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octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Grève des femmes au Tessin, réflexions et idées pour continuer

Publié par Alencontre le 23 - juin - 2019

Manifestation à Bellinzone le 14 juin

Par Angelica Lepori
et Simona Arigoni

Après l’enthousiasmante journée du 14 juin, qui a vu une participation, même au Tessin, au-delà des attentes les plus optimistes, il est important de réfléchir à cette mobilisation et d’essayer de comprendre comment continuer.

Une participation importante et déterminée

L’acte final de la journée de la grève du 14 juin a certainement été un succès. Depuis l’époque des Ateliers [occupation et manifestation contre la fermeture des ateliers de réparation de CFF Cargo à Bellinzone], nous n’avons pas vu autant de gens sur la place du gouvernement (nous n’étions certainement pas 10’000 comme annoncé, mais il y avait certainement 5000 à 6000 personnes, une participation exceptionnelle dans l’histoire sociale du canton du Tessin). Il ne s’agissait pas seulement d’une grande marche, mais aussi d’une manifestation bruyante, animée et déterminée. Bref, on peut certainement dire que l’emploi des mots grève et revendications radicales (le manifeste en 19 points exprimait clairement une position d’opposition aux politiques dominantes) n’était pas, comme certains et d’autres ont tenté de le soutenir jusqu’à la veille de la manifestation, un frein à la mobilisation, mais plutôt l’expression d’une véritable marée féministe, antiraciste, antisexiste et anti-capitaliste.

A également été importante la participation de nombreuses jeunes et très jeunes femmes qui, peut-être pour la première fois, ont participé à une action de ce genre, exprimant une volonté et une capacité impressionnantes à se rendre visibles et à se mobiliser pour leurs droits.

Tout au long de la journée, une série de petites mais importantes actions ont été développées, la plupart partant d’initiatives de base.

Dans de nombreux lycées et collèges, à l’initiative de certaines femmes du collectif ilotto (la lutte), des groupes spontanés d’enseignants et d’élèves sont nés, qui, déjà durant les semaines précédant la grève, ont donné lieu à des actions de sensibilisation et de discussion qui ont également abouti à l’adoption de résolutions et positions avec des revendications concrètes. D’une part, avec l’exigence de modifier les programmes d’études et la formation des enseignants pour tenir compte de la dimension de genre et, d’autre part, en demandant des actions plus efficaces pour éviter la double charge de travail et la possibilité réelle pour les femmes d’assumer pleinement leur vie professionnelle dans un secteur où ces dernières représentent la majorité des salariés.

La même dynamique a été observée à RSI (Radiotelevisione svizzera), où un groupe de journalistes a rédigé et signé une lettre d’intention pour une information exempte de stéréotypes sexistes et de genre qui a été avalisée par plus de 300 collaborateurs. Ici aussi, l’initiative est née du bas vers le haut, réussissant à entraîner le syndicat dans cette dynamique.

Un autre groupe de femmes de la ville de Lugano a profité de la journée de grève pour adresser une pétition à la municipalité pour demander davantage de services de soutien aux familles et aux femmes.

Le collectif iolotto a également organisé une grève itinérante qui a touché certains des points symboliques de la discrimination à l’égard des femmes: le bureau de douane de Chiasso pour mettre en lumière la question des femmes frontalières et des migrant·e·s, un centre commercial pour rappeler la situation de l’exploitation des femmes employées dans la vente et aussi pour souligner l’importance de mener une grève des consommateurs. A la RSI a été mise en valeur la solidarité avec les femmes journalistes en grève et avec le centre des demandeurs d’asile à Cadro [dans la commune de Lugano], réussissant à impliquer dans la mobilisation une dimension également oubliée par les organisations syndicales et de femmes: les migrantes.

Enfin, l’initiative du collectif de grève de Locarno, qui propose dans une maison (Casa dello sciopero) depuis une semaine entière des activités culturelles et des moments de réflexion et de mobilisation impliquant des centaines de femmes, est certainement importante.

Nous savons aussi, et c’est peut-être l’une des choses les plus intéressantes, que dans divers lieux de travail, des groupes de travailleuses organisaient spontanément de petits moments de pause, de mobilisation ou portaient des vêtements violets pour manifester leur soutien à la grève; dans certains endroits, des collègues de travail, des hommes, se sont rendus disponibles pour remplacer des collègues femmes et leur permettre de participer à l’événement. Il est impossible de connaître l’étendue réelle et le nombre exact de ces petites actions, mais d’après ce que nous pouvons savoir, elles sont beaucoup plus nombreuses que nous ne l’aurions cru.

Les limites de l’action syndicale et de celles sur le lieu de travail

Afin d’établir un bilan sérieux de la journée et de la mobilisation, il est important de souligner quelques limites et éléments de faiblesse.

En particulier, du moins en ce qui concerne le Tessin, il n’y a eu aucune grève réelle dans un secteur important. Le secteur public, à l’exception des écoles où la dynamique est née d’en bas, la mobilisation ne s’est pas développée, et nulle part il n’y a eu d’absences significatives du travail. En fait, là où les syndicats ont essayé de parler à la direction, des solutions pour le moins ridicules ont été trouvées: pensez, par exemple, à l’hôpital qui a accordé une pause rémunérée de 15 minutes à tous les employés, hommes et femmes, en service le 14 juin, pour récompenser en fait ceux qui ont travaillé. A La Poste Suisse aussi, les initiatives qui ont été portées à notre connaissance proviennent essentiellement de la direction de l’entreprise, qui a accordé de petites pauses, faussant ainsi la dimension conflictuelle de la mobilisation.

