
Par Amira Hass
Le 30 janvier 1990, le Washington Post a publié en première page un article décrivant comment des soldats des «Forces de défense israéliennes» expulsaient systématiquement, au cœur de la nuit, des femmes, des enfants et des nourrissons de la Cisjordanie vers la Jordanie, au motif qu’ils se trouvaient illégalement en Cisjordanie. Après la parution de cet article, le Département d’État américain [donc sous la présidence de George H.W. Bush] a exprimé son inquiétude pour ces familles et son espoir qu’Israël fasse preuve d’une plus grande sensibilité et d’une plus grande souplesse!
Le lendemain, le ministre de la Défense de l’époque, Yitzhak Rabin, ordonna de suspendre l’expulsion des résidents «étrangers» des territoires «en attendant des éclaircissements supplémentaires sur la question». Rabin n’avait pas besoin de l’article du Washington Post pour savoir comment les soldats exécutaient ses ordres. Trois mois plus tôt, il aurait pu lire un article en hébreu dans le supplément du vendredi de Haaretz, rédigé par Ronit Matalon et intitulé «En taxi vers le pont» – et en avoir été choqué.
Avant même le reportage de Matalon, lui-même et les principaux responsables de la politique d’expulsion – notamment le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Shamir, le chef d’état-major de l’armée israélienne, Dan Shomron, le chef du Commandement central de l’armée israélienne, Yitzhak Mordechai, et le chef de l’Administration civile israélienne chargée de mettre en œuvre ces politiques en Cisjordanie, Shaike Erez – auraient pu lire les rapports des organisations palestiniennes de défense des droits de l’homme sur le sujet. Ils auraient également pu les lire dans la presse palestinienne, dans la mesure où la censure le permettait.
***
De ce point de vue, il n’y a rien de nouveau aujourd’hui. Le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, n’avait pas besoin d’un reportage de CNN sur les violences commises par des réservistes de l’armée contre des journalistes étrangers [voir Haaretz du 28 mars 2026] pour savoir que c’est ainsi que les soldats opèrent – en particulier ceux chargés de protéger les avant-postes [des colonies] violents de Cisjordanie et qui ont également contribué à leur mise en place. En décembre dernier, la chaîne 11 de la télévision publique Kan a diffusé un reportage d’investigation sur la coopération – sur ordre de l’actuel chef du Commandement central, Avi Bluth – entre l’armée et ceux qui ont établi les avant-postes.
Eyal Zamir n’avait pas besoin de l’enregistrement audio de l’attaque pour savoir que la frontière entre les soldats et les soi-disant «jeunes des collines» violents des avant-postes illégaux s’est estompée [voir sur ce site l’article d’Amira Hass à propos des «jeunes des collines»]. Il y a également eu des reportages antérieurs sur les violences commises par des soldats ayant servi dans le bataillon Netzah Yehuda [«unité ultra-orthodoxe des FDI», Haaretz, 21 avril 2024], dont les anciens combattants, aujourd’hui ayant le statut de réserviste, ont attaqué l’équipe de journalistes.
Eyal Zamir n’aurait pas non plus eu besoin de voir le visage bandé d’Abdullah Daraghmeh, 75 ans, originaire du village de Tayasir en Cisjordanie, ni d’entendre ses gémissements dans le reportage du journaliste de CNN Jeremy Diamond, pour savoir que les habitant·e·s des avant-postes pastoraux battent régulièrement leurs victimes jusqu’à ce qu’elles saignent et souffrent de fractures. Ils ne font aucune distinction entre jeunes et vieux, hommes et femmes, Palestiniens, Juifs ou étrangers – bien qu’ils se concentrent sur les Palestiniens – et les soldats de l’armée israélienne n’hésitent pas à arrêter les Palestiniens s’ils tentent de se défendre ou de repousser leurs agresseurs.
La réaction de Zamir au reportage de CNN, ainsi que la rapidité avec laquelle les principaux médias israéliens s’en sont fait l’écho, ignorent les images quotidiennes de la Cisjordanie publiées sur les réseaux sociaux, dans la presse palestinienne, dans les rapports des organisations de défense des droits de l’homme et dans ce journal. Certains de ces rapports et de ces images montrent des violences encore plus graves que celles décrites dans le reportage de CNN – commises par des soldats, des colons en uniforme et des civils israéliens. D’autres révèlent un schéma récurrent de harcèlement – qui, dans l’ensemble, échappe à toute poursuite ou sanction de la part des autorités chargées de l’application de la loi. Est-ce le provincialisme qui pousse ceux qui sont aux commandes du système israélien à ne prendre au sérieux que les reportages publiés par un média international prestigieux ou mentionnés par un membre de l’administration américaine?
***
Avant de répondre, rappelons-nous l’opération d’expulsion de 1989 que le journaliste de Haaretz Ronit Matalon a décrite comme suit: des hélicoptères ont survolé un village de Cisjordanie pendant la nuit. Des dizaines de soldats l’ont encerclé et, à l’aide de haut-parleurs, ont ordonné aux hommes âgés de 13 à 40 ans de se présenter au centre du village et de remettre leurs cartes d’identité. Ils ont été menottés, et un couvre-feu temporaire a été décrété. Des représentants de l’administration civile, accompagnés de soldats, se sont approchés d’une famille ciblée et ont ordonné aux «coupables» de rassembler quelques effets personnels et de partir immédiatement en taxi vers le pont Allenby (à la frontière jordanienne). Parfois, ils demandaient au mukhtar [chef] du village de les accompagner et de remettre l’ordre d’expulsion aux condamnés.
