mercredi
19
septembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Silvana Aiudi

Au cours des derniers jours, l’agenda féministe a connu une nouvelle conquête en Amérique latine. En Argentine, après des décennies de lutte menée par divers groupes de femmes, la Chambre des députés a donné une demi-sanction, approbation à la loi sur l’interruption volontaire de grossesse. [Demi-approbation car le Sénat doit encore se prononcer au début du mois de juillet.] La demi-sanction donnée à la loi a recueilli un soutien transversal. En effet, des parlementaires de tous les horizons politiques se sont prononcés en faveur de l’initiative lors d’un vote qui s’est avéré très serré. Avant le vote, des débats importants ont eu lieu à la Chambre des députés, mais également dans les médias et dans diverses sphères de la société. Enfin, le mercredi 13 juin, le projet législatif sur lequel s’affrontaient les secteurs en faveur de la légalisation et ceux qui s’autoproclament «pro-vie» a été adopté.

Les arguments de ceux qui s’opposaient à cette loi tournaient autour du slogan «sauver les deux vies». Leur discours était fortement marqué par une perspective religieuse – fondamentalement catholique – et mettait en évidence peu d’arguments concernant le vrai problème. En omettant d’aborder la question dans le cadre de la santé publique, certains députés qui ont rejeté l’initiative sont allés jusqu’à faire des analogies absurdes. Un député a ainsi comparé les femmes à des marsupiaux et a déclaré littéralement: «Les marsupiaux finissent leur développement à l’extérieur du ventre de la femelle. Ils rampent et tètent pendant des mois dans la poche [«poche marsupiale» dans laquelle la femelle incube sa progéniture] jusqu’à la fin de leur développement. Si nous avions le même système et que des bébés de 10 ou 15 centimètres étaient attachés au sein de leur mère, serait-il aussi facile de les jeter? Nous devons soutenir la vie, pas seulement d’une mais des deux.»

Ce n’est là qu’une des nombreuses expressions ridicules qu’on a pu entendre au cours du débat. Les arguments des députés qui représentaient des provinces comme Santiago del Estero, Tucumán ou San Luis étaient moyenâgeux. Aucun d’entre eux n’a pris en compte le problème des avortements clandestins, ni celui des décès des femmes, ni encore le passif de l’Etat en matière de santé publique en tant que facteur de renforcement des inégalités.

Selon les données de Economia Feminista, un groupe de chercheuses chargé de rendre aux questions de genre une visibilité du point de vue économique, on estime que 460’000 avortements sont provoqués en Argentine chaque année, soit 52 par heure ou 0,86 par minute. Autrement dit, selon ces estimations, tous les deux jours une femme meurt d’avortements pratiqués dans la clandestinité et dans des conditions précaires. Les avortements sont la principale cause de mortalité maternelle dans les cas d’hypertension ou de septicémie. Et l’illégalité fait de l’avortement une pratique dangereuse, allant des cliniques privées – où les médecins admettent des patientes avec un autre diagnostic – à des méthodes plus dangereuses comme les aiguilles à tricoter ou le persil, des actes extrêmement périlleux.

C’est dans ce cadre que les inégalités sont renforcées: d’un côté, il y a les femmes qui peuvent se permettre de se payer l’accès à la pratique de l’avortement sans risquer leur vie (mais pas dans tous les cas) et, de l’autre, il y a celles qui ont moins d’argent et sont réduites à pratiquer des avortements chez elles, dans des situations de marginalisation et de mauvaise hygiène. Dans de nombreux cas, elles développent des infections et, parfois, elles décèdent. Mais au-delà des chiffres, il existe un discours social patriarcal de culpabilisation et de condamnation des femmes, discours qui légitime leur criminalisation. La chercheuse Dora Barrancos propose de réfléchir au sentiment de culpabilité qui s’installe chez les femmes parce qu’elles «tombent enceintes». Selon Dora Barrancos, les femmes doivent ainsi subir le spectre de la maternité, ce qui limite leur sexualité. Le patriarcat restreint leur plaisir et les contraint à la reproduction. La réponse du système est de criminaliser l’avortement.

