vendredi
17
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

MareaGranateBannersPar Lali Sandiumenge

Ce ne sont pas des globe-trotters aventuriers, ni des personnes bourrées de talents qui recherchent le succès à l’extérieur. Il s’agit d’émigrant·e·s au sens le plus littéral du terme: des personnes qui se déplacent au-delà des frontières de leur propre pays dans un autre, et cela dans le strict but de travailler. Ils ne sont pas partis, ils ont été jetés dehors et c’est cela qu’ils revendiquent aujourd’hui depuis exactement une année. Ainsi, lorsque le 7 avril 2013, la plateforme Juventud Sin Futuro [jeunesse sans futur] convoqua par le biais de Facebook [1] à une manifestation internationale sous la devise et la bannière de: «¡Que se vayan ellos!» [que eux s’en aillent!]. 

«Ils appellent cela fuite des cerveaux et esprit d’aventure. Je dis que c’est une nécessité pour se trouver une vie et une vie qui soit plus digne que les options que nous avons aujourd’hui en Espagne. Ce sont eux qui nous obligent à partir», s’indigne Mei, originaire de Santander, une femme de 21 ans qui travaille à Londres comme fille au pair. Elle distribue des tracts pendant ses études d’éducation sociale à la UNED [université nationale d’éducation à distance, qui a son siège à Madrid et qui compte plus de 206’000 étudiant·e·s]. Réunie sous l’égide de la Marea Granate [2] et à un mois des élections européennes, la lutte se centre actuellement sur le droit de vote des émigrant·e·s, restreint depuis la réforme de la loi électorale de 2011.

Mei à Londres, María à Paris et Jorge à Montevideo figurent parmi les dizaines de milliers d’Espagnols que la crise économique et sa «gestion» ont forcé à plier bagage et à abandonner le pays [voir à ce sujet les deux articles publiés le 14 février sur ce site [3]. Depuis 2008, ceux et celles qui se sont installé·e·s hors du pays, si l’on ne tient compte que de ceux qui se sont radiés du registre électoral des habitant·e·s d’Espagne (CER) pour s’inscrire sur celui des Espagnols habitants à l’étranger (CERA) [4]. Ces données reflètent que le rythme annuel de l’émigration s’est accru progressivement au cours des cinq dernières années jusqu’à atteindre en 2013 le double de celui de 2008 avec plus de 54’000 nouvelles inscriptions [5].

«Ils ne me laissent pas rentrer» 

Ils sont néanmoins beaucoup plus nombreux. Bien qu’il soit théoriquement obligatoire de le faire, Mei ne s’est pas enregistrée au CERA ni au consulat d’Espagne à Londres comme résidente [espagnole à l’étranger]. Et, comme elle, on peut supposer qu’il y en a beaucoup plus, en particulier depuis, qu’à la fin de l’année passée, les Espagnols sans emploi qui passent plus de 90 jours à l’étranger sont exclus des soins de santé.

Les estimations chiffrées ne reconnaissent pas non plus des cas comme celui de Hilia, 27 ans, qui est arrivée comme fillette en Belgique puisque ce sont ses parents qui émigrèrent depuis Madrid. «Moi, ils ne m’ont pas jeté hors du pays, c’est plutôt qu’ils ne me laissent pas rentrer. Cela me plairait, mais étant donné les conditions cela ne vaut pas la peine de revenir, on vit mieux et dans de meilleures conditions ici. Beaucoup de personnes qui ont grandi ici et qui sont rentrées dans leur pays d’origine sont en train de revenir», souligne-t-elle depuis Bruxelles.

