Capital-Travail. «Le rêve doré du capital, aujourd’hui, c’est une classe laborieuse dépourvue de tout droit»

Ricardo Luiz Coltro Antunes.

Entretien avec Ricardo Antunes conduit par Ernest Cañada*

Loin de conduire à la fin du travail, l’expansion technologique donne lieu à de nouvelles formes d’exploitation et de précarisation, en particulier dans le secteur des services. Le sociologue du travail Ricardo Antunes analyse l’essor du nouveau prolétariat des services et réfléchit à la manière dont ces transformations obligent à repenser les formes d’organisation et de résistance de la classe ouvrière.

Ricardo Antunes est l’une des figures les plus reconnues de la sociologie du travail au Brésil et en Amérique latine. Professeur titulaire de sociologie à l’Université d’État de Campinas (Unicamp), il a consacré une grande partie de sa carrière à l’étude des transformations du capitalisme et de la classe ouvrière, depuis la restructuration productive et l’expansion de la précarisation jusqu’à l’ubérisation, le travail numérique et le capitalisme des plateformes. Auteur d’une œuvre abondante traduite et publiée dans de nombreux pays, il a notamment publié (titres en portugais): Os Sentidos do Trabalho. Ensaio Sobre a Afirmação e a Negação do Trabalho (1999, republié 6 fois); A Desertificação Neoliberal no Brasil: Collor, FHC e Lula (2004); O caracol e sua concha – Ensaios sobre a nova morfologia do trabalho (2005); Adeus ao Trabalho? Ensaio Sobre as Metamorfoses e a Centralidade do Mundo do Trabalho (2015); O Privilégio da Servidão. O Novo Proletariado de Serviços na Era Digital (2018); Politica Della Caverna: La Controrivoluzione di Bolsonaro (2019). Plus récemment: O privilégio da servidão (Portuguese Edition), Uberização, trabalho digital e indústria 4.0 (2025).

Nous nous sommes entretenus avec lui à São Paulo au sujet des grandes transformations du travail, depuis la crise structurelle du capitalisme qui a débuté dans les années 1970 jusqu’à l’expansion actuelle des plateformes numériques, ainsi que de l’émergence d’un nouveau prolétariat des services, marqué par la précarisation, les migrations et la racialisation. Tout au long de l’entretien, il remet en question les thèses qui soutiennent la perte de centralité du travail dans le capitalisme contemporain et réfléchit aux difficultés et aux nouvelles possibilités d’organisation collective d’une classe ouvrière de plus en plus fragmentée. Face à l’idée du «précariat» en tant que nouvelle classe sociale, qu’il considère comme une erreur théorique et politique, Antunes propose de comprendre la précarisation comme un processus historique en constante transformation et comme l’expression de la lutte entre le capital et le travail, notamment lors des phases où le patronat parvient à accentuer sa position dominante sur la classe ouvrière.

Ernest Cañada: Quelles sont les dynamiques qui sous-tendent les processus de transformation contemporaine du travail? Qu’est-ce qui stimule les grands changements professionnels auxquels nous assistons quotidiennement?

Ricardo Antunes: Pour moi, et c’est une conviction très forte, les origines de ces transformations remontent au début des années 70, en particulier après les luttes de 1968, en France, en Europe et dans d’autres parties du monde, comme au Brésil ou en Argentine. Ce fut une année où le monde a failli changer. Et peu de temps après, en 1973, on a beaucoup parlé de «crise du pétrole». Mais il ne s’agissait pas seulement d’une crise du pétrole: une phase de crise structurelle du système capitaliste commençait. Il ne s’agissait pas d’une énième crise conjoncturelle, comme celles qui se sont produites tout au long du XXe siècle. L’hypothèse est que, depuis les années 70, le capitalisme ne peut s’étendre et s’enrichir qu’en détruisant.

J’ai beaucoup apprécié les travaux d’István Mészáros, un philosophe qui a quitté la Hongrie en 1956 parce qu’il était de gauche, une autre gauche que le Parti communiste. Il affirmait essentiellement que le capitalisme a pour objectif l’accumulation et qu’il est donc expansionniste. Mais il s’est révélé incontrôlable et sans limites, jusqu’à devenir destructeur. On observe donc, à partir de ce moment, une tendance à la baisse du taux de profit. Depuis lors, le capitalisme ne connaît plus de longs cycles de croissance et de déclin. Selon la thèse de Mészáros, il existe de petits cycles de croissance et de décroissance, mais avec une tendance à la baisse et à la destruction.

