
Par Stathis Kouvelakis
Les forces réactionnaires ont renforcé les tendances autoritaires du néolibéralisme et érodé la démocratie à travers le monde. Il est nécessaire de comprendre la nature de leur projet pour le vaincre.
On observe une tendance croissante à qualifier l’extrême droite actuelle, de Trump à Meloni en passant par Milei, de «fasciste», en invoquant son racisme, son recours à la répression, sa centralisation du pouvoir et son mépris des normes juridiques – autant d’éléments qui se sont intensifiés ces dernières années. Cette étiquette est utilisée par les militants de gauche qui souhaitent se présenter comme les dignes héritiers des héros antifascistes du passé, ainsi que par les sociaux-démocrates qui souhaitent minimiser la mesure dans laquelle leur politique a favorisé l’ascension de la droite. Dans les deux cas, cependant, ce cliché rhétorique occulte davantage qu’il ne révèle la nature du nationalisme réactionnaire d’aujourd’hui, en ne disant pas grand-chose sur sa vision idéologique, ses engagements programmatiques et le danger précis qu’il représente. L’hyperbole étouffe l’analyse.
Et pourtant, il serait tout aussi imprudent de rejeter de telles analogies historiques et d’insister sur une approche centrée uniquement sur le présent. Il y a encore beaucoup à gagner d’une comparaison entre l’entre-deux-guerres et notre époque: les trajectoires de la crise capitaliste, d’hier et d’aujourd’hui, et l’éventail des réponses socialistes possibles qu’elles ouvrent. Il n’est pas nécessaire d’assimiler l’extrême droite à la catégorie du fascisme pour affirmer qu’il faut y résister par tous les moyens nécessaires. Mais on ne peut développer les moyens de résistance les plus efficaces qu’en lisant le présent à la lumière du passé.
Convergence
Le cœur rationnel de l’analogie réside dans le fait que, dans les situations de crise, l’ordre capitaliste engendre – ou est du moins parfaitement compatible avec – toutes sortes de régimes politiques: le bonapartisme, les dictatures militaires, le fascisme et d’autres «états d’exception», qui diffèrent tous qualitativement de la démocratie libérale. Le fascisme de l’entre-deux-guerres était un mouvement de masse qui a émergé dans des sociétés brutalisées par la «guerre totale» et confrontées à la possibilité d’une révolution sociale. Ses composantes essentielles étaient le nationalisme ethnique, l’anticommunisme, l’action de rue violente et la volonté de renverser les régimes parlementaires pour les remplacer par une forme d’État entièrement différente: une société militarisée orientée vers la guerre et l’expansion impériale. Le racisme, et plus spécifiquement l’antisémitisme, a joué un rôle central dans le nazisme, mais il a été moins déterminant dans la montée du fascisme italien et n’a constitué qu’une caractéristique secondaire des autres régimes «fascisants» de cette période: Hongrie, Roumanie, Espagne, Portugal, Grèce.
De nos jours, en revanche, l’«extrême droite» est principalement un phénomène électoral, avec seulement des manifestations secondaires dans la rue. Pratiquement toutes ses manifestations se caractérisent par un racisme virulent, qu’elle présente comme une position défensive, visant à protéger la «nation» ou la «civilisation occidentale» contre diverses menaces fantômes telles que les migrants et les musulmans. Sa promesse «sociale» aux classes populaires consiste en une sorte de redistribution interne selon des critères racialisés, dans laquelle les «vrais nationaux» seraient censés être favorisés par rapport aux étrangers dans les services publics et sur le marché du travail. Contrairement à la période de l’entre-deux-guerres, les bellicistes sont aujourd’hui plus nombreux dans le camp centriste [parfois qualifié d’extrême centre – réd.], y compris au sein des partis nominalement sociaux-démocrates et verts, qu’ils ne le sont à l’extrême droite.
