Un témoignage: «Téhéran, durant la période de Nowruz (Nouvel An), mars 2026»

Des universités ont été bombardées.

Par Ali Abdi

Ce sont les premiers jours du mois de Farvardin.[1] Je suis venu à Téhéran pour acheter un livre. L’atmosphère est apocalyptique: des rues sombres et sans vie; un ciel couvert, chargé de fumée; des passants inquiets et abattus. Quelques librairies autour de la place Enghelab[2] sont ouvertes. Il y a une forte odeur de soufre dans l’air. Quelqu’un pointe du doigt le sud et dit qu’ils ont bombardé un endroit quelque part dans la partie sud de la ville. Il semble qu’une épaisse colonne de fumée noire se soit élevée dans le ciel depuis Shahr-e Rey.[3]

Sur le boulevard Keshavarz,[4] j’aperçois plusieurs hommes en noir armés de kalachnikovs,[5]  et quelques personnes menottées aux grilles devant un immeuble. Ils braquent des lampes torches dans les yeux des détenus et les interrogent.

L’atmosphère est pesante et terrifiante. L’un des hommes en noir se place derrière moi et me dit que si je ne marche pas plus vite, je serai moi aussi arrêté.

Il n’y a plus rien de l’animation habituelle du parc Laleh.[6] Les stands de nourriture le long du boulevard ont disparu; ni le marché du parc ni les kiosques ne sont ouverts; et dans l’obscurité, il n’y a aucune trace des célèbres chats de Téhéran.

Sur la place Valiasr,[7] environ un millier de personnes se sont rassemblées, brandissant des drapeaux iraniens. Un écran de télévision géant se dresse sur un côté de la place, et la chanson de Mohsen Chavoshi[8], Hasbi Allah[9], est diffusée. Un Maddah[10] scande des louanges à la vaillance des premier et troisième imams du chiisme[11] et à la résistance des combattants iraniens, et les gens scandent avec lui.

Un homme monte sur l’estrade et parle d’un de ses amis qui était posté derrière un lance-missiles et dont les deux mains ont été amputées à l’hôpital. Il évoque un autre ami: «Il a été martyrisé hier soir. Le fils de ce martyr est né il y a à peine quelques heures.»

La plupart des personnes rassemblées sur la place Valiasr sont des femmes. Je vois au moins deux femmes qui ne portent pas le hijab.

Depuis vingt-sept jours maintenant, l’Iran subit les bombardements des forces néfastes du monde. Depuis plus de quarante ans, Netanyahou souhaitait bombarder l’Iran. Dans sa lettre de démission la semaine dernière, le directeur du Centre national antiterroriste américain a écrit que le lobby israélien avait entraîné Trump dans cette guerre [voir sur le rôle de Netanyahou dans la décision initiale de Trump d’entrer en guerre l’article du New York Times du 7 avril «How Trump Took the U.S. to War With Iran»].

À ce jour, cent mille logements et locaux commerciaux ont été détruits ou endommagés à travers l’Iran. Trois cents établissements médicaux et de secours ont été détruits ou rendus inopérants. Cinq mille Iraniens [civils et militaires] ont perdu la vie. Des millions de personnes en Iran [ainsi qu’à Gaza et au Liban] ont été chassées de leurs foyers. Et les blessures environnementales, psychologiques et économiques de la guerre sont encore en voie d’être pleinement ressenties.

Netanyahou et Trump sont l’incarnation de la méchanceté humaine dans le monde contemporain: racistes, fourbes, cupides et complices du massacre et de la souffrance des enfants. Leur objectif ultime est d’affaiblir l’Iran sous le prétexte de «lutter contre le régime».

Israël s’opposait à un Iran fort avant même la Révolution. Depuis cinquante ans, quel que soit le gouvernement au pouvoir en Iran, les sanctions inhumaines des États-Unis ont été imposées au peuple iranien. C’est le président américain [Trump] qui a déchiré le JCPOA[12]devant les caméras, pas l’Iran.