Parallèlement à ce contexte de crise structurelle, une expérience a eu une grande influence sur la restructuration du capitalisme: le système toyotiste lancé au Japon. Il a vu le jour après la guerre, mais c’est à partir des années 70 et 80 qu’il s’est occidentalisé. Avec le toyotisme, le monde de l’usine a connu une transformation très profonde. De l’usine tayloriste et fordiste, que Charles Chaplin a magistralement caricaturée dans «Les Temps modernes», nous sommes passés à la «lean production», la production allégée, l’entreprise allégée. Toyota a compris qu’il était nécessaire de mobiliser au maximum la subjectivité de la classe ouvrière pour son projet. La devise de cette entreprise dans les années 80 était: «Protégez l’usine pour protéger votre vie». Imaginez la profondeur de cette idée. Mais il n’y a pas eu que le «toyotisme». Au Japon, les syndicats de classe ont été durement combattus et contrôlés, tandis qu’un syndicalisme collaboratif était encouragé. Le capitalisme crée alors un nouveau vocabulaire et parle, par exemple, d’«équipes» de production. Pour moi, une équipe, c’est une équipe de football. On organise des équipes de travail, et plus elles produisent, plus elles gagnent grâce à la participation aux bénéfices de l’entreprise. Ils créent ainsi une base objective pour cet «engagement» de la classe ouvrière japonaise.

Parallèlement à l’essor du «toyotisme», il y a une autre question qui me semble fondamentale: une explosion techno-informatique, numérique, qui commence avec les ordinateurs et le travail numérique. Dans les années 1970 et 1980, on assiste à l’automatisation industrielle. Et cela a des implications: c’est précisément Toyota qui a généralisé la sous-traitance et l’externalisation. Dans l’usine tayloriste, l’externalisation concernait essentiellement la sécurité, le transport des travailleurs et le nettoyage des usines. Avec Toyota, le système a externalisé pratiquement tout [avec des normes strictes imposées], à l’exception d’un petit groupe, que l’on appelait la «société mère». Toyota représente un autre processus de production, qui requiert une haute technologie et une forte implication de la classe ouvrière, sur le plan subjectif.

Parallèlement à cela – et ce point est décisif –, en raison de la crise structurelle, un chômage massif s’est produit dans pratiquement toutes les régions du monde, car l’usine toyotiste nécessite moins de main-d’œuvre que l’usine tayloriste. Et cette réduction de la main-d’œuvre dans les usines de production a entraîné une augmentation du chômage. Que s’est-il alors passé? J’ai coutume d’utiliser l’expression «coup de Frankenstein» : haute technologie et chômage élevé, une immense masse de travailleurs et de travailleuses à la recherche de n’importe quel emploi, quel qu’il soit. Le capital a alors commencé à se rendre compte qu’il serait possible d’employer cette main-d’œuvre excédentaire partout dans le monde, de l’intégrer, non plus dans une usine de production industrielle, mais dans le secteur des services. Par exemple, le système de transport privé, la livraison de repas, etc., tout ce qui a connu un essor fulgurant avec Uber, Amazon et toutes ces entreprises. Le monde du travail «en plateforme», le «crowdwork», tout cela s’est généralisé. Et un processus s’est enclenché, combinant la technologie et la «main-d’œuvre excédentaire», qui cherchait désespérément n’importe quel emploi.

Et tout cela s’est produit dans un contexte où le capital industriel avait perdu son hégémonie au profit du capital financier, qui est la fusion du capital industriel et du capital bancaire, et qui est devenu un monstre bien plus puissant, bien plus destructeur. Et pourquoi cela a-t-il de l’importance? Parce que ce capital financier a commencé à investir massivement dans les petites plateformes qui laissaient entrevoir un avenir grandiose. En 2024, Uber, par exemple, indiquait sur son site web qu’il comptait 8 800 000 travailleurs. Aujourd’hui, ils sont bien plus nombreux. Son équivalent chinois en compte plus de 30 millions. Et ce phénomène s’est étendu à tous les pays du monde: dans tout le monde on travaille désormais sur des plateformes.

Cette nouvelle bourgeoisie, financiarisée et «plateformisée», qui n’était rien auparavant, est aujourd’hui «trillonnaire» – non pas «milliardaire», mais «trillonnaire»! Si l’on prend la liste des dix plus grandes entreprises mondiales de l’année 2000, en 2010, aucune d’entre elles n’y figure plus. Elles ont toutes changé. Ce ne sont plus Toyota, IBM, General Motors, Ford ou Coca-Cola. Ce sont d’autres entreprises.

