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Etats-Unis. Hillary Clinton peut-elle stopper le trumpisme?

Publié par Alencontre le 25 - septembre - 2016

Clinton, Trump pick up big winsEditiorial du Socialist Worker

La pression pour voter Hillary Clinton devient encore plus intense. Mais la gauche doit résister à la logique politique du moindre mal à laquelle font appel les démocrates tous les quatre ans [voir sur ce site, entre autres, les articles suivants: «Le concours d’impopularité entre deux candidats»; «Une nouvelle route s’ouvre pour le Parti vert»; «En novembre 2016, voter pour qui?».

Tout d’abord, un sentiment de honte [pour le choix en faveur de Hillary Clinton, alors que battait son plein la campagne de Bernie Sanders]. Maintenant, c’est la peur – pure, la terreur crue – face à la perspective d’un Donald Trump entrant à la Maison Blanche.

L’expert en sondages électoraux Nate Silver a twitté des données effrayantes le 14 septembre: «Il n’y a aucune marge d’erreur. Perdre un quelconque Etat: New Hamspshire, Pennsylvania, Wisconsin, Michigan, Colorado, Virginia et Trump est POTUS [président des Etats-Unis].» Le site de de Nate Silver (FiveThirtyEight.org) estime les chances de Hillary Clinton de gagner la présidence à moins de 60% aujourd’hui – contre près de 90%, il y a un mois.

Ces statistiques sont le début d’un une-deux dans un raz de marée d’e-mails, de messages de médias sociaux et d’articles: de un, d’abord, Trump pourrait gagner; donc, et de deux, il vaut mieux voter pour Clinton – au moins où cela compte vraiment – ou nous sommes tous fichus.

L’idée de Donald Trump à la Maison Blanche rendra malade chaque lecteur et lectrice de Socialist Worker. Il est déprimant que [les résultats] de cette élection apparaissent aussi serrés. C’est une indication combien la candidate Hillary Clinton est lamentable. La rhétorique xénophobe, anti-musulmane de Trump a encouragé ceux se situant à droite. Il est difficile de deviner, avec exactitude, à partir de sa campagne fantasque ce qu’il pourrait envisager de faire en tant que président, si ce n’est tout ce qui viserait à aider le 1%, en rendant la vie de chacun encore pire.

Mais la vraie question n’est pas: Trump est-il dangereux? Bien sûr, il l’est. Elle est de savoir si le soutien donné à Hillary Clinton va arrêter le danger de Trump ou du trumpisme.

Est-ce que d’avoir un démocrate à la Maison Blanche va rendre plus facile de s’organiser pour la gauche et les mouvements sociaux? Qu’est-il advenu dans le passé? Comment la pression qui s’exerce sur les personnes de gauche afin qu’elles votent pour Hillary Clinton – qui ne soutiennent aucun des principes qui sont les siens ­– va-t-elle affecter les mouvements que nous savons devoir être construits pour repousser ce que Trump prône?

Ce sont des questions sérieuses qui méritent une discussion réfléchie. Mais cette discussion ne se fera pas si le point de départ consiste à affirmer que «le jeu est terminé» – pour la gauche, pour les mouvements sociaux, pour toute forme de liberté politique, pour l’avenir de la planète – si Trump devient président.

Les scénarios catastrophes utilisés pour exiger un vote en faveur de Hillary Clinton surestiment, à la fois, le pouvoir effectif potentiel de Trump et, en fait, l’ampleur de la différence avec Hillary Clinton. Mais, plus important encore, ils réduisent la grande majorité des gens qui s’opposent à une grande partie de ce que les deux candidats incarnent à des victimes passives qui seront tout simplement laminées et écrasées par le mastodonte Trump.

Une présidence de Trump sera un désastre si ces personnes – y compris la gauche en tant que fraction importante et pouvant catalyser une partie de l’opposition – ne sont pas stimulées à faire face au défi de la construction d’une résistance. Mais il est aussi vrai que la présidence Clinton sera un désastre si ces mêmes personnes n’arrivent pas à faire face à un autre ensemble de défis, bien que reliés entre eux.