Ces histoires ne sont pas très différentes de celles que recueilli le site internet http://www.nonosvamosnosechan.net/ [«on ne s’en va pas, on nous jette!»], projetées sur une carte du monde saturée de cercles jaunes, dont chacun correspond à un «exil forcé». Ces émigrant·e·s se sentent et se considèrent comme tels. María, 32 ans, est chercheuse en biochimie à l’Institut Pasteur. Elle a quitté sa ville natale de Tolède il y a une année lorsque son contrat de travail est arrivé à son terme et elle demeure à Paris avec une bourse postdoctorale européenne. «C’est une sortie naturelle pour les scientifiques. Le problème est que nous savons que nous ne rentrerons pas. Ils sont en train de détruire le système scientifique espagnol et il n’y aura personne pour le relever», affirme-t-elle.

Jorge, 38 ans, est de Valladolid. Il est aussi parti il y a une année avec sa compagne à Montevideo (Uruguay), où ils ont trouvé la «dignité du travail» qu’ils perdirent en Espagne. Spécialiste en coopération du développement, il a travaillé six ans pour l’AECID [Agence espagnole de coopération internationale pour le développement] au Guatemala. Il perdit son travail en 2010, rentra en Espagne et y survit en faisant le serveur. «On n’en pouvait déjà plus en 2013. Nous avons réuni un peu d’argent, entre un peu d’épargne et des prêts de la famille avant de partir pour l’Uruguay, un pays où les gens “descendent du bateau” et où il n’a pas été nécessaire de justifier pourquoi nous n’avions pas de billet de retour», explique-t-il.

Ils s’organisent dans 30 villes sur plusieurs continents

Les quatre participent aux assemblées locales de la Marea Granate, née le 15 mai de l’année 2013 coïncidant avec le deuxième anniversaire du 15M [15 mai 2011, occupation de la Puerta del Sol à Madrid, début du mouvement des indigné·e·s] pour se joindre aux assemblées internationales – surgies il y a presque trois ans dans la chaleur du camp de Sol – et aux groupes formés à l’extérieur suite à l’appel de Juventud Sin Futuro. Dans l’intervalle, d’autres se sont ajoutés et il y a aujourd’hui des noyaux actifs dans 30 villes de différents continents. Ils se coordonnent entre eux grâce aux outils digitaux. La couleur qu’ils ont choisie n’est pas le fruit du hasard, puisqu’il s’agit de celle du passeport pour symboliser «l’émigration forcée».     

«La Marea Granate ne représente personne, mais elle est par contre représentative d’une réalité sociale concrète: des personnes d’âges différents qui se heurtèrent à la précarité du travail la plus absolue ou au chômage, qui décidèrent de plier bagage pour trouver la chance à l’étranger et qui, malgré la distance physique, ont bien conscience de la situation d’urgence sociale qui se vit en Espagne et qui ont décidé de ne pas se résigner et d’œuvrer collectivement pour changer cette situation» explique María.

Pour changer les choses (pour la Marea Granate, cela passe par expulser du Congrès – la chambre basse – ceux qui les ont jetés hors du pays), il faut participer à la démocratie, bien que cela implique un peu plus que de se rendre aux urnes tous les quatre ans. Mais, depuis la réforme de la législation électorale espagnole, approuvée presque à la fin du second mandat de José Luís Rodríguez Zapatero avec les votes du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol), du PP (Parti populaire), du CiU (Convergència i Unió» [6] et du PNV [Partido Nacionalista Vasco, de droite], qui annule le droit de vote aux municipales et le restreint aux élections générales, à celles des communautés autonomes [l’Espagne est divisée en 17 communautés autonomes, disposant de compétences assez larges] et aux européennes. Elire ses représentant·e·s est devenu un parcours d’obstacles pour les émigrant·e·s, ce qui les a catapultés vers l’abstention. «Ils jettent dehors du pays, nous retirent le droit à la santé et nous volent le droit de vote», se lamentait Jorge dans un tweet, en février dernier, lorsque la Marea Granate dénonçait le manque d’information et de transparence administrative au sujet du processus de vote pour les élections européennes de mai [7]. 