Quelles sont les conséquences de ces transformations sur la classe ouvrière?

Elles ont créé un nouveau prolétariat des services. Ces entreprises ont constaté qu’il existait une disponibilité en haute technologie et d’importantes concentrations de capital financier disponibles pour l’investissement, ainsi qu’une immense masse de travailleurs et de travailleuses dans le monde, en particulier dans les pays du Sud, mais pas uniquement. Ce n’est pas un hasard si Uber s’est implanté avec force dans les pays de la périphérie du Sud global et en Europe, dans les pays ouvertement néolibéraux, où il n’y a ni restriction ni législation protégeant le travail, ou dans des endroits, comme en Angleterre, où celle-ci était en train d’être démantelée par le néolibéralisme.

Pour le nouveau prolétariat du XXIe siècle, l’horizon à court et moyen terme consiste de plus en plus à travailler comme au XIXe siècle. Le capitalisme de plateforme a quelque chose en commun avec la protoforme du capitalisme: il recourt à des formes d’exploitation et de spoliation propres au XIXe siècle. Qu’était le «putting out» [travail à domicile, industrie domestique] au XVIIIe ou au XIXe siècle? Des hommes et des femmes, des ouvriers et des ouvrières, travaillant chez eux, avec des journées de travail illimitées, exploitant des filles, des garçons, des femmes et des hommes, sans organisation syndicale. Qu’est-ce que le «crowdsourcing» [production participative] aujourd’hui? Une multitude de personnes travaillant chez elles, lorsque c’est possible, ou dans un bureau de coworking. Le rêve doré du capital aujourd’hui, c’est une classe ouvrière dépourvue de tout droit. Et comment s’y prennent-ils? Ils ne vont pas dire: «Je vais vous exploiter sans limite et vous allez souffrir». Non, bien sûr. Ils disent: «Vous êtes des entrepreneurs autonomes, vous êtes des travailleurs indépendants, vous êtes des collaborateurs». Une brutalité de fond, mais sous des apparences de positivité.

D’une certaine manière, ces nouvelles formes d’organisation du travail brouillent les frontières entre ce que nous avions l’habitude de considérer comme le travail formel et le travail informel. Comment interprètes-tu ce nouveau prolétariat dont tu parles à l’aune de ces catégories qui nous aidaient auparavant à classer les différentes formes d’organisation du travail?

L’informalité est toujours présente. Au Brésil, par exemple, le taux d’informalité s’est toujours situé entre 30% et 40%. Au cours des dernières décennies, ce chiffre s’est davantage rapproché de 40% que de 30%. Ce phénomène s’est accentué avec la tertiarisation impulsée par le toyotisme et les contre-réformes du gouvernement de Michel Temer [août 2016-janvier 2019], donnant lieu à un nouveau processus d’informalité. Mais aujourd’hui, on te dit que tu es un entrepreneur, parce que tu es propriétaire d’une voiture, d’une moto ou d’un vélo ou que tu les loues. En d’autres termes, on vous fait croire que vous faites désormais partie «des nôtres». Vous souvenez-vous du premier dialogue du film [2019] de Ken Loach Sorry We Missed You? Lorsque le travailleur demande: «Est-ce que je vais désormais travailler pour vous? Non, travailler pour nous. Vous et moi, nous sommes ensemble, nous sommes des collaborateurs, car nous allons tous les deux créer notre richesse individuelle.» Telle est la logique.

L’informalité n’est donc pas traitée comme telle – et c’est là une différence idéologique très importante –, mais comme quelque chose de positif. Je me souviens qu’en 1997, j’étais en Angleterre, où j’ai travaillé un an comme chercheur à l’université du Sussex, invité par István Mészáros. J’étudiais le néolibéralisme anglais. Et j’ai été très impressionné lorsque j’ai lu un discours de Margaret Thatcher, prononcé plusieurs années auparavant, qui disait en substance: «Je veux que tous les Anglais, tous les habitants, hommes et femmes, du Royaume-Uni, soient individualistes, qu’ils incarnent l’individualisme possessif, que tous soient propriétaires.» A ce moment-là, j’ai pensé qu’elle était folle, que c’était impossible. En effet, en termes concrets, c’est une impossibilité, mais idéologiquement, c’est un argument très fort. A l’époque, je n’y ai pas prêté attention. Mais aujourd’hui, l’argument est le suivant: «Tu es propriétaire de ton travail, tu n’es pas un salarié, tu es désormais un entrepreneur. Et si tu travailles bien, tu deviendras riche».