Ispahan, les jours précédant la guerre, hiver 2026

Nous sommes à la veille de la guerre. Je me trouve à Ispahan,[13]en conversation avec un ami que j’ai rencontré en parcourant la ville à vélo. Il avait été arrêté le 18 Dey[14] et avait passé un mois à la prison de Dastgerd à Ispahan.[15]

Il raconte que deux de ses codétenus étaient des frères d’une vingtaine d’années. Le plus jeune souffrait d’asthme. Leur mère s’était rendue plusieurs fois auprès du juge, affirmant que son fils avait besoin de médicaments. Le juge a rejeté sa demande de lui faire parvenir les médicaments. Le plus jeune s’affaiblissait de jour en jour en prison, mais les autorités n’y prêtaient aucune attention. Jusqu’à ce que, durant la dernière semaine de sa détention, dans l’environnement surpeuplé et stressant de la prison, il perde connaissance. Les agents l’ont emmené à l’hôpital. La nuit suivante, la nouvelle est tombée: le garçon était décédé à l’hôpital. Mon ami m’a parlé du chagrin qui s’est abattu sur la prison de Dastgerd à l’annonce de cette nouvelle.

Je me rends à l’hôpital d’Ispahan pour l’opération de mon père. Là, je croise une autre connaissance venue pour le suivi médical de son épouse. Il me raconte l’histoire de sa sœur et de son beau-frère qui, le 19 Dey, traversaient la rue lorsque le beau-frère a été abattu sous les yeux de sa sœur.

Cette connaissance raconte que pendant neuf jours les autorités ont refusé de remettre le corps du beau-frère à la famille. Elles ont donné deux choix à la famille: soit payer une somme considérable pour récupérer le corps, soit signer un document attestant que le défunt était un partisan du gouvernement et un martyr. Finalement, sous la pression psychologique, la mère du garçon a accepté de signer le document. Cette connaissance précise que sa sœur souffre toujours de troubles du langage.

Au-delà des dichotomies

Les médias – d’Iran International[16]à la télévision d’État – construisent généralement des récits binaires. En d’autres termes, ils dépeignent deux groupes d’Iraniens en opposition l’un à l’autre afin qu’une histoire du bien contre le mal puisse prendre forme, et que chaque camp en vienne à considérer l’autre comme son ennemi: pro-/anti-régime, pro-/anti-guerre, religieux/non-religieux, et ainsi de suite.

Ces dichotomies constituent toutefois une simplification d’une réalité sociale complexe. La majeure partie de la population iranienne n’appartient probablement à aucun des deux extrêmes de ces spectres.

Un Iranien libre s’oppose à l’oppression. Peu importe que l’oppresseur soit étranger ou national, que l’oppression soit exercée au nom de la religion ou au nom des droits de l’homme. Un Iranien libre s’oppose à la discrimination. Peu importe que la discrimination vienne d’un Européen raciste ou d’un gardien de prison, qu’elle soit le résultat du colonialisme ou du despotisme.

Une mère dont le fils soldat a été tué derrière un lance-missiles et une mère dont le fils a été tué le 19 Dey vivent une souffrance similaire en tant qu’êtres humains. Un soldat qui a perdu ses deux mains derrière un système de défense aérienne et un agriculteur manifestant à Ispahan qui a perdu la vue à cause de tirs de plombs [des forces de la police] méritent tout autant d’empathie et d’attention.

Les familles qui ont passé le moment du Nouvel An[17] au cimetière des martyrs partagent des expériences communes avec les familles des victimes de l’accident d’avion ukrainien[18]; Kian Pirfalak[19] et les écolières de Minab[20] méritent tout autant d’attention et de deuil.

Notre bien-être collectif dépend du rapprochement de ces gens ordinaires. Le phénix iranien renaît de leur union.

Pour nous rapprocher, nous devons nous familiariser avec les expériences vécues de chacun. Cela exige d’écouter. Écouter est un acte d’altruisme. Et l’altruisme ne naît pas de la colère et du ressentiment.

Si la société iranienne doit traverser cette crise sans être victime d’une violence sans fin entre les gens, il n’y a d’autre voie que le lien avec ces autres gens ordinaires; c’est-à-dire sortir de sa propre caverne épistémique, laisser derrière soi les tribus que l’on s’est soi-même constituées, et marcher vers ceux qui ont une vision du monde différente, mais qui partagent avec nous le fait d’être humains, d’être iraniens (et d’être musulmans).

