Israël. Sur le scrutin du 27 octobre.  «Les partis palestiniens pourraient mettre fin au règne de Netanyahou»

Le dirigeant de La Liste unifiée, Yousef Jabareen, annonce leurs résultats. (Capture d’écran)

Par Josh Nathan-Kazis

[Alors que se déroulaient les élections puis le dépouillement, le nettoyage ethnique et les «déplacements» de Palestiniens se poursuivaient en Cisjordanie – voir les deux articles publiés sur ce site le 28 octobre  –  et les assassinats «ciblés» à Gaza. Nous publions, ici, la suite de l’analyse sur le panorama électoral israélien effectuée par le responsable du site Jewish Currents et publiée le 26 octobre sur notre site. Le résultat quasi définitif est reproduit sous forme de graphique en fin de cette contribution. – Réd. A l’Encontre]

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Les résultats probables des élections législatives de mardi 27 octobre en Israël placent les partis d’opposition sionistes devant un choix: négocier avec les deux partis dirigés par des Palestiniens, ou se soumettre une fois de plus au règne de Benyamin Netanyahou et des fascistes qu’il entraîne dans son sillage.

Les partis sionistes israéliens ont passé ces derniers mois à diaboliser, marginaliser et tenter par tous les moyens de discréditer les dirigeants politiques palestiniens d’Israël. Il y a quelques semaines à peine, les partis du centre et de la gauche sionistes se sont rangés du côté des fascistes dans leur tentative de disqualifier Sami Abu Shehadeh, le dirigeant du parti palestinien Balad. Aujourd’hui, alors que le dépouillement est presque terminé, ces mêmes partis n’ont plus qu’une seule véritable option pour éviter une victoire de Netanyahou.

La question est désormais de savoir si les centristes israéliens peuvent accepter une prétendue démocratie juive dans laquelle les Palestiniens sont autorisés à jouer un rôle politique décisif. «Beaucoup de gens de gauche ici affirment que l’opposition doit se décider: déteste-t-elle davantage les Arabes ou déteste-t-elle davantage Netanyahou?», m’a confié mercredi Mairav Zonszein, analyste senior sur Israël/Palestine à l’International Crisis Group.

Comme l’a écrit Mari Cohen dans Jewish Currents, la ligne adoptée ces dernières années par les défenseurs d’Israël aux États-Unis a consisté à imputer les méfaits et les excès d’Israël à Netanyahou lui-même, et non à son système politique, à sa société ou au sionisme. C’est désormais au tour de l’opposition israélienne de le prouver. La Liste commune et le Ra’am offrent une voie vers la fin de l’ère Netanyahou; si les partis de l’opposition sioniste choisissent Netanyahou à la place, tout ce qui s’ensuivra – la poursuite du génocide à Gaza, davantage de terreur en Cisjordanie, davantage de répression visant les citoyens palestiniens à l’intérieur de la Ligne verte – pèsera également sur la conscience de l’opposition.

Mercredi après-midi (28 octobre), alors que la majorité des votes avait été dépouillée – près d’un demi-million de bulletins de vote par correspondance, équivalant à 12 ou 13 sièges, ne seront comptabilisés qu’en fin de semaine –, le Likoud de Netanyahou a largement dépassé les prévisions des sondages. Dans le même temps, les partis dans lesquels les libéraux israéliens et juifs des Etats-Unis avaient placé leurs espoirs semblent avoir trébuché sur leurs propres lacets: le parti «centriste» Yashar [Intègre] de Gadi Eisenkot – qui atteignait, selon les sondages, parfois jusqu’à 26 sièges à la Knesset – semblait tout récemment encore se diriger vers 22 ou 23, s’en trouve actuellement à 21. Les Démocrates (Yair Golan), ce parti de centre-gauche né il y a deux ans de la fusion entre le Parti travailliste sioniste libéral («progressiste») et le Meretz, parti pacifiste, n’en remporteront qu’environ huit, ce qui est loin de constituer la renaissance promise du «camp pro-paix».

Les partis palestiniens, en revanche, ont obtenu des résultats historiques: pris ensemble, la Liste commune [dirigé par Yousef Jabareen du Hadash-Pc)) et le Ra’am sont en passe de remporter 19 sièges, soit près d’un sixième de la Knesset, contre seulement dix remportés par les partis palestiniens lors des dernières élections de 2022.