Dans ce contexte, le secteur des services au sens large prend une place beaucoup plus importante.

Décisif. Avec la crise structurelle du système capitaliste, qui a touché l’industrie de transformation et l’agriculture, mais surtout l’industrie, le grand pôle de l’expansion capitaliste à la fin du XXe siècle a été le secteur des services. Que s’est-il passé? Il existait tout un système de services publics: santé, éducation, protection sociale, routes, eau, électricité. Tout cela a été de plus en plus privatisé.

Mais les «eurocentristes» ne l’ont pas compris. Je ne parle pas des Européens, mais des «eurocentristes». Car parler de la fin du travail, alors qu’on assiste à une explosion mondiale du nouveau prolétariat des services, relève d’une vision réductrice de Marx. En réalité, dans le tome 2 du Capital, Marx a étudié l’industrie des transports et du stockage. Il y dit une chose essentielle: pour générer davantage de capital, il n’est pas nécessaire d’avoir une production matérielle, ce n’est pas obligatoire. Cela restera toujours très important, mais il est possible de développer une industrie des services qui accumule du capital même en l’absence de production au sens de l’acierie. Et l’industrie des transports était l’exemple cité par Marx. Il l’a conceptualisée comme une «industrie des services». C’est pourquoi je n’ai jamais parlé d’une société post-industrielle; pour moi, c’est une erreur totale. Le plus juste, à mon avis, est de parler d’«industrie des services». Nous entrons aujourd’hui dans une ère où l’industrialisation capitaliste se développe avec force dans le monde des services.

En général, dans les services, on observe des taux de syndicalisation plus faibles. Qu’y a-t-il de particulier dans ce secteur qui entrave les processus d’organisation collective?

Eh bien, lorsque le prolétariat industriel est apparu, il a fallu des années, voire des décennies, pour que les premières organisations voient le jour. Il y a d’abord eu le luddisme [selon le grand historien E.P. Thomson, le luddisme exprimait un dur conflit social, au tout début du XIXe siècle, dont les acteurs étaient qualifiés de «briseurs de machines»], puis les grèves. Ce n’est qu’en 1824 que les syndicats ont été reconnus. Autrement dit, 75 ans après, disons entre guillemets, «le tout début de la révolution industrielle», au milieu du XVIIIe siècle.

Dans l’industrie, la concentration et la collaboration entre les travailleurs sont nécessaires pour que le produit soit fabriqué. La production s’effectue sur une chaîne de montage ou en équipes. En revanche, dans le secteur des services, une femme de chambre est contrainte de travailler, de nettoyer la chambre à un rythme effréné, mais elle est en outre seule, car sa collègue se trouve dans une autre chambre, à un autre étage. Le livreur travaille seul sur sa moto. Mais ce n’est pas tout. La concurrence entre les travailleurs/travailleuses est également plus forte. Le collectif est beaucoup plus diffus. En outre, l’origine sociale de ce nouveau prolétariat est également différente, car beaucoup proviennent de secteurs précarisés des classes moyennes, d’autres sont issus du prolétariat industriel au chômage et tentent de survivre dans le secteur des services.

C’est pourquoi je considère qu’une nouvelle morphologie du travail engendre de nouvelles formes de lutte sociale. Si l’on observe la lutte que mènent depuis plus de 10 ou 15 ans les salarié·e·s de McDonald’s ou de Starbucks aux États-Unis, ou encore la lutte pour la création du premier syndicat chez Amazon, on constate qu’il s’agit là d’un phénomène très important. En Alabama, ils n’y sont pas parvenus, mais quelques années plus tard, à New York, le premier syndicat des travailleurs/trvavailleuses d’Amazon a vu le jour. Il y a également eu une tentative de création d’un syndicat international chez Uber, qui n’a pas abouti, mais ils ont commencé à s’organiser. Et au Brésil, par exemple, le 1er juillet 2020, en pleine pandémie, a eu lieu la première grève des livreurs à moto et à vélo, baptisée «breque dos apps» (ou «grève des applications»). Et presque tous les mois, il y a des arrêts de travail chez les livreurs. Cela a commencé à prendre une importance considérable. Aujourd’hui, des espaces de collectivité se sont créés. Cet instrument même, le téléphone portable, qui me relie à l’entreprise, m’a permis d’organiser la première grève.