Autrement dit, il n’importe pas seulement de savoir qui est assis à la Maison Blanche, mais qui agit socialement, comme l’historien du peuple, Howard Zinn, l’a souvent dit. [Auteur, entre autres, de l’ouvrage Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2002.]

Et si cela est vrai, alors la question qui en découle est de savoir: en quoi cela va-t-il aider les personnes qui devront agir de conseiller d’autres à voter pour Hillary Clinton, car c’est «le moindre mal entre deux»?

Notre réponse: cela ne va aider en rien. La lutte pour arrêter Trump et surtout le trumpisme ne progressera pas en suscitant la panique du moindre mal – parce que cela crée la confusion et obscurcit un élément que notre camp a besoin de connaître pour s’attaquer au trumpisme: que le moindre mal n’est pas opposé au plus grand mal, mais fait partie d’un système qui permet aux deux sortes de mal de prospérer, à moins qu’ils ne soient combattus «depuis la base».

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Comme l’élection se rapproche et que la sonnette d’alarme – qui crève les tympans comme les sirènes de la protection civile – ayant trait à la menace de Trump hausse le ton, la pression ne se concentre pas seulement sur le «votez pour Hillary Clinton», mais se fait en faveur d’une suspension de toute critique de la candidate démocrate.

L’ancien rival de Hillary Clinton, Bernie Sanders, a dit clairement dans un entretien avec Morning Joe sur MSNBC: «Je voudrais dire à ces gens qui pensent à un vote de protestation, pensez à quoi le pays ressemblera et si vous serez à l’aise avec quatre années d’une présidence de Trump… Et je dirais à ces gens, élisons Hillary Clinton en tant que présidente, et le jour d’après, laissez-nous mobiliser des millions de personnes sur les thèmes progressistes qui ont été adoptés dans la plateforme démocrate.»

Sanders au moins suggère que les gens qui veulent le changement doivent, à un moment donné, commencer à se mobiliser à nouveau. D’autres catastrophistes se sont contentés d’accabler d’injures quiconque dit vouloir voter pour le candidat de leur choix, comme Jill Stein du Parti Vert [voir sur ce site l’article «Quel vote en novembre 2016?»].

Dans le New York Times (19 septembre 2016), Paul Krugman, par exemple, a réprimandé les jeunes générations dans une tribune intitulée «Votez car cela compte». Bien que la plupart de ses flèches visassent les partisans du libertarien, Gary Johnson, qui n’est en aucune manière un candidat de gauche, son message condescendant adressé aux jeunes électeurs mécontents du statu quo de la gauche était le suivant: «Ne votez pas pour un candidat d’un parti mineur pour exprimer une opinion. Personne ne s’en soucie.»

Paul Krugman dispose une grande audience, et pas seulement parmi les courants traditionnels tels que les syndicats et les organisations libérales [au sens social-démocrates] traditionnelles.

Le journaliste indépendant Arun Gupta a exprimé une position surprenante sur Facebook lors du cinquième anniversaire d’Occupy Wall Street, un mouvement qui a contribué à lui donner une popularité suite à la publication qu’il a lancée, The Occupied Wall Street Journal. Dans un long post adressé aux activistes de la gauche qui sont «obsédés par combien Hillary Clinton est mauvaise» et qui refusent, prétendument, de prendre au sérieux la menace de Trump, Gupta écrit: «Cette élection est un choix entre deux mouvements. Voulez-vous voir des mouvements comme Black Lives Matter, Climate Justice, ceux des travailleurs aux bas salaires et des droits des immigrants ainsi que d’autres forces sociales de gauche continuer de croître et de se développer? Ou voulez-vous voir les néonazis, Klan, l’Alt-Rigth [«suprématiste blanc, antisémite, ultra-réactionnaire, etc.] à l’offensive et soutenus par une administration de Trump?»

