mercredi
22
mai 2019

A l'encontre

La Brèche

La statue de Le Corbusier, en «préparation» à Poissy (in Le Parisien, le 29 août 2018)

Par Xavier de Jarcy (journaliste); Daniel de Roulet (architecte); Laurent Olivier (archéologue); Marc Perelman (universitaire)

Une statue de Le Corbusier a été installée le 24 janvier dernier dans le centre-ville de Poissy, Place des Capucins (dans les Yvelines). Une première statue de l’architecte avait été inaugurée le mercredi 10 mai 2017 en Mairie (Poissy) en présence entre autres de l’artiste et du Maire. À ce moment-là, l’artiste russe M. Andrey Tyrtyshnikov expliquait qu’il avait «été attiré par la personnalité et la philosophie de Le Corbusier». C’est précisément à propos de la personnalité et de la philosophie de l’architecte que nous voudrions réagir.

L’exposition au centre Georges Pompidou («Le Corbusier. Mesures de l’homme», avril-août 2015) avait permis de révéler à un large public l’antisémitisme de l’architecte, ses accointances avérées avec l’extrême droite fasciste, sa fascination pour les dictateurs (Hitler, Mussolini…). Une polémique internationale s’en était suivie. Désormais, on connaît mieux les propos sans ambiguïté de l’architecte.

Aujourd’hui, nous nous insurgeons contre le fait de rendre hommage à Le Corbusier par une statue installée dans un espace public avec des fonds publics. Si l’on ne peut que regretter son antisémitisme avéré, sa proximité avec les milieux fascistes des années 20-40 et jusqu’à sa présence durant 17 mois et demi à Vichy (15 janvier 1941-1er juillet 1942), on ne peut accepter, en 2019, qu’on lui élève une statue en sachant tout cela. Installer une statue n’est-ce pas statufier ce personnage?

Pour notre part, nous ne l’acceptons pas et faisons savoir autour de nous que cela est inacceptable à un moment politique où l’antisémitisme, les actes antisémites, les propos antisémites se libèrent. Alors que tous les politiques les reconnaissent, comment, dès lors, laisser passer un tel acte, hautement symbolique, lié à un tel personnage en faisant croire à une séparation entre son œuvre et lui-même? Deux des auteurs de cet article, Xavier de Jarcy et Marc Perelman, ont, par ailleurs, coordonné l’ouvrage intitulé Le Corbusier, zones d’ombre, paru aux Éditions Non Standard en 2018. (M. Perelman)

***

Le maire de Poissy, Karl Olive, a décidé, sans consulter son conseil municipal, d’installer le jeudi 24 janvier dernier sur une place de sa ville une statue en bronze représentant l’architecte Le Corbusier, pour un coût de cent vingt-cinq mille euros. Nous protestons avec la plus grande énergie contre cette installation. Si Le Corbusier a joué un rôle important dans l’histoire de l’architecture, il a, tout au long de ses nombreux écrits, conspué la République et la démocratie.

Adversaire des Lumières, Le Corbusier a été, pendant deux décennies, un compagnon de route du fascisme français. Les fascistes le considéraient bien comme l’un des leurs, puisqu’ils jugeaient que « les conceptions de Le Corbusier traduisent nos plus profondes pensées » (Georges Valois, Le Nouveau Siècle, 29 mai 1927).

Au début des années 1930, Le Corbusier a participé à la direction du mensuel Plans, où l’on pouvait lire que « les hitlériens, c’est l’Allemagne jeune et ardente qui se regroupe, espère et chante » (Philippe Lamour, « Jeunesse du monde », Plans, n° 4, avril 1931), et de la revue Prélude, qui dénonçait le prétendu « travail d’érosion déjà séculaire accompli par la judéo-maçonnerie » (signé Prélude, « La fin d’un régime : droite et gauche », Prélude, n° 9, 10 février 1934).

Le 7 février 1934, Le Corbusier s’est joint (Le Corbusier, Correspondance, tome II, Gollion, Infolio, 2013, p. 464) aux sanglantes émeutes antiparlementaristes, qualifiées par lui de « réveil de la propreté » (Le Corbusier, La Ville radieuse [1935], Paris, Éditions Vincent, Fréal & Cie, 1964, p. 23). Rêvant d’instaurer une dictature de l’urbanisme, il a courtisé les tyrans, de Staline à Mussolini. En 1936, il a proposé ses services à l’Italie fasciste pour aider à la colonisation de l’Éthiopie, écrasée sous les bombes incendiaires.

En privé, Le Corbusier a multiplié les caricatures et les propos antisémites : « Les Juifs, cauteleux au fond de leur race, attendent » (Le Corbusier, Lettres à Auguste Perret, Paris, Éditions du Linteau, 2002, p. 85), écrivait-il. S’en prenant à « l’arrivisme parvenu des juifs financiers triomphants » (Le Corbusier, Lettres à Charles L’Eplattenier, Paris, Éditions du Linteau, 2007, p. 256), il a proclamé que « le petit juif sera bientôt dominé » (Le Corbusier, Lettres à Auguste Perret, Paris, Éditions du Linteau, 2002, p. 104), et s’est flatté d’être détesté « des juifs, des bolcheviques, des catholiques ou des bicots » (Le Corbusier • William Ritter, Correspondance croisée 1910-1955, Paris, Éditions du Linteau, 2014, p. 798). Enfin Le Corbusier a approuvé les mesures antijuives du régime de Vichy : « L’argent, les Juifs (en partie responsables), la Franc-maçonnerie, tout subira la loi juste » (Le Corbusier, Correspondance, tome II, Gollion, Infolio, 2013, p. 665).