«Les soldats ont réveillé les enfants et les ont précipités vers la voiture», a écrit Ronit Matalon, décrivant l’expulsion d’une famille du village de Qarawat Bani Zaid. «Les enfants sont sortis pieds nus. Ils n’avaient pas eu le temps de manger ni de boire. La grand-mère a jeté, à leur suite, leurs chaussures dans la voiture. Fadwa a même dû payer 14 dinars au chauffeur arabe.»
Lorsque son mari est rentré chez lui après avoir été menotté au centre du village, selon le rapport, il n’a trouvé «ni sa femme ni ses enfants». Selon l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem, entre mai et décembre 1989, environ 200 personnes ont été expulsées de cette manière. La moitié d’entre elles étaient des nourrissons et des enfants, 46% étaient des femmes (dont environ un dixième étaient enceintes) et 4% étaient des hommes.
Contrairement aux propos de Yitzhak Rabin, les personnes expulsées en 1990 n’étaient pas des résidents étrangers: c’étaient des Palestiniens. Certains étaient même nés en Cisjordanie, mais Israël les avait privés de leur statut de résident ou les avait empêchés de l’obtenir par diverses dispositions, conformément à l’esprit de sa politique visant à limiter le nombre de Palestiniens vivant dans les territoires occupés en 1967. Ils vivaient dans leurs propres maisons avec des conjoints et des parents qui avaient le statut de résident. B’Tselem et l’organisation de défense des droits humains Hamoked (israélienne) ont estimé par la suite que ces expulsions constituaient l’un des moyens utilisés pour réprimer le soulèvement de la population palestinienne lors de la première Intifada [1987-1993].
***
Une fois la tempête médiatique apaisée, Israël a repris les expulsions, quoique avec moins de brutalité. À l’époque, lorsque les responsables israéliens ne réagissaient qu’aux reportages étrangers sur ce qui se passait, ce n’était pas par provincialisme, mais par choix délibéré. Tout comme aujourd’hui, les autorités de l’époque ne montraient aucune intention de modifier cette politique. Les réactions immédiates au rapport lui-même – condamnation verbale, suspension d’une personne ou d’un décret – n’avaient pour but que de gagner du temps avant de revenir à la même ligne de conduite, ou à une variante de celle-ci.
Un modèle de domination violente a été suspendu pendant une période plus longue lorsque Menahem Begin était Premier ministre. Entre 1977 et 1983, les plaintes concernant la torture et les mauvais traitements lors des interrogatoires menés par les services de sécurité du Shin Bet ont considérablement diminué, selon un rapport de B’Tselem de 1991 rédigé par le professeur Stanley Cohen et la Dre Daphna Golan.
Des témoignages de torture avaient déjà été rendus publics peu après le début de l’occupation en 1967. Des avocats qui avaient rencontré des détenus palestiniens en avaient fait état, et des témoignages avaient été présentés lors d’audiences devant les tribunaux. Mais ce n’est pas ce qui a incité le Premier ministre Menahem Begin à agir. Ce fut plutôt une série d’articles publiés en 1977 par le Times de Londres. Parallèlement, selon le rapport, le nombre de plaintes déposées par des Palestiniens concernant des abus commis par des soldats et la police dans les centres de détention n’a pas diminué au cours de ces années. En 1984, alors que Begin n’était plus Premier ministre, les plaintes relatives aux actes de torture commis par le Shin Bet ont repris et ont même augmenté.
***
Cet exemple nous rappelle que les changements dans les modes de conduite dépendent fortement des ordres et des directives émanant des instances supérieures. L’inverse est également vrai: s’il n’y a pas de changement structurel, c’est le signe qu’aucun changement n’a été ordonné – et que ceux qui n’ont pas donné de tels ordres ont intérêt à maintenir la situation en l’état. C’est également le cas aujourd’hui.
Les attaques menées par les colons et les soldats qui les assistent se poursuivent parce que les autorités n’infligent pas de sanctions qui auraient un effet dissuasif – et elles ne le font pas parce que ces attaques servent leur politique.
L’image d’Israël aux yeux du monde extérieur importait bien davantage à Begin et à Rabin qu’elle n’importe au gouvernement de Benyamin Netanyahou et de Bezalel Smotrich. De plus, le gouvernement actuel évolue dans un environnement international et américain plus conciliant que jamais envers l’occupation israélienne, ou du moins dans un environnement qui ne prétend plus exiger la fin de l’occupation.
Néanmoins, la décision du chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, de suspendre les opérations du bataillon de réservistes de Netzah Yehuda (jusqu’à ce que la pression des milieux de droite, qui a déjà commencé, conduise à son annulation) montre tout de même qu’on prête attention à «ce que disent les non-juifs», en particulier s’ils viennent des États-Unis. Et pourquoi y prête-t-on attention? Parce que la réaction immédiate d’Eyal Zamir relâche l’emprise internationale.
Après tout, le secrétaire d’État américain Marco Rubio ne surveille pas le flux constant de vidéos quotidiennes montrant des actes de violence commis par des soldats et des colons – des vidéos que Facebook a tendance à restreindre en raison de la violence flagrante qu’elles montrent. La réaction immédiate de Eyal Zamir permet également à l’establishment israélien de maintenir plus facilement, à l’étranger et lors de conversations téléphoniques avec de hauts responsables des Etats-Unis, le semblant que cet incident [touchant des journalistes américains] était une exception.
Surtout, cela fait oublier aux gens que, par des moyens moins visiblement violents – une bureaucratie qui restreint la construction et la culture des terres palestiniennes, des politiques de démolition de maisons, des décisions du gouvernement et des décisions de la Haute Cour les confirmant –, Israël continue de prendre des mesures importantes pour faire avancer le plan visant à expulser les Palestiniens de la majeure partie de la Cisjordanie et de leurs terres agricoles, et à poser autant de jalons que possible en vue d’une mainmise totale des Juifs. (Article publié dans Haaretz le 1er avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Soyez le premier à commenter