Portugal. «Contre le fascisme, nous sommes plus nombreux»: la lutte des immigré·e·s au Portugal

Manifestation de Solidariedade Imigrante à Porto, en avril 2025.

Entretien avec Beatriz Realinho conduit par Adriano Campos

Entretien avec Beatriz Realinho, responsable de SOS Racismo, association fondée en décembre 1990 dans le but de lutter contre la violence raciale généralisée. L’association a vu le jour à la suite de l’assassinat de José Carvalho (« Zé da Messa », le 28 octobre 1989), militant du Parti socialiste révolutionnaire (PSR), aux abords du siège de ce parti, rua da Palma à Lisbonne.

Adriano Campos (AC) : Par rapport à d’autres pays européens, le Portugal a connu, par le passé, moins de tensions politiques concernant les questions d’immigration. Cela semble avoir changé à partir de 2019. À votre avis, pourquoi cela s’explique-t-il ainsi ?

Beatriz Realinho (BR) : Pendant des années, le Portugal a été considéré comme un cas rare en Europe, un pays où l’extrême droite ne parvenait pas à gagner du terrain électoral alors qu’elle progressait dans presque tous les pays voisins. Ce constat n’a jamais signifié l’absence de racisme structurel dans la société portugaise, mais plutôt que ce racisme ne disposait pas encore d’un parti capable de l’organiser et d’en tirer profit en termes électoraux. Cependant, cela a changé en 2019, avec l’entrée de CHEGA au Parlement, où le débat public autour de l’immigration s’est complètement transformé [1].

Cette coïncidence n’est pas fortuite, car à la fin de la dernière décennie, on a assisté à une augmentation des dits flux migratoires au Portugal, notamment de personnes en provenance du Brésil à partir de 2018, et des pays du sous-continent indien à partir de 2020. Cela à un moment où la crise du logement s’aggravait, les salaires stagnaient et les services publics se dégradaient [2]. L’immigration est devenue le bouc émissaire idéal pour des problèmes qui n’avaient rien à voir avec ceux et celles qui arrivaient en quête d’une vie meilleure. La pénurie de logements, la précarité des services publics et l’aggravation des inégalités ont alors été imputées aux migrant·e·s et non aux effets des décisions politiques qui avaient effectivement engendré ces problèmes. À cela s’ajoute l’utilisation des réseaux sociaux pour diffuser la désinformation et normaliser un discours raciste et anti-immigration, ainsi que l’association, erronée, de ce phénomène à une perception accrue d’insécurité publique. Le Portugal n’est pas un cas isolé face à une vague européenne plus large de normalisation des discours autoritaires prônant la fermeture des frontières aux migrants pauvres, comme c’est déjà le cas en Italie et en France.

(AC) : Comment interprétez-vous les dernières modifications législatives, notamment la sinistre « loi sur le retour » ?

(BR) : Le glissement du débat public ne s’est pas limité aux mots, il s’est finalement concrétisé par qualifiée « loi sur le retour », un texte régressif en matière de droits des migrant·e·s. Cela s’inscrit dans un mouvement plus large, par lequel le gouvernement de la coalition l’AD (Alliance démocratique ) entend occuper l’espace politique de CHEGA sur ce sujet [3]. Le texte adopté par le gouvernement de Luís Montenegro allonge les durées maximales de détention des personnes immigrées, refuse le droit de demander l’asile, restreint le droit de recours judiciaire et son effet suspensif, et met en place des mécanismes de dénonciation par des tiers.

En outre, il autorise la détention de mineurs âgés de 16 et 17 ans, un « détail » qui, à lui seul, aurait dû suffire à bloquer le projet de loi dès la phase de discussion. Le gouvernement a justifié cette loi en la qualifiant de nécessaire, promettant de résoudre la situation « irrégulière » des migrant·e·s et le problème de sécurité, tout en occultant le contexte réel : un système de régularisation lent, surchargé et structurellement dysfonctionnel. La loi n’a pas encore été votée au Parlement et les partis de gauche ont déjà dénoncé son caractère inconstitutionnel.