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Mettons de côté le dénigrement habituel de la gauche comme composée de puristes qui ont perdu le contact avec la réalité et ne perçoivent pas les enjeux élevés d’une victoire de Trump. C’est une accusation injuste, particulièrement quand elle est adressée à des personnes qui ont aidé à organiser des mouvements de protestation lors des meetings de la campagne Trump. Des rassemblements de protestation qui, en fait, ont été critiqués ou carrément condamnés par les démocrates comme Hillary Clinton.

Le cœur de l’argumentation d’Arun Gupta est la croyance que si Trump gagne, il sera trop tard pour organiser la résistance, parce qu’«il y aura peu de mouvements de gauche dans les rues».

Voilà une représentation effrayante et provocante. Mais est-elle vraie?

En 2006, la droite républicaine a jeté son poids dans la législation anti-immigrés parrainée par le républicain James Sensenbrenner qui proposait de criminaliser tous les immigré·e·s sans-papiers aux Etats-Unis. Alors que la Maison Blanche et les deux chambres du Congrès étaient aux mains du GOP (le Parti républicain), l’élan semblait devoir porter le projet de loi Sensenbrenner.

Mais la réponse des immigré·e·s et de leurs partisans abouti à des manifestations parmi les plus grandes de l’histoire des Etats-Unis: des démonstrations réunissant des millions de personnes à travers le pays, rendues possibles parce qu’un grand nombre de personnes ont participé à une journée de grève générale. En quelques mois, la loi a été condamnée et, y compris, les républicains du Sénat et l’administration Bush s’y sont finalement opposés.

Opérons un saut d’une décennie. Barack Obama – qui avait promis pendant sa campagne de 2008 qu’il poursuivrait la réforme globale de l’immigration comme une priorité absolue – a expulsé plus de 2 millions de personnes au cours de ses deux mandats, beaucoup plus que son prédécesseur George W. Bush. Le «moindre mal» a prouvé être une plus grande menace pour un groupe social vulnérable opprimé que l’était, cette fois, «le pire des dangers».

Pourtant, la réponse à la politique d’Obama ne fut pas celle «de mobilisations de masse dans la rue». Il y eut des luttes importantes – par exemple, pour gagner le statut juridique temporaire et qualifié pour certains jeunes immigrés – pendant les années Obama. Mais, dans l’ensemble, le mouvement des droits des immigré·e·s a été absent de la rue, en grande partie parce que les organisations libérales ont été réticentes à se mobiliser contre leur «allié» à la Maison Blanche.

On pourrait en dire plus sur cette «histoire» [voir l’article «When immigrants marched out of the shadow» du 28 mars 2016] – mais il existe aussi des exemples historiques de combats parmi les plus importants et les plus explosifs dans l’histoire des Etats-Unis qui ont éclaté contre des présidents républicains et les forces de droite qui s’y référaient.

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Mais ainsi va le contre-argument: Donald Trump n’est pas un républicain ordinaire. Il représente une menace unique.

Un républicain ordinaire, certes Trump ne l’est pas. Bien que tous ceux qui pensent qu’il est particulièrement dangereux devraient se rappeler ce que c’était de vivre sous le régime G.W.Bush, géré par des monstres comme Dick Cheney et Donald Rumsfeld.

Alors que les groupes d’extrême droite ont gravité autour de la campagne de Trump, il y a encore une certaine différence entre ce qui existe aux Etats-Unis et le type d’organisations autour de nombreux partis politiques d’extrême droite en Europe, avec des noyaux durs de partisans qui utilisent la violence systématique contre les communautés opprimées et la gauche.

donald-trump-hillary-clinton-speaking-montageNéanmoins, il est certainement vrai que «les néonazis, le Klan [et] l’Alt-droit» seraient enhardis par une victoire de Trump. La haine et la violence affichées lors des rassemblements Trump sont une preuve suffisante d’une menace de droite extrême qui doit être combattue.

Mais comment? Toute contestation de cette droite se doit d’inclure la mise en avant d’une alternative politique susceptible de convaincre des secteurs de prendre leur distance avec la politique du désespoir et des boucs émissaires sur laquelle prospèrent un candidat comme Trump et les organisations d’extrême-droite.