Il existe également un niveau de consensus bien plus élevé au sein de la classe politique actuelle qu’à l’époque du fascisme historique. Aucune force politique majeure en Occident n’a pour vision politique de rompre avec les institutions parlementaires. Les discours anti-migrants et islamophobes, ainsi que les politiques qui les accompagnent, sont omniprésents, d’Orbán à Macron. Cela va de pair avec une défense cynique des «droits des minorités», dans laquelle tant le centre libéral que les forces les plus flexibles de l’extrême droite présentent les étrangers racialisés comme un risque pour les femmes, les personnes LGBT, les communautés juives, etc. Des dirigeants comme Le Pen et Meloni utilisent leur fémonationalisme pour cocher toutes les cases de la «modernité», tandis que d’autres, comme Alice Weidel [dirigeante de l’AfD] et Heinz-Christian Strache [membre du FPÖ autrichien jusqu’en 2019 avant de lancer en 2020 le Team HC Strache – Alliance pour l’Autriche], invoquent leur homosexualité pour prétendre qu’ils sont les protecteurs des groupes vulnérables, et non les agresseurs.
La convergence entre le néolibéralisme et l’extrême droite n’est pas un hasard. Cette dernière a gagné en puissance en partie à la suite du virage autoritaire des sociétés occidentales qui a débuté dans les années 1970, avec la crise terminale du compromis social keynésien, et son essor a accéléré ce processus. Le succès de la droite montre que les deux dimensions de la domination bourgeoise, le consensus et la répression, ne s’excluent pas mutuellement. On peut avoir à la fois une répression accrue et un consentement élargi face à cette répression. Si cette répression est venue d’en haut – de la tentative de l’État néolibéral de démanteler ce qui reste de l’ordre d’après-guerre, elle a également alimenté des paniques morales qui se sont propagées «d’en bas»: des inquiétudes croissantes face à la criminalité ou à l’immigration qui s’enracinent lorsque la vie quotidienne se dégrade et que le déclin est manifeste, et lorsque la gauche est incapable de proposer un contre-récit convaincant.
Conjoncture et structure
Pour mieux comprendre la droite et les raisons de sa force, il faut combiner deux niveaux d’analyse: l’un conjoncturel, l’autre plus structurel, ou du moins à plus long terme. Après la crise financière de 2008, une course s’est engagée entre la gauche radicale et l’extrême droite pour savoir qui proposerait une alternative crédible. Pourtant, leurs points de départ étaient très différents. Au tournant du millénaire, l’extrême droite était déjà bien implantée en France, en Italie, en Autriche, aux Pays-Bas et en Scandinavie, et aux États-Unis, où elle pouvait s’appuyer sur l’influence de longue date des nationalistes chrétiens au sein du Parti républicain.
Dépourvue de toute structure équivalente, la gauche antinéolibérale a plutôt tenté de canaliser l’énergie des manifestations de masse qui ont éclaté des deux côtés de l’Atlantique en 2011. Mais lorsque Syriza a capitulé devant la Troïka en 2015 – une trahison approuvée par Podemos et d’autres forces apparentées –, ce cycle de résistance a pris fin. La droite a ainsi pu s’imposer et capitaliser sur le mécontentement populaire, aidée par la radicalisation constante des politiques racistes et xénophobes mises en œuvre par tous les gouvernements de l’extrême centre et institutionnalisées par l’UE (Union européenne), avec ses politiques d’«externalisation des frontières». La gestion autoritaire et injuste de la crise du Covid n’a fait que renforcer cette tendance, la gauche ayant une fois de plus échoué à développer une position forte ou distincte.
Telle est la situation conjoncturelle. Pour une perspective davantage structurelle, il faudrait remonter quatre décennies en arrière, lorsque l’offensive néolibérale a commencé à vider de leur substance les partis politiques et les organisations de masse, faisant grimper le taux d’abstention à des niveaux sans précédent et érodant progressivement l’autorité morale et intellectuelle de l’establishment, ce qui a conduit à ce que Gramsci appellerait une «crise hégémonique»: une rupture dans les relations existantes entre les groupes sociaux et les classes et leurs formes habituelles d’expression politique. «Lorsque de telles crises surviennent», écrivait Gramsci, «la situation immédiate devient délicate et dangereuse, car le terrain est propice à des solutions violentes, aux agissements de forces inconnues, représentées par des “hommes providentiels” charismatiques».