(AC) : Quelles sont les principales divergences entre les partis sur les questions d’immigration et de nationalité ?

(BR) : La loi sur le retour n’est pas née de manière isolée. elle s’est accompagnée d’une révision en profondeur de la loi sur la nationalité qui, après que la Cour constitutionnelle eut déclaré inconstitutionnelles plusieurs dispositions de la première version du texte, est revenue devant le Parlement et a été adoptée en avril 2026, avec le soutien de l’AD (alliance qui réunit le Parti social-démocrate, le Parti Populaire, le Parti populaire monarchiste), CHEGA et de l’Initiative libérale (IL) [4]. La nouvelle loi allonge les délais de résidence requis, rend obligatoires l’examen de portugais et la connaissance des principes constitutionnels, et maintient la perte de la nationalité pour les personnes ayant commis des délits. Le ministre Leitão Amaro (PSD), évoquant cette loi, a fait valoir qu’elle venait corriger le « laxisme » en vigueur depuis 2018, sous les gouvernements dirigés par l’actuel président du Conseil européen, António Costa (Parti socialiste, 1er ministre de novembre 2015 à avril 2024).

Ce que ces deux lois révèlent, au-delà de leur contenu technique, c’est à quel point le centre politique s’est déplacé. Le parti CHEGA n’a pas besoin d’une majorité pour imposer son programme, il lui suffit d’être le moteur du débat. L’AD – avec son gouvernement, aux côtés du CHEGA et de l’Initiative libérale (IL) – a approuvé les modifications apportées à la loi sur les étrangers et à la loi sur la nationalité. Leitão Amaro a déclaré publiquement qu’il existe une tradition selon laquelle les partis les plus à gauche se tiennent à l’écart de la définition d’une politique migratoire, une phrase qui, prise avec un certain recul, ressemble presque à un aveu selon lequel le programme qui était auparavant réservé à l’extrême droite a fait son entrée par la grande porte du gouvernement.

Pour sa part, Parti socialiste, bien qu’il ait freiné certains aspects de l’une des versions de la loi, ne s’est pas opposé à l’essentiel de son durcissement. Ce qui s’est passé la semaine dernière au Parlement européen, avec l’adoption de lois sévères sur l’expulsion des immigrés (Pacte de l’UE sur les migrations) [5], est un portrait fidèle de l’époque dans laquelle nous vivons.

(AC) : Nous avons également assisté à d’importantes mobilisations d’immigré·e·s et d’organisations. Pouvez-vous nous en parler ?

(BR) : S’il y a un aspect encourageant dans cette période sombre, c’est la manière dont les migrants eux-mêmes ont cessé d’être de simples objets de débat pour devenir un sujet politique en devenir. Le 17 septembre 2025, jour où le Parlement portugais a rouvert le débat sur ces deux lois, des immigré·e·s venus de tout le pays se sont rassemblés devant l’Assemblée de la République, lors de ce qui a sans doute été le plus grand rassemblement d’immigrés jamais organisé [6].

À Porto également, des dizaines de migrant·e·s ont manifesté devant l’Agence pour l’intégration, la migration et l’asile (AIMA) – placée sous l’égide du gouvernement – contre les retards considérables dans les procédures de régularisation. Il s’agit de personnes qui travaillent et cotisent à la Sécurité sociale depuis des années et qui ne parviennent toujours pas à obtenir un titre de séjour. Le 1er mai 2025, l’association Solidariedade Imigrante s’est jointe à la manifestation organisée à Lisbonne pour exiger que la question de l’immigration figure à l’ordre du jour de la campagne électorale [7]. Lorsque, en avril 2024, des organisations néonazies ont organisé une manifestation raciste et xénophobe dans la ville de Porto, sous le slogan « moins d’immigration, plus de logements », ce sont la société civile et les mouvements antiracistes qui se sont mobilisés contre l’incitation à la haine [8].