Un «suffrage censitaire»

Voter à l’étranger n’a jamais été facile et la participation a toujours été proportionnellement inférieure à celle enregistrée en Espagne. Jorge n’a jamais pu voter depuis le Guatemala: ou les papiers arrivaient en retard, ou il y avait des problèmes dans l’enregistrement sur les listes électorales. Hilia aussi n’est pas parvenue à voter à Bruxelles, et cela bien qu’elle se soit inscrite à deux reprises sur le CERA. La Marea Granate considère qu’en pratique, avec la réforme de la loi électorale, le suffrage universel a été annulé et elle exige son abrogation, la simplification du processus et l’établissement d’une circonscription externe pour les résidents à l’étranger. Ce que revendiquait, fin 2012, le Consejo General de la Ciudadanía Española en el Exterior.

No-nos-vamos-nos-echanLe système actuel, ajoute-t-elle, est complexe et coûteux alors qu’avec le vote électronique cela serait plus simple, cela réduirait la bureaucratie, garantirait la participation et éviterait les doublons ainsi que la fraude.  

«Le voto rogado [8] a été introduit avec le prétexte d’être un moyen qui garantit le vote des citoyens à l’étranger. Dans la pratique, il signifie un suffrage censitaire pour la population expatriée, qui est soumise à un processus bureaucratique complexe, avec des délais très brefs, peu de garanties de pouvoir voter à temps et cela implique, en outre, le paiement par avance des envois postaux de la part de l’électeur», dénonce María, rappelant que les 1,7 million d’Espagnols à l’étranger représentent l’équivalent de la quatrième province en population de l’Etat.    

«Le vote ne se sollicite pas. C’est un droit» 

Pour pouvoir participer au vote [9], un Espagnol qui vit à l’étranger doit être inscrit auprès du consulat comme résident, «solliciter» le vote par courrier (de là le nombre de «vote sollicité» que la Marea a transformé en #votorobado), attendre ensuite de recevoir les papiers et envoyé par courrier celui qui correspond à son choix ou, s’ils ne sont pas trop loin du domicile, l’introduire personnellement dans l’urne du consulat ou de l’ambassade. Pour ceux qui ne sont pas enregistrés comme résident, le processus est similaire bien que la demande doive être faite personnellement auprès des locaux diplomatiques espagnols et le vote, par contre, par courrier recommandé.

«Le vote ne se sollicite pas. C’est un droit que l’on dispose et que l’on utilise pour donner compétence à ceux qui gèrent le pays. Solliciter implique un droit de grâce, qui peut être octroyé», s’indigne Daniel Ordás, avocat espagnol qui est né et qui habite à Bâle. Il promeut la Reforma 13 [10] qui propose de réformer la Constitution espagnole pour l’exercice de la démocratie directe à l’exemple de celle qui existe en Suisse. Ordás s’est opposé activement à la réforme de la législation électorale, il écrivit directement à la Defensora del Pueblo [fonction qui vise à «protéger les droits des habitants contre les éventuels abus de l’Etat»] et aux députés qui disposent d’un email public alors qu’elle était discutée au Congrès. Il créa un groupe Facebook (Espagnols de seconde génération, citoyens sans droit de vote) [11] après que cette loi fut approuvée en novembre 2010 avec 320 votes favorables.

«Ils furent tellement arrogants qu’ils l’approuvèrent à un moment durant lequel ils ne savaient pas qu’une partie de l’Espagne ferait ses bagages et aujourd’hui leurs enfants sont ici et ne disposent pas du droit de vote», dénonce cet avocat de 39 ans qui vit de près le drame de l’émigration dans son pays d’adoption, où l’année passée (et, une fois encore, en ne tenant compte que des seules données du CERA) se sont installés de manière permanente 2783 Espagnols.

