samedi
23
mars 2019

A l'encontre

La Brèche

France-débat. «Le salaire, la dignité, la démocratie»

Publié par Alencontre le 10 - décembre - 2018

Manifestation le 8 décembre à Clermont-Ferrand…

Par Vincent Présumey
et deux récits

Samedi 8 décembre 2018, la mobilisation dans l’ensemble du pays a été aussi forte que les samedis précédents et a souvent réuni les manifestant·e·s gilets jaunes, jeunes lycéens et étudiants, syndicaux, «climatiques». Les médias ont focalisé sur les seuls beaux quartiers de Paris, y compris au détriment du reste de Paris dont la place de la République, la gare Saint-Lazare, etc., et sur la soi-disant efficacité policière: des centaines d’arrestations arbitraires, des yeux crevés, des chars dans les rues de Paris et de Marseille!

Or, de nombreuses manifestations ont improvisé des «mimes» de la honte absolue des 153 lycéens de Mantes-la-Jolie agenouillés, menacés et moqués pendant des heures par une bande armée policière [Voir la vidéo sur le site alencontre.org, en date du 7 décembre, au bas de l’article de Mediapart]. Le pouvoir exécutif sort politiquement et psychologiquement perdant de cet affrontement. Il a perdu sa légitimité, et s’il a pu frapper c’est aussi à cause des directions syndicales nationales qui persistent, comme l’a dit Philippe Martinez (direction de la CGT) dans l’édition du Monde du 9 décembre 2018, à là lui reconnaître.

Mouvement de la jeunesse, poussée gréviste malgré la suspension de l’appel à la grève des fédérations FO et CGT des Transports (ayant obtenu grâce à l’explosion sociale une victoire effective sur les heures supp’, dérogeant aux lois El Khomri et Macron): la situation peut s’accélérer ou non, mais dans tous les cas la question centrale est clairement dessinée et elle détermine tout: «MACRON DÉGAGE». (VP)

*****

Un récit: à la manif de Vichy

LE SALAIRE, LA DIGNITÉ, LA DÉMOCRATIE

J’étais cet après-midi à la manifestation vichyssoise des gilets jaunes. J’y suis arrivé à 14h, j’en suis parti à 17h, mais des gilets jaunes partaient alors devant la mairie, ce n’était pas terminé…

Nous partîmes 403. En effet, les organisateurs/trices, attachés à faire la preuve de la mobilisation, nous ont compté un par un avant le départ. La démarche a du sens. La presse a logiquement repris ce chiffre, mais des habitué·e·s des manifs savent que nous étions nécessairement plus de 500 au plus fort de la manifestation.

Avant le départ, je me retrouvais sur les marches de l’opéra de Vichy, avec une banderole en main… J’avais «contrôlé» les banderoles en arrivant, un peu inquiet des mots d’ordre qui pourraient y être inscrits. Celle que je tenais, c’était donc:

«Non à l’Assemblée Nationale au service du gouvernement».

Et puis il y avait : «La République c’est le peuple»; «Président fort, démocratie en danger: changeons le système». Mais encore «Gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple – article 2 de la Constitution» (cette dernière banderole, malgré la référence à la Constitution de la Ve République, était d’abord prise comme mot d’ordre démocratique). Une autre disait: «Violence Macron ça suffit: la démocratie n’est pas un jeu vidéo».

Enfin, une dernière, bien plus petite, reprenait un visuel de mai 68 avec «Presse: ne pas avaler».

Voici donc les différents mots d’ordre qui ornaient la manifestation. La seule qui a pu faire émettre une petite critique dans la manif étant celle sur la presse, bien que majoritairement, il y ait une défiance pour la presse notamment nationale.

En début de manifestation, un organisateur nous annonçait le parcours, l’on nous demandait de bien déployer les banderoles, il en fallait une en tête: c’est tombé sur nous… Nous, car en effet un camarade de la FSU [Fédération syndicale unitaire, majoritaire dans l’enseignement] en gilet jaune était venu me prêter main-forte et nous avons porté ensemble la banderole une bonne partie de la manif.