Dans ce contexte, le discours raciste et pseudo-antisystémique de l’extrême droite s’est révélé particulièrement efficace pour gagner le soutien de larges secteurs des classes laborieuses et populaires abandonnés par la gauche. Pourquoi? Parce que la gauche, à quelques exceptions près, s’est repliée dans une zone de confort politico-électorale hermétique. Le cœur de sa base sociale restante est constitué des classes moyennes éduquées et des jeunes générations de diplômés en situation de déclassement social. La présence des classes ouvrières et populaires est faible au sein de son électorat et l’est encore plus parmi ses adhérents et ses cadres. Tant que cette configuration persistera, la gauche sera incapable de rivaliser avec la force de l’extrême droite en tant que force capable à la fois de contester le statu quo et d’articuler une vision alternative de l’«ordre» au milieu d’une crise hégémonique persistante.
Assimilation à la droite
Le résultat de ces tendances – le succès électoral de la droite et l’accélération des tendances autoritaires existantes – est sans appel: la démocratie, quelle que soit la manière dont on la définit, est en recul à travers le monde. Le type de démocratie libérale longtemps associé aux pays du cœur capitaliste est en train de s’effondrer. Il s’agit d’un stade avancé de ce que Poulantzas appelait l’«étatisme autoritaire» [in L’Etat, le pouvoir, le socialisme, 1978]: un processus de transformation structurelle qui a débuté aux débuts du néolibéralisme, dans lequel les échelons supérieurs de la bureaucratie d’État ont endossé un rôle plus directement politique; le pouvoir exécutif a été renforcé au détriment des institutions représentatives; les formes établies de médiation politique ont été affaiblies; les médias de masse ont de plus en plus comblé le vide laissé par les partis politiques traditionnels; et les nouvelles technologies de surveillance et de répression ont resserré leur emprise sur la société.
Le néolibéralisme, en ce sens, n’a jamais signifié «moins d’État», mais plutôt la dé-démocratisation de l’État et sa subordination plus directe aux besoins de l’accumulation. La récente radicalisation de la droite peut être considérée à la fois comme une réaction et une adaptation à cette tendance autoritaire-étatiste. Une réaction dans le sens où elle exprime le mécontentement des classes populaires et des classes moyennes inférieures qui ont été exclues de cet «accord» néolibéral. Et une adaptation dans le sens où leur soutien à la droite n’est pas une tentative de renverser cet ordre établi, mais simplement d’y être intégrés. L’extrême droite a pleinement adopté les politiques de l’extrême centre et en a promu une version encore plus autoritaire, tout en affirmant que le coût doit être supporté par les «envahisseurs» ou les «fauteurs de troubles», tandis que les groupes privilégiés seront davantage protégés.
Il s’agit d’une stratégie efficace, car elle s’empare du «bon sens» de larges secteurs de la société et le remodèle, contribuant ainsi à doter l’État néolibéral autoritaire de la base de masse qui lui faisait défaut jusqu’à présent. Elle est toutefois fragile, car la peur, le ressentiment et la promotion d’identités réactionnaires ne constituent qu’un moyen limité de susciter le consentement et de former un bloc social cohésif. Fondamentalement, les promesses sociales de la droite sont dépourvues de tout contenu réel: elles ne feront qu’aggraver la vie de certains sans améliorer celle des autres. Sur ce front, les forces réactionnaires restent vulnérables. Il faut que la gauche sorte de sa zone de confort et exploite cette vulnérabilité.
Une façon d’y parvenir consiste à mener une défense audacieuse de la démocratie. Cela devrait figurer en tête des priorités de la gauche. Historiquement, la tradition de la Troisième Internationale (à l’exception de Gramsci) a eu tendance à dévaloriser la «démocratie libérale», ne reconnaissant pas que les éléments véritablement démocratiques des régimes bourgeois – les droits et les libertés – n’étaient pas simplement des moyens de tromper ou de manipuler le prolétariat, mais le résultat de luttes populaires couronnées de succès, dont les victoires ont été obtenues à un prix élevé. Cet échec a eu un effet dévastateur sur le mouvement communiste du XXe siècle, et nous devrions veiller à ne pas le répéter aujourd’hui.