Alors que le dépouillement se poursuit, voici six conclusions à tirer du scrutin d’hier.

1. Les partis palestiniens pourraient mettre fin au règne de Netanyahou

L’événement marquant de ce mercredi a été la performance sans précédent de la Liste commune et du Ra’am, les deux principales factions palestiniennes en lice. La Liste commune, une coalition de trois petits partis, semble en passe de remporter environ 12 sièges, tandis que le Ra’am devrait en obtenir environ sept. «De nombreux citoyens palestiniens vivant en Israël ont véritablement eu le sentiment qu’une crise existentielle était en jeu», m’a confié Amjad Iraqi, également analyste senior spécialisé dans les questions israélo-palestiniennes à l’International Crisis Group.

Les propos anti-palestiniens grandiloquents et xénophobes de Netanyahou et du ministre fasciste de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, semblent s’être retournés contre eux, poussant les Palestiniens à se rendre aux urnes à un taux qui semble avoir été plus élevé que celui des citoyens juifs. Le taux de participation a été plus élevé dans les zones palestiniennes d’Israël que parmi l’électorat dans son ensemble, et supérieur de 25% à celui des élections de 2022; dans des villes comme Rahat, au sud, et Sakhnin, au nord, plus de 85% des électeurs et électrices inscrits ont voté.

«Deux listes arabes ont su surfer sur cette vague et tirer parti de cette volonté d’exprimer le poids politique arabe et la isibilité politique arabe au sein de l’État, et de vraiment renvoyer la balle dans le camp de l’opposition», a déclaré Amjad Iraqi. «[Ces partis déclarent] “Si vous souhaitez réellement vous débarrasser de Netanyahou, et si vous souhaitez réellement vous présenter comme un gouvernement du changement, alors vous n’avez d’autre choix que de vous associer à nous, et les chiffres le démontrent clairement.”»

Ces chiffres obligent les Juifs israéliens à prendre conscience du poids politique que les citoyens palestiniens, du moins sur le papier, peuvent exercer au sein de la «démocratie juive» israélienne. Cela ne plaît pas à la droite israélienne. Le Likoud a déclaré mercredi dans un communiqué que les élections «avaient été volées par les partis arabes», tandis qu’Amit Segal, l’un des commentateurs politiques les plus en vue d’Israël, a fait valoir que la participation palestinienne de mardi – qu’il a qualifiée de «presque hystérique» – devrait constituer une force unificatrice qui «rappelle aux Juifs des deux camps […] qu’ils devront peut-être, après tout, apprendre à s’asseoir ensemble».

Pour les opposants juifs de Netanyahou, en revanche, c’est l’occasion de tirer les comptes. «Les gens comprennent que les Palestiniens doivent faire partie de tout changement ici», a déclaré Mairav Zonszein (International Crisis Group). «C’est tout l’enjeu de cette élection. On ne peut pas ignorer les 20% de la population qui se sont rendus aux urnes en très grand nombre.»

2. Les Palestiniens sont prêts à conclure un accord. L’opposition ne semble guère disposée à en conclure un

Les électeurs et électrices soutenant les deux partis palestiniens sont déterminés à chasser Netanyahou et ses alliés du pouvoir. Leurs approches diffèrent: Ra’am, un parti conservateur dirigé par Mansour Abbas, un homme pragmatique et expérimenté, qui se concentre principalement sur la question du crime organisé et de la violence au sein des communautés palestiniennes en Israël. Il a clairement manifesté son intérêt à rejoindre une coalition gouvernementale dirigée par l’opposition. La Liste commune, qui regroupe le parti communiste Hadash, le parti nationaliste Ta’al et le parti de gauche Balad, ne rejoindra aucun gouvernement, mais ses dirigeants ont déclaré qu’ils soutiendraient une coalition d’opposition depuis l’extérieur, lors du vote à la Knesset.

Amjad Iraqi (International Crisis Group) a indiqué que le Ra’am et la Liste commune demanderaient tous deux aux partis du centre de s’engager à lutter contre la criminalité dans les communautés palestiniennes. «En théorie, cela devrait être quelque chose qu’un bloc d’opposition pourrait au moins promettre», concède Amjad Iraqi.