La classe ouvrière sait trouver ses propres moyens d’expression. Lors de la première grève métallurgique au Brésil, à l’époque de Lula, en 1978, c’était encore une période difficile sous la dictature militaire [1964-1985], très répressive, où il était interdit de faire grève. Mais sais-tu ce que disaient les travailleurs? «Nous ne sommes pas en grève, nous sommes paralysés, et cela se passe à l’intérieur de l’entreprise, pas à l’extérieur.» Parfois, nous exigeons une rapidité qu’aucune classe ouvrière n’a jamais eue. C’est une histoire de lutte, de collectivité, de réflexion, de fracture.

La constitution de ce nouveau prolétariat des services repose essentiellement sur le travail migrant, racialisé.

Le travail sur les plateformes est toujours très hétérogène. Par exemple, en Europe, la grande majorité des livreurs sont des étrangers, des immigrés pauvres. En Allemagne, je n’ai vu aucun blond typiquement allemand, j’ai vu des Noirs, des Arabes, des Chinois, des Brésiliens… mais pas (ou très peu) d’Allemands. Et il en va de même dans les hôtels. Dans tous les hôtels où je me rends en Europe, je n’ai presque jamais rencontré de femme de chambre italienne en Italie ou anglaise en Angleterre. Ce sont des Arabes, des Africaines, des Latino-Américaines. Le travail des immigré·e·s est le secteur le plus universel de la classe ouvrière. Le sociologue italien Pietro Basso affirme que c’est le pôle le plus universel de la classe ouvrière. Si je quitte le Brésil pour me rendre en Espagne, en Italie ou en Angleterre, en cherchant n’importe quel travail pour survivre, je ne suis pas enclin à m’impliquer dans des grèves, des manifestations ou des affrontements. Je veux d’abord commencer à toucher un salaire pour pouvoir survivre. De plus, aujourd’hui, de nombreux emplois reposent sur la concurrence: si je vends plus, je gagne plus; si je vends moins, je gagne moins. Et s’il doit y avoir un licenciement, qui sera licencié? Celui qui vend le moins. Tout cela rend difficile l’organisation de la classe laborieuse.

Et cela a des conséquences sur les syndicats. Comment le monde syndical vit-il cette transformation?

Les syndicats traversent une crise profonde. Je me souviens d’un syndicat de métallurgistes à São Bernardo do Campo [Etat de São Paulo] qui était très important. Au début des années 2000, il y a eu une grève et le syndicat a réussi à empêcher le licenciement des ouvriers sous contrat. Un journaliste a alors demandé quel accord le syndicat avait obtenu pour les ouvriers sous-traitants. «Ah, c’est qu’on ne les représente pas», a répondu le dirigeant syndical. Les travailleurs sous-traitants étaient exclus du syndicat! Le problème, c’est que les travailleurs sous-traitants sont de plus en plus nombreux. De plus, ce nouveau prolétariat des services est plus hétérogène, plus complexe et plus fragmenté pour des raisons multiples, de genre, de race, de génération… Et les syndicats ont mis des décennies à le comprendre, et ne le comprennent toujours pas bien. Et lorsqu’ils commencent à comprendre qu’il y a le genre, la race, l’ethnie, ils oublient qu’il y a aussi la classe. Le corps de la classe ouvrière a un genre, une race, une ethnie. Mais reconnaître cela, c’est autre chose que d’aborder individuellement la question féminine, la question noire, la question ethnique des migrants ou celle de la génération. Et les syndicats ont un peu raté le coche de l’histoire. Mais je n’ai jamais dit que les syndicats allaient disparaître; ils doivent toutefois se réinventer, sinon il n’y aura plus de place pour eux dans les décennies à venir.

Dans ce contexte de précarité croissante, certains secteurs de la sociologie ont remis sur le tapis des arguments autour de la fin de la centralité du travail, ce qui renvoie à des débats datant d’il y a plusieurs années. Quelle est ta position à ce sujet? J’ai lu plusieurs de tes textes très critiques à l’égard de ce type d’argumentation, peux-tu nous expliquer ta position?

Je pense qu’il s’agit là encore d’une grave erreur. Beaucoup de ces intellectuels sont eurocentristes: Manuel Castells en Espagne, André Gorz en France, Claus Offe en Allemagne et Jürgen Habermas, également en Allemagne, qui est celui qui s’est le plus trompé de tous. J’ai abordé ce sujet dans «Os sentidos do trabalho: ensaio sobre a afirmação e a negação do trabalho» (Boitempo, 2005) [Le sens du travail. Essai sur l’affirmation et la négation du travail].