Pourtant, la défense de la démocratie devrait également aller au-delà de la simple défense des droits et des libertés, aussi cruciale que puisse être cette bataille institutionnelle et juridique. Pour la gauche anticapitaliste, cela devrait signifier lutter pour l’autonomie des classes subalternes: s’attaquer à tout ce qui les réduit à un état de passivité, relâcher l’emprise du capital sur la vie sociale. C’est la seule façon de construire une contre-hégémonie et de jeter les bases d’une démocratie socialiste. Nous pouvons maintenant nous pencher sur ce à quoi cela pourrait ressembler dans la pratique: quelles forces devraient s’unir, dans quelles configurations, pour que cela devienne réalité.
Trois stratégies
Si notre situation actuelle ne peut être comprise comme une répétition, ni même une variante, des années 1920 et 1930, alors nous devons repenser notre stratégie. Pourtant, une fois encore, c’est en adoptant une approche autocritique du passé que l’on y parviendra le mieux: en examinant les méthodes antérieures de lutte socialiste et la manière dont elles peuvent ou non s’appliquer aujourd’hui. Si l’on se penche sur l’entre-deux-guerres, les trois stratégies proposées étaient, de manière très schématique, la «Troisième Période», le «front unique» et le «front populaire». La Troisième Période était la ligne ultra-sectaire adoptée par le Komintern en 1928, selon laquelle on supposait qu’une crise terminale du capitalisme était imminente, suivie d’un soulèvement révolutionnaire des travailleurs, et qu’il était donc inacceptable de former des alliances avec toute force politique pouvant être qualifiée d’obstacle à la révolution. La social-démocratie était assimilée au fascisme [«social-fasciste»] et toute forme d’unité de gauche était exclue. Cela a conduit à un immense désastre: l’arrivée au pouvoir du nazisme et l’écrasement total du mouvement ouvrier le plus puissant d’Europe.
Les deux autres stratégies ne peuvent être écartées aussi facilement. Le front unique, au sens large, était une tentative de construire un mouvement englobant toute l’activité autonome des classes subalternes, et pas seulement celle du parti ouvrier révolutionnaire. Cet élargissement du mouvement reste un élément indispensable de toute stratégie de gauche qui souhaite remporter des victoires significatives. Mais dès ses débuts dans les années 1920, une ambiguïté régnait quant à sa portée. S’agissait-il d’une tentative d’élaborer une stratégie révolutionnaire distincte du «scénario d’octobre 1917», une stratégie qui comprenait le fossé entre l’Est et l’Ouest et appelait à une stratégie alternative pour prendre le pouvoir dans ce dernier? Ou s’agissait-il simplement d’une position tactique et temporaire qui serait maintenue tant que les socialistes seraient sur la défensive, puis finalement remplacée par une ligne plus offensive qui réaffirmerait le rôle de premier plan du parti révolutionnaire? Pour Trotsky, c’était cette dernière option: une fois la révolution proche, les soviets deviendraient «la forme la plus élevée du front unique» et l’alliance entre communistes et sociaux-démocrates céderait la place à quelque chose qui ressemblerait davantage à la séquence bolchevique.
La stratégie du Front populaire a vu le jour à partir de 1934, lorsque le Komintern a commencé à prôner de larges alliances incluant non seulement différentes composantes du mouvement ouvrier, mais aussi des secteurs de ce qui était considéré comme la gauche petite-bourgeoise, voire bourgeoise. Comme le noyau de cette alliance était constitué de partis communistes et socialistes puissants, elle a réussi à déclencher une véritable mobilisation de masse contre le fascisme. En France, les victoires électorales du Front populaire ont donné une immense confiance aux masses et déclenché la vague de grèves de juin 1936, premier mouvement de grande ampleur de la classe ouvrière industrielle du pays. Les communistes ont reconnu la dimension émancipatrice de la tradition démocratique française, remontant à la Grande Révolution et à la période jacobine, et se sont présentés à la fois comme une force nationale-populaire et comme le parti de la classe ouvrière: le seul acteur capable de diriger un large bloc social en faveur du changement.