En Argentine, il existe déjà un Protocole sur l’avortement non punissable, qui précise qu’une femme peut pratiquer un avortement en cas de viol, de mise en danger à sa vie ou à sa santé, ou encore dans le cas où la grossesse est le résultat d’une «atteinte à la pudeur contre une femme idiote ou démente». Cependant, d’après le collectif Economia Feminista: «Beaucoup de médecins soulignent que, même dans les cas envisagés par ce protocole sur l’avortement non punissable, ils préfèrent ne pas pratiquer la procédure par crainte d’avoir plus tard des problèmes juridiques. En effet, la loi n’est toujours pas appliquée de manière uniforme au niveau national. En outre, elle fait l’objet de controverses entre les partis du gouvernement actuel et du gouvernement précédent, avec des allées et venues en ce qui concerne son application. Ceux qui pratiquent des avortements dans le cadre du protocole craignent donc de devoir un jour affronter des problèmes juridiques. De plus, ils indiquent que ceux qui pratiquent des interruptions de grossesse (en conformité avec la loi) et ceux qui sont en faveur de la pleine légalisation de l’avortement sont stigmatisés et catalogués par leurs propres collègues.» Il faut également tenir compte du fait que grâce à l’illégalité de l’IVG, la vente de pilules abortives rapporte des millions.

Il est clair que le secteur le plus conservateur de l’Eglise catholique a tenu une place privilégiée dans la position condamnant le droit à avortement. Des Eglises d’autres religions et un groupe d’obstétriciens ont adopté la même posture. Dans les provinces les plus conservatrices de l’Argentine, ces secteurs posent un véritable problème. Ce sont également eux qui font pression pour que la loi 26.150 sur l’éducation sexuelle globale, promulguée en 2006, ne soit pas appliquée dans les écoles ou qu’elle soit abordée d’une manière tamisée par l’idéologie et avec un contenu délayé.

Tous ces acteurs politiques, sociaux et religieux sont des opposants à ce qu’ils appellent eux-mêmes «l’idéologie du genre». Mais leur poids est important non seulement en Argentine – où, heureusement, la loi sur l’interruption volontaire de grossesse semble les éloigner, dans le futur – mais aussi ailleurs en Amérique latine.

L’Amérique latine et les opposants aux «idéologies de genre»

Le nombre d’avortements clandestins en Amérique latine est alarmant. Selon la dernière recherche de Abortion Worldwide 2017 – Uneven progress and Access publiée par l’Institut Guttmacher, la région se classe au premier rang en ce qui concerne le taux d’avortements: 44 femmes en âge de procréer (15-44 ans) sur 1000 ont recours à l’avortement. On estime à 6,5 millions le nombre d’avortements provoqués en Amérique latine et dans les Caraïbes entre 2010 et 2014. Ces derniers temps, la proportion globale de grossesses qui se terminent par un avortement est passée de 23% à 32%. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 50% des avortements sont pratiqués illégalement et le nombre de décès (évitables) est de 70’000 femmes par année.

On peut constater que dans les pays où l’avortement est légal, le nombre d’avortements pratiqués tout comme celui des décès ont diminué. C’est le cas exemplaire de l’Uruguay, qui a le taux d’avortement le plus bas du monde. La loi uruguayenne autorise l’interruption volontaire de grossesse pendant les 12 premières semaines. Selon le ministère de la Santé publique, l’Uruguay a un taux de 10 avortements pour 1000 femmes (comparé aux pays d’Europe occidentale où il est de 12 pour 1000). Dans les autres pays d’Amérique latine, comme la Colombie, l’Equateur, le Chili, l’Argentine, l’avortement est interdit mais n’est pas pénalisé en cas de viol, si la santé des femmes est en danger, etc. Cependant, la situation est plus grave dans des pays comme le Brésil, où une femme meurt tous les deux jours. Il en va de même en Bolivie, où l’avortement est dépénalisé en cas de viol et si la poursuite de la grossesse fait courir à la femme un «risque grave». La situation est encore plus grave au Paraguay et au Venezuela, où l’avortement est interdit même en cas de viol. Il en va de même au Pérou, où 8,4% des femmes déclarent avoir subi des violences sexuelles. Dans ce dernier pays, il y a depuis peu une campagne pour la dépénalisation en cas de viol.