Le 2 août 1940, Le Corbusier : « La défaite des armes m’apparaît comme la miraculeuse victoire française. Si nous avions vaincu par les armes, la pourriture triomphait, plus rien de propre n’aurait jamais plus pu prétendre à vivre » (Le Corbusier, Correspondance, tome II, Gollion Infolio, p. 665). L’architecte a soutenu sans ambiguïté le nouveau régime : « Il s’est fait un véritable miracle avec Pétain. […] Tout est sauvé et l’action est dans le pays » (Le Corbusier, Correspondance, tome II, Gollion Infolio, p. 703). Le Corbusier a même applaudi le vainqueur. « Dans ce sévère bouleversement, une lueur de bien : Hitler », s’est-il exclamé, en approuvant la « très vive réaction nationale » à l’œuvre en Allemagne depuis 1933 « contre toutes les influences extérieures, contre celles aussi qui sentaient quelque chose de très particulier, dont l’odeur était véritablement nauséabonde – peintures berlinoises d’entre deux lumières, morbides, interlopes, méritant en fait l’excommunication ». Le Corbusier est allé jusqu’à soutenir la condamnation par les nazis de l’« architecture inquiétante d’un “modernisme affiché”, autant que ce terme peut, à l’occasion, contenir de pensées haïssables » (pour les quatre citations précédentes : Le Corbusier, Sur les quatre routes [1939], Paris, Denoël-Gonthier, 1970, p. 165-167).

« Hitler, mobilisant les jeunesses pour le travail, vient d’achever de splendides autostrades qui sont certainement les plus belles » (Le Corbusier, Sur les quatre routes [1939], Paris, Denoël-Gonthier, 1970, p. 167), ajoutait Le Corbusier, considérant que « si le marché est sincère, Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe » (Le Corbusier, Correspondance, tome II, Gollion, Infolio, 2013, p. 699). Le Corbusier s’est ainsi mis au service du « but le plus noble qui soit : la Révolution nationale » du maréchal Pétain (Le Corbusier, « L’Urbanisme de la Révolution nationale », projet de texte, 2 février 1941. Fondation Le Corbusier).

En janvier 1941, il a rejoint une commission officielle à Vichy, nourri et logé par le gouvernement de collaboration pendant dix-sept mois et demi.

Aucune statue ne devrait pouvoir être élevée dans un lieu public en mémoire d’un individu aux idées et aux engagements aussi détestables. Or nous apprenons de surcroît que la municipalité de Poissy a l’intention de construire un musée Le Corbusier, avec la participation de la Fondation Le Corbusier et du Centre des monuments nationaux, établissement public sous tutelle du ministère de la Culture. Il s’agira, une fois encore, de glorifier l’artiste en escamotant ses choix idéologiques. Que la collectivité nationale puisse entretenir la mémoire d’un ennemi déclaré de la République n’est pas acceptable. Nous demandons donc que les projets de statue et de musée Le Corbusier ne bénéficient d’aucun soutien public, ni de la part de la Ville de Poissy, ni de celle de l’État. (14 février 2019; article envoyé à la rédaction par l’auteur, dont nous estimons sa collaboration avec notre site)

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3 commentaires

  1. michele EDAINE dit:

    J HABITE POISSY ET J AI HONTE de cette municipalité qui dénonce l’antisémiste d’un côté pour se faire des voix et commémore LE CORBUSIER.

    Ecrit le 16 février, 2019 à 2019-02-16T11:34:53+00:000000005328201902

  2. Laure Karcher dit:

    Je n’ai jamais aimé les réalisations architecturales de Le Corbusier. C’est dire que je suis contente d’apprendre que sa pensée et son comportement étaient aussi pauvres et haineux à l’égard des juifs et d’autres groupes au point, notamment, de se réjouir de la défaite de son pays en 1940. Une réserve cependant: les intellectuels qui écrivent sur ces sujets devraient, à mon avis, distinguer plus souvent entre nationalisme et fascisme (définitions floues), instrumentalisés par les politiciens. Je pense aussi que le silence des Européens face à la scandaleuse occupation et oppression par l’Etat d’Israël des territoires palestiniens a probablement joué dans la montée de l’antisémitisme dans le monde. Ce silence favorise l’injustice et fait penser que l’Europe est hypocrite quand elle promeut ses « valeurs ».

    Ecrit le 26 février, 2019 à 2019-02-26T23:47:03+00:000000000328201902

  3. alain sager dit:

    Voilà un vaste problème. C’est bien la contradiction : Le Corbusier, antisémite et vichyssois, dont l’oeuvre est inscrite au Patrimoine mondial de l’UNESCO… Toute la question est de savoir si on peut séparer l’homme (odieux) du créateur (reconnu). On retrouve un peu la même problématique avec Heidegger, antisémite et pro-nazi, mais qui a constitué un tournant dans la pensée philosophique (ce qu’a reconnu Emmanuel Levinas) et en matière de poétique (ce qu’a reconnu le résistant René Char…). Un individu est-il réductible à ses errements, ou bien est-on en droit de faire valoir qu’il s’est sublimé dans sa création, celle-ci n’excusant pas ceux-là ? Je pose la question : la réponse n’et pas aisée.

    Ecrit le 9 mars, 2019 à 2019-03-09T11:36:28+00:000000002831201903

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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