémeutes en toile de fond – ou «si tu aimes ta patrie comme tu aimes tes parents».

Alejandro Hernández Valdés

Avocat, marié et père de trois enfants. Tête de liste de Vox Cordoue. Parmi les propositions qu’il défend figurent la fermeture et l’interdiction de la construction de nouvelles «mosquées fondamentalistes» ou la défense du «caractère catholique de la cathédrale de Cordoue». (Article publié le 4 décembre 2018 sur le site ElSaltoDiario.com; traduction A L’Encontre)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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