Qu’ont dit ces auteurs? Ils ont observé certaines tendances de ce qui se passait en Europe, et comme ils imaginaient que l’Europe était le centre du monde, ils en ont déduit que tel était l’avenir de la classe ouvrière. Mais ils se sont trompés sur l’Europe, et ils se sont trompés de manière flagrante en ce qui concerne le monde. Par exemple, lorsque Habermas évoque dans Die Theorie des kommunikativen Handelns [Théorie de l’agir communicationnel] que Marx n’a pas compris le capitalisme tardif, c’est une critique grotesque, car Marx est mort en 1883 et le capitalisme tardif a commencé après 1945. Marx ne pouvait pas imaginer ce qui allait se passer soixante ans plus tard. Ou lorsqu’il affirme que Marx n’a pas compris que la social-démocratie avait mis fin aux conflits de classe, il ne sait pas dans quel monde il vit. N’a-t-il donc pas lu un ouvrage très important paru en 1985 en Allemagne, Tête de Turc, de Günter Wallraff [Ganz Unten: titre allemand, Tout en bas]? Se pourrait-il qu’il n’ait pas pris conscience de l’exploitation brutale des travailleurs et travailleuses immigrés, «en marge» du prolétariat européen?

La deuxième question consiste à considérer la classe ouvrière comme purement industrielle, et à attribuer cela à Marx, ce qui constitue là aussi une grave erreur. Marx n’a jamais dit, dans aucun de ses ouvrages, que la classe ouvrière était uniquement industrielle. Il affirmait, à juste titre, qu’à son époque, la grande nouveauté concernant la classe ouvrière était la naissance et l’expansion du prolétariat industriel. Ce que Marx et Engels ne pouvaient pas prévoir, c’était l’explosion du secteur des services, qui s’est développé à partir de 1970. Marx a toutefois inclus de nombreuses notes à ce sujet dans le tome 2 du Capital, lorsqu’il évoque l’industrie des transports et celle du stockage, car si le capitalisme est un système mondial, il doit pouvoir stocker et transporter ces marchandises à l’échelle mondiale.

Le troisième point, et c’est là une autre erreur, est que tous ces auteurs, y compris certains de gauche, comme Robert Kurz en Allemagne ou Toni Negri en Italie – même si je les distingue l’un de l’autre: j’ai beaucoup de respect pour Robert Kurz, et davantage de divergences avec Toni Negri. Tous deux considéraient que la théorie de la plus-value avait fait son temps, qu’elle n’était plus un élément central du capitalisme. Ils affirmaient que, puisque plus de valeur était créée, la classe ouvrière avait perdu son rôle central, car si elle cessait de créer de la richesse, elle devenait superflue. Mais c’est impossible, car sans plus-value, le capitalisme disparaît. Habermas affirmait que c’est désormais la technologie qui crée la richesse. Or ce n’est pas le cas, pas même en Allemagne. La technologie ne crée pas de plus-value en soi, même si elle élargit considérablement la capacité à en générer, ce qui constitue une différence substantielle. Habermas n’a pas su comprendre l’exploitation du prolétariat allemand, et encore moins celle du prolétariat immigré, qui garantit le bon niveau de vie des Allemands, ou d’une grande fraction d’entre eux, sans mentionner les changements actuels où entrent en crise profonde des secteurs de l’industrie comme ceux de l’automobile.

L’ouvrage de Harry Braverman aux États-Unis, Labor and Monopoly Capital, datant de 1974, est remarquable. Avant le néolibéralisme, il avait perçu la prolétarisation de la dite classe moyenne et des employé·e·s de bureau. Mais les auteurs européens ne l’ont pas vu. Claus Offe a déclaré que l’État-providence avait mis fin au travail pénible, car la plupart des activités étaient publiques et ne généraient pas de plus-value. Même Habermas a affirmé que Marx n’avait pas compris l’État-providence, mais Marx était mort soixante ans auparavant! C’est lui qui n’a pas su comprendre l’époque dans laquelle il vivait.

Mais depuis des positions plus à gauche, comme celles de Toni Negri, on a également soutenu la fin de cette centralité du travail.

Toni Negri s’est toujours présenté comme marxiste. Il a certes apporté une contribution positive au marxisme, comme l’idée de l’usine sociale. Mais à un moment donné, cette vague annonçant la fin de la classe ouvrière a été si forte qu’ils ont cru à la thèse de la prévalence de la science sur l’exploitation du travail. Toute cette idée selon laquelle c’est la technologie qui va créer la richesse. Où André Gorz commence-t-il à se tromper? Quand il affirme que la relation salariale disparaissait. Se pourrait-il qu’il n’ait pas été capable de comprendre que la relation salariale n’a pas disparu, mais qu’elle a changé de forme? Le travail «en plateforme» est rémunéré par un salaire, et ce travail salarié génère de la plus-value. Seulement, les entreprises ont réussi à créer une dynamique dans laquelle le travailleur croit que les revenus qu’il perçoit relèvent du revenu et non d’une relation salariale.