Dans le secteur privé, la musique n’a pas changé et les quelques initiatives syndicales promues sont passées complètement inaperçues, notamment parce qu’elles n’ont pas été significatives.

Cela n’est pas surprenant étant donné le retard avec lequel les syndicats ont adhéré à l’idée de la grève (la première réunion de la coordination cantonale fantomatique a eu lieu en janvier), la réticence des mêmes organisations à l’égard de l’instrument de la grève (le principal objet de discussion au cours des réunions a été la difficulté de se mobiliser étant donné la prétendue illégalité de la grève) et l’approche donnée à cette coordination fut d’en faire un point de rencontre des différentes organisations féminines et féministes et non pas comme un lieu où toutes les femmes (organisées ou non) peuvent participer, s’organiser et décider du moment et des modalités d’action.

Cette conception s’est traduite de façon exemplaire dans la gestion des prises de parole depuis le podium. L’objectif était de donner la parole à toutes les femmes «représentatives» de certaines associations ou organisations (dont certaines s’étaient également opposées à la grève en tant que telle et dont beaucoup s’étaient alors battues pour défendre la révision AVS 2020 qui prévoyait l’augmentation de l’âge de la retraite des femmes et qui était une des campagnes ayant conduit à la mobilisation de la grève). Aucune femme active qui pouvait apporter un témoignage réel sur les conditions économiques et sociales n’a pu s’exprimer. Bref, aucune intervention pour les femmes qui s’étaient mobilisées durant la journée, avaient organisé des actions et pouvaient alors apporter leur expérience directe et concrète.

C’est vraiment dommage car, étant donné la réelle capacité de mobilisation des femmes et la volonté d’être présentes, la possibilité d’avoir encore plus de femmes et surtout de femmes salariées organisées sur le lieu de travail est possible et à portée de main, si seulement les syndicats avaient fait leur travail.

Cet aspect négatif se traduit certainement par le retard désormais chronique et peut-être irréversible des organisations syndicales dans des secteurs fortement caractérisés par une présence féminine: santé, commerce et certains secteurs industriels. C’est une difficulté en termes de présence organisée et active, mais c’est surtout une incapacité à comprendre les besoins réels des femmes qui travaillent; autrement dit, la relation spécifique entre leur statut de salariées et le reste du travail (notamment les soins, le care) que la société continue à leur assigner.

Perspectives

Il s’agit maintenant de réfléchir à la manière de capitaliser et de canaliser toutes les énergies positives générées par cette mobilisation. Il est nécessaire de partir des nombreux collectifs de base qui se sont créés dans les écoles et dans certains lieux de travail, de profiter des contacts qui se sont établis dans certains secteurs et de renforcer le travail de ces groupes.

L’objectif devrait être de pouvoir articuler une mobilisation générale permanente organisée autour de certaines échéances (réunions mensuelles, journée contre la violence, 8 mars, etc.) avec la construction et le renforcement de collectifs et de groupes de base sur les lieux de travail et dans les écoles afin de pouvoir construire des campagnes concrètes sur des objectifs spécifiques tels que les conditions de travail, la politique dite de négociation sur le terrain des rapports de travail et l’éducation familiale et de genre.

Il y aura de nombreuses difficultés à aller dans cette direction. A commencer par l’attitude de certains de ceux qui ont «géré» cette journée (pensons aux dirigeants syndicaux, à certains partis politiques) qui sont plus intéressés à traduire cette grande mobilisation en termes institutionnels. En d’autres termes, la mobilisation est devenue un instrument pour faire avancer les revendications sur ce qui était pour eux le terrain principal: le terrain institutionnel. Or, sans nier qu’il pourrait être utile de présenter des propositions (dans la mesure où elles sont concrètes) de modification de la loi qui combattent la discrimination fondée sur le sexe, il est tout aussi clair qu’elles ne pourront avancer sur ce terrain qu’avec une poursuite et un approfondissement de la mobilisation.

A cela s’ajoute l’idée de mettre cette grande mobilisation au service des objectifs électoraux (les élections nationales arrivent à grands pas, en octobre 2019). Une sorte de logique d’«empowerment» qui semble inclure à la fois les organisations féministes bourgeoises et celles d’inspiration sociale-libérale, unies dans la logique d’un plus grand pouvoir aux femmes aux «postes de commande»: institutions politiques, gouvernements, directions d’entreprises, conseils d’administration, etc.

Pour notre part, là où nous sommes actifs, nous défendrons plutôt l’orientation d’un féminisme anticapitaliste, convaincus que l’oppression des femmes est étroitement liée au fonctionnement structurel, nous pourrions dire normal, du capitalisme. Et que ce n’est donc qu’en modifiant radicalement ce système, en le minant dans ses fondements, que l’on pourra jeter de nouvelles bases pour éliminer l’oppression sexuelle. (Cet article sera publié dans la publication en italien du MPS du Tessin ; traduction A l’Encontre)

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