Les partis divergent sur l’opportunité de mettre sur la table la question palestinienne dans son ensemble. La Liste commune, a expliqué Amjad Iraqi, formule une revendication globale visant à ouvrir la voie à un État palestinien, mais pourrait être disposée à discuter de concessions progressives s’inscrivant dans la lignée du programme d’Eisenkot, telles que la limitation des violences commises par les colons et la stabilisation de la situation économique en Cisjordanie. «Il existe certaines ouvertures potentielles: la Liste commune affiche une position publique, mais nourrit plus discrètement des revendications plus détaillées qu’elle souhaite formuler [concernant] l’occupation», nous a-t-il déclaré. Ra’am, en revanche, s’oppose généralement à ce type de revendications, qu’il considère comme des obstacles à un accord.

À l’exception de Yair Golan, chef du parti Les Démocrates, tous les dirigeants de l’opposition sioniste se sont engagés au cours de la campagne à ne pas s’allier avec les partis palestiniens. Nous arrivons à un moment du cycle électoral où les promesses sont souvent rompues. Mais la probabilité que les dirigeants de l’opposition rompent cette promesse particulière varie d’un individu à l’autre, sans toutefois paraître particulièrement élevée dans tous les cas.

Avigdor Lieberman, chef du parti de droite anti-Netanyahou Yisrael Beiteinu [Israël notre maison], semble le moins susceptible de s’associer aux Palestiniens. «Si vous êtes comme Lieberman, vous êtes ouvertement hostile à toute implication des partis arabes, ne serait-ce qu’en raison de votre racisme», a déclaré Amjad Iraqi. Naftali Bennett, du parti B’Yachad, [Ensemble] est devenu Premier ministre d’un gouvernement de coalition incluant le Ra’am en 2021, mais il a déclaré qu’il ne renouvellerait pas cet accord aujourd’hui, compte tenu de l’évolution du contexte politique après le 7 octobre 2023 – et probablement aussi en raison des vives critiques auxquelles il avait dû faire face de la part de ses électeurs et électrices de droite à l’époque. D’autres personnalités pourraient craindre qu’une coalition s’appuyant sur le soutien de la Liste commune ou de Ra’am soit fragile et vouée à s’effondrer rapidement. «L’opposition ne souhaite pas être redevable à l’un quelconque de ces partis arabes», confie Amjad Iraqi.

3. L’opposition ne souhaite pas de nouvelles élections

Les partis d’opposition sionistes (à Netanyahou) ont le choix entre conclure un accord avec les partis palestiniens ou prendre le risque de nouvelles élections. Ce n’est pas un risque qu’ils soient enclins à prendre.

«C’était l’occasion pour l’opposition de renverser Netanyahou», m’a confié Maya Rosen, rédactrice en chef adjointe de Jewish Currents. Les dirigeants de l’opposition en sont conscients. Les partis d’opposition ont probablement bénéficié de la présence de dizaines de milliers d’Israélo-Américains qui se sont rendus en Israël pour voter. Il est peu probable qu’un nombre aussi important fasse à nouveau le déplacement. Leurs votes ont fait grimper le taux de participation global, contribuant ainsi à l’échec d’Amcha Yisrael [Ton peuple d’Israël], le nouveau parti d’extrême droite dirigé par Ofer Winter, qui n’a pas réussi à franchir le quorum électoral. Ces voix de droite ont été gaspillées; une nouvelle élection sans ces électeurs et électrices – venus spécialement  – et avec un taux de participation d’ensemble plus faible pourrait bien se traduire par davantage de sièges pour le bloc Netanyahou.

De plus, personne ne souhaite revivre le désastre de la période 2019-2021, durant laquelle les Israéliens ont voté quatre fois en deux ans. «Les gens en ont assez des élections à répétition», a déclaré Maya Rosen.

En attendant, Benyamin Netanyahou resterait au pouvoir jusqu’au prochain tour. Cela signifie que les dirigeants de l’opposition sont très motivés pour trouver une solution au cours des prochaines semaines.