Dans quel monde vivait Gorz? Se pourrait-il que Habermas, Gorz et Offe se soient un jour rendus en Inde pour observer comment s’y pratiquait l’exploitation du travail? Se sont-ils jamais rendus en Chine? Ont-ils constaté l’exploitation du travail en Amérique latine et en Afrique? Et, y compris, en Europe…

Et ils se sont également trompés en ne comprenant pas l’explosion d’un nouveau prolétariat des services. Ils affirmaient que le prolétariat était en déclin alors qu’il y avait précisément une croissance extraordinaire du prolétariat des services dans le monde. Il suffit de comprendre qu’un prolétaire n’est pas seulement celui qui travaille dans l’industrie, c’est aussi celui qui travaille dans l’agriculture et dans les services. Une femme de chambre est une prolétaire du secteur des services. Conceptuellement, le travailleur ou la travailleuse est celui ou celle qui est contraint de vendre sa force de travail. Et ils se sont laissés influencer, Negri aussi, par le recul de l’industrie, qui a entraîné la diminution du prolétariat industriel. Il aurait dû faire une grande autocritique [Toni Negri est décédé en décembre 2023].

Pour parler de la «fin de la classe ouvrière», une fraction de gauche européenne ne devrait pas se cantonner à un «petit coin du monde». Il faut observer les luttes en Inde, où il existe une masse prolétarienne confrontée à un niveau de précarisation impressionnant et une bourgeoisie extrêmement riche. Il faut voir ce qui se passe en Amérique latine. Le prolétariat chinois a explosé en nombre. Soit certains tentés par l’eurocentrisme commencent à regarder le monde, soit ils continueront à commettre une série d’erreurs. Et je ne dis pas cela par arrogance.

Une dernière question pour comprendre ces transformations contemporaines du travail: dans quelle mesure le cadre d’interprétation que nous avons construit autour de la notion de précarisation ou de précarité nous est-il utile? Quelles sont ses limites, mais aussi, quelles potentialités nous offre-t-il?

L’Europe de l’après-crise des années 1970 a commencé à assister à l’expansion de la classe ouvrière précarisée. Mais c’était une nouveauté, du moins pour l’Europe. Le problème, c’est qu’en réalité, ces auteurs n’avaient pas prêté attention aux migrant·e·s. En revanche, pour nous, au Brésil, la classe ouvrière est née dans un contexte déjà précarisé. La classe ouvrière industrielle salariée est née avec l’abolition de l’esclavage [au Brésil, l’esclavage a pris fin officiellement en 1888]. Ainsi, ceux qui connaissent le Sud du monde savent qu’il existe une histoire différente. La première classe ouvrière qui s’est formée ici est celle issue de l’esclavage. Puis sont venus les immigrés italiens, européens, mais nous avons toujours cohabité avec un certain niveau, plus ou moins élevé, de précarité.

Ainsi, ce qui était une nouveauté pour Guy Standing [économiste travaillant, entre autres, sur les «indices d’insécurité et de flexibilité du travail; il a travaillé à l’Organisation internationale du travail-OIT] ne l’était en aucun cas pour nous. Il dispose de nombreuses données importantes. J’aimerais bien avoir accès à toutes les informations mondiales dont dispose l’OIT sans avoir à courir dans tous les sens, comme un fou, à chercher des subventions pour voyager ici et là. Il avait tout cela à portée de main et a dit des choses intéressantes, mais il a également commis de graves erreurs: il a considéré l’expansion de la jeune classe ouvrière européenne précaire comme une nouvelle classe sociale [il est l’auteur d’un ouvrage traduit en français Le Précariat. Les dangers d’une nouvelle classe, Ed L’Opportun, 2017]. Or, cela n’avait aucun fondement théorique. La classe ouvrière n’est désormais plus majoritairement constituée autour d’un noyau industriel, avec une tradition d’organisation ouvrière; non, aujourd’hui, on y entre déjà en situation de précarité, dans le secteur tertiaire… Mais il n’a pas compris qu’il ne s’agissait pas d’une nouvelle classe. En revanche, nous, en Amérique latine, nous le comprenons bien. Tu sais pourquoi? Parce qu’il y a toujours eu des travailleurs et travailleuses précaires dans les pays du Sud, et qu’ils n’ont jamais constitué une classe à part. C’est une partie de la classe ouvrière. Et tout comme Standing, avant lui Gorz, Offe ou Manuel Castells, ils n’ont pas compris que la classe ouvrière est complexe, hétérogène et plus fragmentée qu’ils ne le pensaient. Elle comprend des genres, des couleurs de peau et des ethnies différentes. Et, bien sûr, tout cela est plus difficile à organiser que lorsque l’on a affaire à un prolétariat local concentré dans une usine – 50 000 travailleurs dans une usine! On arrivait à l’usine avec le syndicat, avec des tracts, et on organisait une grève. Comment paralyser aujourd’hui un réseau mondial d’hôtels? C’est plus difficile. Comment paralyser les McDonald’s? C’est sans aucun doute plus compliqué, mais c’est possible.