Appel à voter pour Hillary Clinton est à l’opposé d’une proposition d’alternative politique. Car cela revient à afficher le statu quo ante, ce qui est exactement ce qui permet aux gens de Trump de se poser comme des outsiders «populistes» qui défendent les citoyens ordinaires.

Une amertume intense imprègne la société américaine portant sur l’écart croissant entre riches et pauvres, sur la corruption du système politique, sur l’inaction face au changement climatique et bien d’autres questions. Or, Hillary Clinton et les démocrates se sont positionnés comme les «candidats de l’autosuffisance», un auteur, Thomas Frank, l’a écrit [tribune de Thomas Frank dans The Guardian, 4 mai 2016].

Cela laisse le champ libre – pendant la campagne électorale et après – pour Trump et les forces de droite extrême opérant dans son ombre de se faire passer pour ceux qui ont la solution. La gauche a besoin d’une réponse à ce défi, et non pas d’un appel à voter «pour le moindre mal».

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Cela devrait aller sans le dire ­– bien que, malheureusement, à en juger d’après la discussion en particulier dans les médias sociaux, ce n’est pas le cas – que personne ne pense que la gauche se trouverait dans une meilleure position sous une présidence de Trump.

Les idées de Trump sont répugnantes. Et les politiques ainsi que les propositions d’une administration Trump le seraient tout autant. S’il gagne, cela donnerait confiance aux droitiers (ultra), organisés ou non, qui se sont ralliés à sa campagne. Ceux se situant sur la gauche subiraient un coup analogue portant atteinte à leur assurance – exactement au moment où se produit l’éveil d’une conscience radicale, en particulier chez les jeunes.

Notre point de vue, cependant, est que la gauche ne se trouverait pas dans une situation meilleure si Clinton était élue – certes, pour des raisons différentes, mais qui n’en restent pas moins valables.

Les démocrates au pouvoir ont pu compter sur leur influence dans les cercles «libéraux» officiels pour démobiliser ou émousser des luttes pour le changement. La gauche continuera à faire face à la tâche de démasquer l’imposture selon laquelle le Parti démocrate est plus sensible à ce que veut la masse des travailleurs.

L’agenda néolibéral et pro-guerre de l’establishment bipartisan de Washington est la cause première de la crise politique qui a permis à Trump et au trumpisme de prospérer. Ce n’est point une aide que d’affirmer que la version des démocrates est préférable à celle de Trump. Les deux versions doivent être combattues, ensemble et en même temps. Sans quoi, les deux seront en mesure de gagner de la force.

L’auteur de gauche, déjà cité, Arun Gupta a résumé très clairement, ici, les défis pour la gauche dans un article pour Telesur publié après la Convention nationale démocrate (juillet 2016): «Monter dans le train Clinton signifie mettre la sourdine sur la critique de ses politiques de droite. Cela reviendrait à entraver la gauche au cours de quatre ans d’administration Clinton marquée par plus de guerre,  plus de libre-échange, plus de forage pétrolier et de gaz. Et c’est exactement ce que les démocrates de Wall Stree veulent. La gauche doit se concentrer sur ce qu’elle fait le mieux: préparer le terrain pour des mouvements tels que ceux contre la guerre et pour la justice globale, comme Occupy Wall Street, les syndicats, la défense des immigré·e·s et l’organisation de travailleurs à bas salaires, ainsi que Black Lives Matter. Des banquiers et des libéraux, des experts et des milliardaires, des faucons et des républicains plaident tous en faveur de Hillary Clinton. Quelqu’un doit prendre la défense de la population.»

Plus on se rapproche du 8 novembre, plus la pression du vote pour Clinton afin de bloquer Trump va être colossale. Mais il est important pour les socialistes et la gauche d’y résister.

La gauche, les mouvements sociaux, la masse des personnes qui travaillent ont besoin d’une alternative politique qui reste en dehors de la cage des deux partis. Faire des concessions à la logique du moindre mal qui est destinée à les garder à l’intérieur de cette cage n’aidera pas à construire une alternative. (Article publié sur le site Socialist Worker, le 22 septembre 2016; traduction A l’Encontre)

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