On ne peut pas non plus oublier la mobilisation massive contre l’épisode de violence policière qui s’est produit rue du Benformoso, à Lisbonne, en décembre 2024. Sous prétexte d’une descente de police ordonnée par les autorités judiciaires, des dizaines d’immigrés qui circulaient dans cette rue de Lisbonne ont été plaqués contre le mur et fouillés, alors qu’aucun d’entre eux n’était visé par les mandats judiciaires. Cette scène a suscité une vive indignation et donné naissance à un mouvement intitulé « Ne nous acculez pas contre le mur », qui a débouché sur une mobilisation populaire rassemblant des milliers de personnes en janvier 2025. Il va sans dire qu’André Ventura et les dirigeants du CHEGA n’ont pas tardé à s’opposer à cette manifestation et à l’attaquer en raison de son caractère « non patriotique ».

(AC) : Quelles sont les perspectives du mouvement à moyen terme ?

(BR) : Les temps que nous traversons ne sont pas encourageants. Il existe une majorité parlementaire disposée à poursuivre sur la voie empruntée jusqu’à présent. La Cour constitutionnelle a déjà montré qu’elle pouvait freiner certains excès ponctuels, mais elle ne renverse pas l’orientation générale en matière de politique migratoire et il est peu probable que ce sujet sorte du centre du débat.

Cependant, certains signes permettent d’entrevoir une lueur d’espoir : la capacité de mobilisation des migrants eux-mêmes s’est considérablement renforcée, car ce ne sont plus seulement les associations qui s’expriment en leur nom, mais ce sont eux-mêmes qui occupent l’espace public. On observe également une volonté croissante de relier la lutte des personnes immigrées à celle pour les droits du travail et au combat pour le droit au logement, en reconnaissant que les personnes immigrées sont elles aussi victimes de ce même système. L’enjeu dans les temps à venir sera de montrer qu’il n’y a pas de « Portugais contre les immigrés » en concurrence pour des ressources qui sont en soi rares, mais bien un modèle économique qui échoue pour tout le monde de la même manière et qui n’intéresse que ceux qui tirent profit de la division. (Fin juin 2026 ; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Un portrait de l’extrême droite au Portugal : CHEGA [alencontre.org, 20 mai 2026].

[2] Selon les estimations officielles, au Portugal, pays comptant 11 millions d’habitants, le nombre d’immigrés est passé de 477 000 en 2018 à 1,5 million en 2025.

Le nombre total de résidents n’a toutefois augmenté que d’un demi-million au cours de cette période, ce qui confirme que le pays continue d’enregistrer un important flux d’émigration, principalement vers les pays d’Europe centrale.

[3] Le gouvernement actuel est constitué d’une coalition entre le PSD (membre du Parti populaire européen) et le CDS-PP (Démocrates-chrétiens), ne disposant que d’une minorité relative au sein du Parlement portugais.

[4] L’Initiative libérale (IL) est un parti ultralibéral, fondé en 2017, qui appartient à l’ALDE (Libéraux et Démocrates pour l’Europe) et qui a obtenu 5,36 % des voix lors des élections législatives de 2025.

[5] « Ce 12 juin 2026, le Pacte de l’UE sur la migration et l’asile entre en vigueur. Il renforce la logique du tri, de l’enfermement et de l’exclusion »[alencontre.org, 15 juin 2026].

[6] « Des droits égaux » : des milliers de travailleurs immigrés réclament l’égalité et la régularisation [esquerda.net, 17 septembre 2025].

[7] Solidariedade Imigrante (SOLIM) est la plus grande association portugaise dédiée à la défense des droits des personnes immigrées. L’organisation a été créée en 2001 et mène des actions d’information, de conseil juridique, ainsi que des campagnes de plaidoyer politique en matière de migration et de travail.

[8] «Porto a adressé un message clair à l’extrême droite : « Ils ne passeront pas » [esquerda.net, 7 avril 2024].

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