Et c’est là que la notion de précarisation en tant que processus historique s’avère particulièrement utile.

Exactement! La précarisation est un processus. Quand la précarisation s’accentue-t-elle? Lorsque les conditions sont les plus défavorables pour la classe laborieuse et que le monde des affaires, celui du capital corporatif et monopoliste, joue les durs. Nous vivons aujourd’hui une époque de précarisation généralisée. C’est un concept déterminant. Le concept de précarisation est absolument utile. Il est né avec le capitalisme, mais il est en constante mutation. Seulement, nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère de précarisation structurelle du travail.

La lutte centrale du capital est une lutte pour le temps. Le capital veut s’approprier autant que possible le temps de travail de la classe laborieuse. Et la classe ouvrière, désespérément, tente de réduire autant que possible le temps de travail. Elle a commencé par travailler 18 heures par jour, puis 16, puis 15, puis 14, jusqu’à la lutte historique pour la journée de 8 heures. Et nous avons appris avec Marx que le capital dispose de deux moyens pour accroître l’extraction de la plus-value: la plus-value absolue, en allongeant la journée de travail, et la plus-value relative, en intensifiant l’utilisation des machines qui vous permettent de produire beaucoup plus en moins de temps. Et dans les pays du Sud, il ne s’agit pas d’un choix entre l’une ou l’autre, relative ou absolue: ce sont les deux! Ici, on prolonge la journée de travail jusqu’à 10, 12 ou 14 heures par jour et, en même temps, on intensifie l’utilisation des machines.

Alors, qu’est-ce que la précarisation pour moi? C’est cette lutte incessante du capital pour extraire davantage de valeur du travail de la classe ouvrière, et, en parallèle, la lutte incessante de la classe ouvrière pour sa dignité, pour la réduction de la journée de travail, pour pouvoir disposer de son temps. La précarisation, c’est donc cette lutte incessante.

Comment évalues-tu alors l’émergence du concept de «précariat» ?

Je ne suis pas contre le fait de parler de précariat. La différence réside dans le fait de considérer ou non le précariat comme une nouvelle classe, car c’est là une erreur totale. Je n’utilise pas ce terme, mais le précariat est un concept juste lorsqu’il désigne la partie la plus précarisée de la classe ouvrière. Je le considère donc comme légitime. Mais ce à quoi je m’oppose totalement, c’est cette erreur de Guy Standing qui qualifie le précariat de nouvelle classe.

C’est pourquoi il me semble plus utile de parler de précarisation, c’est-à-dire de la lutte constante par laquelle le capital tente de priver de droits, d’extraire de la plus-value et d’intensifier le travail, et, disons-le ainsi, de s’emparer de plus en plus de la vie quotidienne de la classe ouvrière. Pour moi, voilà ce qu’est la précarisation. Et comment la classe ouvrière empêche-t-elle cela? Par la lutte collective et la résistance, et en réduisant la durée du temps de travail, comme on le fait aujourd’hui au Brésil avec la lutte pour la journée de travail «6×1».

Par conséquent, la conséquence de la précarisation réside dans la notion même de précarité, qui correspond à un contexte historique concret variant au fil de l’histoire, en tant que cristallisation concrète d’un stade d’avancement de l’offensive patronale.

Oui, cela varie. Ce n’est jamais la même chose. C’est changeant. La précarisation est le résultat d’une longue lutte pour le contrôle du temps entre le capital et le travail, un processus qui revêt une dimension mondiale. (Entretien publié, en date 6 octobre 2026, par le site argentin Huella del Sur; traduction et édition par la rédaction de A l’Encontre)

* Ernest Cañada est un géographe et chercheur espagnol, fondateur et coordinateur du Centre de recherche et de communication Alba Sud à Barcelone.

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