Faible pourcentage de participation

Les nouvelles dispositions pour le vote à l’étranger furent testées pour la première fois lors des élections des communautés autonomes de mai 2011. Les données de l’effondrement électoral sont tellement éloquentes que le PSOE lui-même reconnu ensuite la gaffe et proposa modifier la réforme qu’il impulsa avec le PP. Selon l’Institut national de la statistique, seul 3,7% des électeurs [émigrés] votèrent. La même chose se produisit avec les élections générales de novembre 2011, où lorsque participèrent seulement 4,9% du million et demi d’émigrant·e·s qui étaient alors enregistrés; aux élections autonomes d’Asturie et d’Andalousie de mars 2012 (respectivement 3,2% et 4,7%); aux élections autonomes de Galicie et du Pays basque d’octobre 2012 (respectivement le 3,3% et le 11,2%) et aux élections autonomes de Catalogne de novembre 2012 où la participation s’éleva à 6,4% des électeurs.

Ce n’est pas que, soudainement, les expatriés espagnols décidèrent de boycotter les élections en masse. De fait, au vu de la difficulté et du nombre de démarches et de documents nécessaires, on peut considérer qu’il s’agit presque d’un mérite civique que quelques-uns arrivèrent à voter. Il arriva à certains électeurs la même chose qu’à Daniel Ordás qui ne reçut pas le formulaire de demande pour les élections générales et qu’on lui indiqua déjà trop tard au consulat qu’il pouvait le télécharger sur la page internet des Espagnols de l’extérieur.

Entre ceux qui «sollicitèrent» le vote à ces élections, moins de la moitié finit par voter, quelques milliers parce qu’on leur refusa la requête et autant d’autres parce qu’ils ne reçurent pas – ainsi que cela arriva à Mei qui était alors à Bruxelles – les papiers à temps, bien qu’elle remît la documentation et se rendit à plusieurs reprises au consulat et à différents offices de poste pour connaître les raisons du retard.

Mei ne reçut l’enveloppe contenant les papiers pour voter dans sa boîte que le lendemain de la victoire à la majorité absolue du Parti populaire. «Je me suis beaucoup fâché, non seulement en raison des résultats mais aussi en raison du pourcentage d’abstention. J’en faisais partie, mais ce n’était pas un choix», se rappelle-t-elle. «Je continue de penser que le fait qu’autant d’Espagnols à l’étranger restent sans voter n’est pas un simple hasard.» Elle a aujourd’hui rendez-vous au consulat espagnol de Londres pour remettre la documentation et demander le vote pour les européennes dans le délai défini. Elle confesse: «Je crains de me retrouver à nouveau sans pouvoir voter». (Traduction A l’Encontre. Article publié sur le site du quotidien Publico en date du 7 avril 2014)     

________

[1] https://www.facebook.com/events/218388871633198/

[2] http://mareagranate.org/?cat=32

[3] http://alencontre.org/europe/espagne/etat-espagnol-obstacles-et-soutiens-pour-rechercher-une-vie-ailleurs.html et http://alencontre.org/europe/espagne/espagne-combien-despagnols-ont-ils-ete-expulses-par-la-crise.html

[4]http://www.ine.es/ss/Satellite?c=Page&cid=1254735793323&pagename=CensoElectoral/INELayout&

[5] http://www.ine.es/ss/Satellite?c=Page&cid=1254735791904&pagename=CensoElectoral/INELayout&L=0

[6] Parti catalan de droite dont la figure la plus connue est Artur Mas. Il combine un «appel à l’indépendance» avec des mesures d’austérité brutale dans la Communauté autonome de Catalogne. (Réd. A l’Encontre)

[7] http://mareagranate.org/?p=581

[8] Du verbe rogar: prier, solliciter. Il s’agit d’une procédure – introduite en 2011 avec la révision de la législation électorale – par laquelle le droit de vote doit être demandé, pour être obtenu.

[9]http://195.235.66.22/Proceso_electoral/Procedimientos_votacion/Voto_desde_fuera_Espana.ht

[10] http://www.reforma13.es/

[11] https://www.facebook.com/groups/131780873542901/#_=_

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