
Par Iddo Elam
Depuis un mois, je me réunis avec d’autres militant·e·s de la gauche radicale israélienne sur la place Habima à Tel-Aviv pour manifester contre la guerre avec l’Iran. Ce qui a commencé comme une manifestation d’à peine 20 personnes n’a cessé de prendre de l’ampleur: samedi 28 mars, on comptait plus de 1000 manifestants, rejoints par une partie du mouvement de protestation antigouvernemental, plutôt centriste, tandis que des rassemblements parallèles se tenaient dans des dizaines de localités à travers le pays.
Cette ampleur croissante de nos manifestations contre la guerre semble avoir déstabilisé la police israélienne, qui a réagi par un recours à la force disproportionné et indiscriminé.
Dès le début, nous avons manifesté car les conséquences de cette guerre illégale étaient évidentes. Elle menaçait de déclencher un conflit régional qui ferait d’innombrables victimes civiles à travers le Moyen-Orient. Pour nous, ses objectifs déclarés faisaient écho aux tentatives occidentales catastrophiques de changement de régime, qui, par le passé, n’ont engendré que des périodes prolongées d’instabilité et une dévastation.
Pourtant, une grande partie des médias israéliens, ainsi que la quasi-totalité des députés juifs de l’opposition à la Knesset, ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour faire gober les mensonges de Trump et de Netanyahou au public israélien. Et malheureusement, ils y ont largement réussi.
Au début, la participation était très faible. Trois jours après le début de la guerre, nous n’étions qu’une poignée à nous tenir sur la place; une semaine plus tard, nous étions près d’une centaine. À chacune de ces manifestations, la police a arrêté un seul manifestant et a violemment dispersé les autres – en nous bousculant, en nous frappant et en nous arrachant des mains nos pancartes.
Au cours des deux dernières semaines, bien que la forte présence policière se soit maintenue, les dispersions agressives se sont atténuées. Alors que notre nombre atteignait plusieurs centaines de personnes, les manifestations se sont poursuivies sans incident majeur. Mais samedi 28 mars, la situation a changé. Dès notre arrivée, il était clair que la police avait d’autres intentions.
Des centaines de policiers des frontières militarisés et d’agents de police réguliers ont encerclé la place, nous faisant face. Quelques minutes après nos premiers slogans lancés au mégaphone, ils ont commencé à jeter des gens à terre. Les arrestations ont suivi presque immédiatement. Parmi les personnes détenues figurait mon ami Itamar Greenberg, un objecteur de conscience qui avait déjà été arrêté lors de la première manifestation anti-guerre et soumis à une fouille corporelle illégale.
La police israélienne a affirmé, en réponse à la demande de précisions du magazine +972, que la manifestation était «interdite en vertu des mesures d’urgence» et que les agents avaient agi en réponse à un «risque réel pour la vie humaine» lié à la possibilité de sirènes d’alerte aux missiles. C’est manifestement faux. Cette démonstration de force gratuite a eu lieu alors même que la place se trouve au-dessus de l’un des plus grands abris anti-bombes publics de Tel-Aviv, qui dessert des milliers de résidents et aurait facilement pu accueillir tous les manifestants en quelques minutes. Le véritable problème, c’était notre message.
Un objectif commun, un adversaire clair
Malgré la répression policière rapide, ou peut-être à cause d’elle, il régnait samedi sur la place un sentiment palpable de solidarité. Même si nous n’étions pas d’accord sur grand-chose hormis la nécessité de mettre fin à la guerre, à ce moment-là nous nous tenions tous ensemble face à un adversaire commun.
Je me suis assis par terre avec plusieurs amis pour tenter de résister à la poussée de la police visant à évacuer la place. Cela n’a fait qu’attiser davantage la rage. Quatre agents de la police des frontières m’ont saisi par les bras et les jambes et m’ont traîné sur le trottoir. «Levez-vous, bon sang!» a crié l’un d’eux, tandis qu’un autre me plaquait à plat ventre et qu’un troisième me tirait sur le côté. Je pouvais voir la haine et la colère dans leurs yeux. Leur violence ressemblait moins à une tentative de disperser une manifestation qu’à un effort pour semer le chaos et punir ceux d’entre nous qui refusaient de partir.
Alors que la foule se compactait sous la pression, nous nous sommes regroupés près d’une tribune improvisée, essayant de nous protéger du cercle de plus en plus serré des agents qui s’emparaient de tous les mégaphones à portée de main. Les députés du Hadash – Ofer Cassif et Ayman Odeh – ont invoqué leur immunité parlementaire, appelant les agents à apaiser la situation tout en continuant à scander des slogans contre la guerre depuis la tribune.
Pour la première fois depuis le début de la guerre, d’anciens députés de la Knesset issus du parti de gauche sioniste Meretz, aujourd’hui dissous, dont Mossi Raz, Gaby Lasky et Zehava Galon – qui devait prendre la parole avant que la police ne disperse la manifestation – étaient également présents. Les dirigeants actuels de l’opposition de centre-gauche, en revanche, étaient introuvables.
Des figures de proue de la gauche sioniste comme Yair Golan, ainsi que des membres de groupes de protestation antigouvernementaux tels que «Brothers and Sisters in Arms» (qui avaient auparavant déclaré leur refus de se présenter au service de réserve pour protester contre la réforme judiciaire de Netanyahou) ne se sont pas présentés pour une raison simple: ils ne s’opposent pas à la guerre. La triste réalité est qu’au-delà d’une poignée de députés palestiniens et juifs non sionistes, il n’existe aucune véritable opposition parlementaire à la guerre.
Pourtant, sur le terrain, quelque chose est en train de changer. La manifestation de samedi comptait de nombreux visages que je n’avais pas vus lors des manifestations précédentes. Certains m’ont confié qu’ils n’étaient pas opposés à la guerre à ses débuts. Ils n’étaient pas des militants de longue date contre l’occupation, et n’avaient même pas explicitement dénoncé le génocide à Gaza. Mais semaine après semaine, il leur est apparu clairement que cette guerre n’apportera pas la sécurité – ni aux Iraniens, ni aux Israéliens – et qu’elle n’atteindra pas ses objectifs déclarés, à savoir renverser le régime iranien ou détruire son programme nucléaire.
Les dirigeants du centre-gauche sioniste semblent toujours incapables, ou peu disposés, à comprendre cette frustration grandissante. Ils restent prisonniers d’une mentalité consistant à «mener à bien la mission» en Iran – ce qui n’est guère surprenant compte tenu des antécédents militaires de bon nombre d’entre eux. Pour ceux qui rejoignent aujourd’hui les manifestations, ce discours semble de plus en plus déconnecté de la réalité.
Ce qui s’est déroulé samedi sur la place Habima à Tel-Aviv n’était pas seulement une confrontation entre la police et les manifestants; c’était aussi une confrontation entre une base électorale et un establishment politique de plus en plus insensible à une demande croissante au sein de sa propre base: mettre fin à cette guerre. (Publié par le magazine +972 le 1er avril 2026; Une version de cet article a d’abord été publiée en hébreu sur Local Call. Traduction rédaction A l’Encontre)

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