La vérité est que le début de ce chemin ne se trouve pas en dehors de nous, mais en nous.

L’espoir au milieu de la guerre

En ces temps de guerre, lorsque les secouristes du Croissant-Rouge extraient quelqu’un des décombres, ils ne s’enquièrent pas des convictions politiques ou religieuses de cette personne. Leur service est universel, sans favoritisme, sans discrimination, efficace et orienté vers la préservation de toutes les vies iraniennes. Ils comptent parmi les meilleurs exemples concrets de la manière de briser les dichotomies dominantes, en venant en aide aux gens non pas en tant que partisans d’un camp ou d’un autre, mais simplement en tant qu’êtres humains dans le besoin. (Texte original en persan publié le 26 mars sur la chaîne Telegram d’Ali. Traduit en anglais par Socialist Project et publié le 17 avril. Traduction en français par la rédaction d’A l’Encontre)

Ali Abdi, alors qu’il était étudiant de premier cycle à l’université technologique de Sharif à Téhéran [elle a été bombardée dans la nuit du 5 au 6 avril], est devenu militant des droits de l’homme, se consacrant aux droits des femmes et aux minorités sexuelles. Après le Mouvement vert de 2009, il a quitté l’Iran et a poursuivi ses études à l’étranger, aux États-Unis et en Europe. Il a choisi de retourner en Iran après plus d’une décennie d’absence, une décision qui a conduit à son arrestation et à une peine de prison.

Notes

  1. Le premier mois du calendrier iranien.
  2. Un centre culturel à Téhéran, nommé d’après la révolution de 1979.
  3. Un quartier historique au sud de Téhéran.
  4. Un boulevard près de la place Enghelab, dans le centre de Téhéran.
  5. Un fusil couramment utilisé par le Corps des Gardiens de la Révolution islamique.
  6. Un grand parc dans le centre de Téhéran, bordant le boulevard Keshavarz.
  7. Une place importante située à l’intersection du boulevard Keshavarz et de la rue Valiasr, dans le centre de Téhéran.
  8. Un chanteur et compositeur iranien populaire.
  9. Une expression arabe signifiant «Dieu me suffit».
  10. Des chanteurs religieux qui interprètent des chants lors des cérémonies chiites.
  11. L’imam Ali et l’imam Hossein: Ali, qui fut assassiné alors qu’il occupait la fonction de calife, et Hossein, dont le martyre à Karbala est au cœur de la tradition chiite.
  12. Le Plan d’action global conjoint (JCPOA) était un accord international conclu en 2015, dans lequel l’Iran s’engageait à limiter certains aspects de son programme nucléaire en échange d’un allègement des sanctions internationales. Les États-Unis se sont retirés de cet accord en 2018.
  13. Une ville historique majeure du centre de l’Iran.
  14. Le dixième mois du calendrier iranien, correspondant approximativement à décembre-janvier. Juste avant la guerre, des manifestations populaires ont été brutalement réprimées aux alentours des 18 et 19 Dey.
  15. Une prison importante d’Ispahan, connue pour sa forte surpopulation.
  16. Un organe de presse basé à Londres dont les sources de financement sont contestées.
  17. Fait référence au moment de l’équinoxe (tahvil-e sal), qui marque le début du calendrier persan et est célébré par les Iraniens sous le nom de Nowruz.
  18. Fait référence au vol 752 d’Ukraine International Airlines, au départ de Téhéran, qui a été abattu par les forces iraniennes peu après son décollage en janvier 2020, tuant les 176 personnes à bord, dont la plupart étaient iraniennes.
  19. Un garçon de neuf ans tué lors des manifestations «Femme, Vie, Liberté» de 2022 en Iran, dont la mort est devenue un symbole largement reconnu.
  20. Fait référence à plus de 150 écolières de Minab, une ville du sud de l’Iran, qui ont été tuées le 28 février, premier jour de la guerre en cours, lors de frappes aériennes américaines.

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