 

 

Ce sont les raisons pour lesquelles les associations féministes de la région sont unies en faveur de l’avortement légal, sûr et gratuit pour permettre aux femmes de se soustraire à la criminalisation et à la pensée patriarcale qui les opprime et rend la maternité obligatoire. Le féminisme a acquis une nouvelle dynamique, avec une nouvelle génération d’activistes qui descendent dans la rue pour revendiquer de pouvoir contrôler et disposer de leur propre corps. Cependant, on sait qu’il y a des groupes de droite qui sont connus comme étant opposés à l’«idéologie du genre» et qui se caractérisent par leur opposition aux idées et aux droits féministes et à ceux du collectif LGTTBIQ, tels que le mariage égalitaire, l’égalité et l’autonomie des femmes ainsi qu’au terme «genre», entre autres.

Ces groupes s’appuient sur une pensée fondamentaliste basée sur les Ecritures pour soutenir leurs campagnes et promouvoir la «moralité». Dans un entretien publié dans Nueva Sociedad, Maxine Molyneux (University College London) déclare: «Cette étrange vision du pouvoir destructeur féminin s’accompagne de la part des fondamentalistes de l’idée qu’ils sont les gardiens de la stabilité sociale. Ils soutiennent la famille patriarcale, fermement basée sur la place de la femme au foyer en tant que soignante des hommes et des enfants».

Il convient de noter que cette vision ne s’exprime pas uniquement sous la forme d’opinions, mais également par une restriction des droits humains. Ces groupes vont de la nouvelle droite aux groupes évangéliques et catholiques ayant des positions réactionnaires et conservatrices. Au Pérou, la campagne #ConMisHijosNoTeMetas a tellement insisté qu’en 2017 la Cour suprême a annulé l’objectif d’égalité des sexes dans les écoles et détruit en moins de six mois les éditions de livres qui, selon eux, proposaient de «rendre les enfants homosexuels». Ce même groupe s’est servi de la loi pour modifier le matériel éducatif visant à promouvoir l’éducation en matière de reproduction, de sexualité et de genre.

Au Brésil cette aile droite chrétienne a un pouvoir politique considérable. Ses membres, dont beaucoup ont été dénoncés pour corruption, ont approuvé des lois contre les droits des femmes et contre le collectif LGTTBIQ. Les évangéliques ont appelé les psychologues à «traiter» les homosexuels et demandé aux gouvernements de refuser la contraception et l’avortement aux femmes. Or, ce sont des positions qui vont à l’encontre des obligations de l’Etat et de l’exercice des droits. Mais ce qui est le plus dangereux c’est lorsque ces groupes prennent le pouvoir et occupent des sièges dans les instances législatives, car ils peuvent alors modifier les lois et réduire les droits, comme c’est le cas au Brésil et au Paraguay.

Je vais changer les choses que je ne peux pas accepter

Comme ce fut le cas en Uruguay, l’Argentine attend maintenant l’approbation définitive (par le sénat) de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse. Le projet de loi, qui a obtenu une demi-sanction le 14 juin, propose «l’avortement légal pour ne pas mourir, les contraceptifs pour ne pas avorter et l’éducation sexuelle pour décider». Des collectifs de femmes d’Amérique latine ont accompagné la veillée qui a eu lieu au Congrès national à Buenos Aires. Les camarades péruviennes, par exemple, ont prodigué des encouragements sur les réseaux sociaux dans l’espoir que l’Amérique latine bouge en matière de genre.

Même si on peut penser que les groupes conservateurs représentés au Congrès argentin et aux différents parlements d’Amérique latine aspirent au pouvoir, l’Argentine constitue un précédent de ce que les organisations féministes, accompagnées par les collectifs LGTTBIQ, peuvent accomplir sur la question du genre. La bataille est ardue, mais lorsqu’on peut avoir l’espoir d’une avancée sur le terrain des droits humains et des changements culturels c’est le bonheur. Allons-y! (Article publié dans la revue Nueva Sociedad, juin 2018; traduction A l’Encontre)

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