Mais les dimensions émancipatrices du Front populaire entrèrent en conflit avec sa stratégie politique. Pour forger des alliances avec les forces bourgeoises, les communistes abandonnèrent leurs positions anticolonialistes et adoptèrent une vision «par étapes» rigide qui reportait le socialisme à un avenir lointain. Ils rejetèrent l’idée d’intégrer des revendications démocratiques immédiates dans un programme de transition plus radical. À mesure que la polarisation de classe s’accentuait, ils se retrouvèrent à œuvrer pour atténuer les contradictions plutôt que pour les exacerber. La priorité accordée au maintien de l’«unité antifasciste» a conduit à un réformisme inapplicable. Le Front populaire n’a ni gagné les faveurs des classes dominantes, puisqu’il s’appuyait sur une politique de masse, ni fait avancer la cause de la révolution.
Le résultat prévisible fut une défaite généralisée et le fascisme au bout du chemin. L’alliance française s’effondra lorsque l’aile bourgeoise changea de camp, ouvrant la voie à la contre-offensive d’une classe capitaliste traumatisée par les grèves de 1936. En Espagne, la situation fut bien pire, car, contrairement à la France, un processus révolutionnaire était déjà en cours avant même le succès électoral du Front populaire. Là-bas, les communistes s’allièrent à l’aile modérée du Front. Au nom du maintien d’un antifascisme étroit et de la défense de la République bourgeoise, ils réprimèrent violemment d’autres forces plus radicales. Bientôt, ils furent eux-mêmes mis à l’écart par leurs alliés bourgeois qui cherchaient à parvenir à un compromis avec les fascistes et se montrèrent finalement disposés à capituler.
Leçons pour le présent
Il y a une double leçon à tirer de cette expérience. D’une part, les socialistes devraient éviter le piège de l’ultra-gauchisme et du sectarisme qui ont animé la Troisième Période, bien que ce risque ne soit aujourd’hui que marginal compte tenu de l’état actuel de la lutte des classes dans les pays du cœur capitaliste. D’autre part, ils devraient refuser de devenir une force subalterne au sein d’un bloc néolibéral chancelant. Une partie de la gauche est tentée de jouer le rôle d’une force auxiliaire du courant libéral dominant, justifiant cette position comme un impératif de l’«antifascisme». Mais on voit clairement où mènera ce pastiche du Front populaire historique: à une défaite certaine tant pour la gauche que pour les «libéraux», sans créer quoi que ce soit de vaguement comparable à la dynamique politique de masse des années 1930.
Cette forme catastrophiste d’«antifascisme» contemporain passe à côté de l’élément crucial concernant l’extrême droite d’aujourd’hui: il ne s’agit pas d’une répétition du fascisme, mais plutôt du résultat de la transformation du champ politique façonnée par le consensus néolibéral des décennies précédentes, qui a toujours inclus le racisme, le militarisme, les interventions impérialistes et la complicité dans le génocide. Seule une opposition résolue à cet ordre néolibéral – dont les piliers sont l’empire américain, l’OTAN et l’Union européenne – peut offrir une perspective galvanisante et positive.
Les expériences de gauche les plus prometteuses dans le Nord global aujourd’hui sont celles qui ont suivi cette voie: La France Insoumise, Zohran Mamdani et, dans une certaine mesure, les Verts en Grande-Bretagne. À leur niveau optimal, ces projets électoraux ont réuni plusieurs éléments: un programme fondé sur la solidarité avec la Palestine, l’antiracisme et l’antimilitarisme, assorti d’un agenda social solide et concret; une interaction constante avec les mobilisations et les mouvements de base; et une vision progressiste de la nation et de la souveraineté nationale-populaire, en tant que composantes fondamentales de cette Nouvelle Gauche émergente.
Si la gauche prend la politique au sérieux, cela doit passer par la politique de masse. Les marxistes doivent faire partie intégrante de ce mouvement et contribuer à sa radicalisation dans une direction anti-impérialiste et socialiste. Mais cela implique d’abandonner des modes de pensée dépassés: la volonté de reproduire les scénarios révolutionnaires du passé, l’attrait d’un avant-gardisme stérile ou d’un purisme idéologique, la vision abstraite de l’internationalisme qui ne diffère guère du cosmopolitisme libéral. Vaincre l’extrême droite signifie rejeter ces distorsions et renouer avec les sujets sociaux et politiques réellement existants, en premier lieu avec les classes laborieuses et populaires. (Article publié dans l’hebdomadaire Tribune le 2 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Stathis Kouvelakis est membre du comité de rédaction de Contretemps et du conseil scientifique de l’Institut La Boétie.

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