«Frappes contre la banlieue sud de Beyrouth: que vise Israël au juste?»

Banlieue sud de Beyrouth, 6 mars 2026. (Capture de vidéo)

Par Malek Jadah

Au moins 115 frappes se sont abattues sur la banlieue sud de Beyrouth depuis le début de la guerre au Liban, dans la nuit du 2 mars. C’est en moyenne plus de six frappes par jour contre cette zone résidentielle, mais vidée de sa population, plus de 700 000 personnes ayant été contraintes de quitter les lieux suite aux ordres d’évacuation formulés à répétition par l’armée israélienne. Si cela a également été le cas lors de la guerre de 2024, la campagne de bombardements semble, cette fois-ci, plus violente. Mais que frappe Israël au juste dans la banlieue sud ?

Selon le décompte de Public Works Studio, un centre de recherche qui s’intéresse aux questions urbaines, Israël a mené 115 frappes dans la banlieue sud de Beyrouth entre la nuit du 2 mars et le 18 mars. Parmi ces attaques, au moins 47 ont visé le quartier de Haret Hreik – où se situe le quartier général du Hezbollah –, 16 la zone de Hadath, 10 Bourj el-Brajné, 9 Ghobeiri, 7 Laïlaki, 3 Chiyah et 3 Tehwitet el-Ghadir. Le centre n’a pas pu localiser avec précision l’emplacement des 20 frappes restantes.

« Israël éradique tout ce qui est lié au Hezbollah »

Bien que l’armée israélienne affirme dans ses communiqués officiels frapper des « installations, des intérêts et des équipements de combat appartenant au Hezbollah », la portée des frappes semble bien plus large. Selon le général à la retraite Khalil Gemayel, certains bombardements ciblent des sites « qu’il croit être utilisés par le Hezbollah pour fabriquer des drones et des dépôts d’armes ». « Ils complètent la liste des cibles qu’ils avaient déjà en 2024, dans la zone, même si beaucoup de ces sites sont désormais vides », dit-il. Lors de la guerre de 2024, les explosions secondaires générées par les attaques israéliennes contre la banlieue sud de Beyrouth semblaient indiquer que les sites visés abritaient effectivement des armes. Cependant, cette fois-ci, aucune vidéo ne montre de telles scènes. On ignore si cela est dû au nombre limité de vidéos disponibles aujourd’hui ou si c’est le signe que moins de dépôts d’armes sont visés, étant donné que beaucoup ont été détruits lors de la guerre précédente.

« Les autres frappes ne visent aucune cible militaire appartenant au parti. Leur but est de causer autant de destructions que possible, afin d’accroître la pression sur le Hezbollah de la part de sa base », dit le général Gemayel. Lors de la guerre de 2006, l’armée israélienne avait fait de même. Ce procédé de destruction massive pour faire pression sur la population est d’ailleurs désormais connu sous le nom de la « doctrine Dahié ».

L’objectif est de faire pression sur la rue chiite, mais aussi de détruire les infrastructures sociales construites par le Hezbollah dans ses bastions au fil des années, à l’instar des succursales d’al-Qard al-Hassan, la banque du parti, qui est aussi une machine clientéliste efficace. « Israël vise à détruire le tissu social, à cibler la rue du Hezbollah et à détruire l’infrastructure civile du groupe, y compris les cibles sociales et médicales », estime Riad Kahwagi, stratège basé à Dubaï. « C’est différent de 2024, car c’est beaucoup plus intense et complet : Israël éradique tout ce qui est lié au Hezbollah », ajoute-t-il.

Selon les observateurs, ces frappes s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie à long terme, la guerre au Liban pouvant s’étendre au-delà du conflit en Iran, permettant à Israël de détruire lentement la banlieue sud de Beyrouth. « Ils détruisent tous ces bâtiments pour que, lorsque les gens voudront revenir après la fin de la guerre, il ne reste plus d’infrastructure, ce qui rend la zone inhabitable », analyse Khalil Gemayel. L’objectif semble également être de rendre la facture plus salée et la reconstruction des secteurs détruits impossible sans le soutien des bailleurs de fonds, qui conditionnent toute aide à des réformes financières et politiques, y compris le désarmement du Hezbollah. À l’issue de la guerre de 2024, la facture de la reconstruction du Liban-Sud, de la Békaa et la banlieue était déjà estimée à 10 milliards de dollars, soit plus ou moins la moitié du PIB libanais. Un chiffre qui ne fait que grimper depuis le 2 mars…

Une source proche du Hezbollah, contactée par notre journal, affirme qu’Israël ne vise que des « résidences privées » dans la banlieue sud de Beyrouth. « La destruction n’a d’autre but que de faire pression sur le pays et son peuple. »

Le déplacement comme outil de pression

La poursuite des frappes quotidiennes semble également servir un autre objectif : prolonger le déplacement des habitants. Alors que, lors de la précédente guerre, l’armée israélienne désignait dans ses avertissements des bâtiments spécifiques menacés de frappes, cette fois-ci, elle a ordonné l’évacuation de la quasi-totalité de la banlieue sud. Cela lui permet de mener des frappes avec plus de flexibilité, les civils ayant – en théorie, du moins – dû quitter les lieux. Mais cela permet aussi de faire pression sur le Hezbollah, qui ne peut assurer à sa base populaire un logement alternatif, ainsi que sur le gouvernement, sommé d’agir pour désarmer le parti-milice.

Tout indique donc qu’Israël souhaite vider la banlieue sud de sa population sur une période prolongée. « Les personnes déplacées n’ont nulle part où aller, indique le général Gemayel. En prolongeant leur déplacement, Israël cherche à retourner la base populaire du Hezbollah contre lui. » (Article publié par L’Orient-Le Jour le 20 mars 2026)

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