4. Quelqu’un va changer de camp

Le bloc de Netanyahou semble en passe de détenir 53 sièges, soit huit de moins que la majorité [Haaretz 29 octobre, le bloc Netanyahou 53 sièges; l’«opposition» 67 sièges- voir graphique en note 1]. Gadi Eisenkot et ses alliés ont tous mené leur campagne en s’opposant à Netanyahou et à son leadership. Mais il suffirait à Netanyahou de rallier un seul parti à sa cause – ou une poignée de députés d’arrière-ban – pour remporter la victoire. Sous la pression d’éviter de nouvelles élections, on imagine aisément qu’un des dirigeants de l’opposition puisse décider qu’il est dans son intérêt de conclure un accord et d’offrir un nouveau mandat à Netanyahou.

«Je pense qu’il est probable que nous assistions à des défections du bloc d’opposition vers le camp de Netanyahou», m’a confié Maya Rosen. «Beaucoup de ces personnes sont des partisans de la droite qui n’ont en réalité pas de divergences politiques majeures avec Netanyahou. Face à une situation où la seule alternative est la tenue de nouvelles élections, certains dans le camp d’Eisenkot pourraient renoncer à évincer Netanyahou au nom de l’«unité».

Lieberman ou Bennett pourraient finir par conclure un accord, a indiqué Mairav Zonszein. Il semble en revanche bien moins probable qu’Eisenkot intègre Yashar dans une coalition avec le bloc de Netanyahou.

5. Netanyahou reste la figure politique dominante en Israël

Il y a trois ans, sous la direction de Netanyahou, Israël a subi la défaite militaire la plus humiliante de son histoire lorsque les milices du Hamas ont franchi la frontière de Gaza, pourtant fortement fortifiée, tuant des centaines de civils et de soldats, et prenant plusieurs centaines d’autres personnes en otage. Selon de nombreux rapports récents, Netanyahou avait une connaissance préalable précise d’une attaque planifiée et, en tant que Premier ministre, n’a pas agi.

Néanmoins, plus d’un million d’Israéliens ont voté pour le Likoud mardi 27 octobre. Le parti disposera de moins de sièges à la Knesset qu’il n’en avait remportés il y a quatre ans, mais ses résultats ont largement dépassé les attentes et montrent que cet homme de près de 80 ans, qui domine la scène politique israélienne depuis 2009, n’a pas dit son dernier mot.

«Les résultats de Netanyahou témoignent de la campagne de mobilisation électorale très sophistiquée menée par le Likoud», a déclaré Connor Mulhern, un stratège politique familier des tactiques de mobilisation électorale [du camp réactionnaire international] à l’échelle mondiale. Il a précisé: «Grâce à une combinaison de tactiques d’intimidation finement calibrées (quoique profondément racistes), au suivi des électeurs ayant voté et à la sollicitation de ceux qui ne l’avaient pas fait, ainsi qu’à l’incitation des partisans à partager leurs contacts téléphoniques afin que le parti puisse atteindre d’autres sympathisants potentiels, le Likoud a mobilisé sa base à des taux presque équivalents à ceux observés dans les quartiers juifs d’opposition, malgré une lassitude manifeste des électeurs et électrices dans son propre camp.»

6. Une guerre se profile

Netanyahou a tenté, sans succès, de relancer ces dernières semaines la guerre intermittente des États-Unis et d’Israël d’une part, et l’Iran d’autre part. Aujourd’hui, selon certaines informations, le président Trump s’apprêterait à déclencher une nouvelle vague de frappes peu après les élections de mi-mandat états-uniennes de la semaine prochaine [3 novembre]. Le commandant en chef des Etats-Unis, au caractère imprévisible, pourrait très bien changer d’avis. Mais des frappes étasuniennes et israéliennes contre l’Iran, ainsi que les représailles iraniennes inévitables, modifieraient sans aucun doute les calculs des parties et pourraient imposer la formation d’une sorte de gouvernement d’union nationale regroupant à la fois le Likoud de Netanyahou et le Yashar d’Eisenkot. Pour l’opposition, cela constituerait une alternative permettant de sauver la face plutôt que de traiter les Palestiniens comme des participants à part entière à la «démocratie israélienne». Pour Netanyahou, ce serait une nouvelle échappatoire de choix – et un moyen d’écraser une démonstration historique du poids politique palestinien. (Article publié par Jewish Currents le 28 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Après le dépouillement de 99% des votes: l’opposition cumule 67 sièges, le bloc Netanyahou 53 (Haaretz, 29 octobre 2026)

 

 

 

 

 

 

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