Un appel à ce que les femmes se mettent en tête de la manif a été donné. Je constatais aussi un service d’ordre, avec brassards. Pas des fachos, des gars sympas, dont je soupçonne un ou deux d’en avoir l’expérience…

Nous sommes partis de l’opéra, descendus Place de la Poste, les «Macron démission» et «Tous ensemble» fusaient et étaient repris par toutes et tous. Nous avons eu des applaudissements, des trottoirs et des fenêtres, comme cette dame montrant ces petits enfants et disant qu’il fallait se battre pour eux. Nous sommes remontés à la gare, la police nous a fait tourner rue de Paris dans un moment d’hésitation.

Un peu avant les Quatre Chemins (carrefour central du cœur de ville), une dame remonte la manif: «Aux 4 chemins, tous à genoux, mains sur la tête, pour les lycéens». Arrivés sur place, nous avons rejoué plein de colère partagée la scène de honte de Mantes-la-Jolie, avant une minute de silence pour les victimes et une salve d’applaudissements. Je remarquais à ce moment-là un autre camarade de la FSU, retraité, dirigeant historique du syndicat au lycée de Presles, j’avais aussi croisé des gars de Sud, un ou deux CGT, des militants mutualistes, d’ATTAC… Une autre banderole était tenue par un ancien du NPA et une lycéenne mobilisée de Presles. L’occasion de causer répression et mobilisation de la jeunesse.

De retour au bout de la rue Clemenceau, je constatais parmi les nombreux gilets marqués de slogans «Macron démission»,«Pouvoir aux travailleurs», «Rétablissement de l’ISF ». Un (seul) gilet où parmi d’autres revendications était marqué «Non aux migrants ». Un, parmi 500, un de trop mais un seul. Comme le petit groupe de jeunes, prolo et lumpen qui gueulaient 3 ou 4 fois durant la manif la «Quenelle » de Dieudonné, sans être repris par la foule.

Et la manif a continué, passant spontanément le centre commercial, où les magasins ont alors fermé leurs grilles pour certains, avant de les rouvrir devant le côté bon enfant du défilé. C’est à peu près là que je m’en suis arrêté. Enfin, je crois, mais j’ai dû oublier des allers retours, car 3 heures de manif dans Vichy, ça en fait des tours…

Les manifestant·e·s ne se sont pas orientés vers la sous-préfecture ou la permanence de la députée macronienne, l’idée de viser les lieux du pouvoir national n’a pas été portée par le collectif, ce que les manifestant·e·s avaient comme objectif était d’être visible au cœur de la ville, d’occuper le terrain [Vichy: quelque 25’000 habitants].

Les revendications, reprises d’ailleurs par la presse locale, l’expression collective de cette manif, c’était: LE SALAIRE, le ras-le-bol de travailler pour rien, de ne pas boucler les fins de mois, des retraites trop petites, LA DIGNITÉ, vouloir être respectés, pas réprimés, vouloir là encore pouvoir profiter des petits plaisirs de la vie sans devoir compter en permanence. Et LA DÉMOCRATIE, avec la démission de Macron, l’idée de décider par nous-même, loin d’une utopie, fait désormais figure de revendication immédiate.

Deux remarques au niveau national:

  • ça a convergé! Notamment entre les gilets verts pour le climat et les gilets jaunes, partout, et naturellement, cassant ainsi la propagande du gilet jaune pollueur qui n’en a rien à faire de la planète: des moyens pour vivre ET pour sauver la planète!
  • un tas de petites communes, à l’appel de l’association des maires ruraux, bien loin de l’appel au calme moraliste de l’association des maires de France, ont ouvert leur mairie pour tenir des cahiers de doléances pour leurs habitant·e·s, une initiative bien reçue par les gilets jaunes, une initiative ancrée dans la situation, et le rappel que l’échelon communal est essentiel, que la France rurale et ouvrière est ici à l’avant-garde; et que la commune, même la plus petite, a besoin de services publics et doit être au cœur de l’organisation démocratique d’une nouvelle république.

Et puis les lycéens et les lycéennes étaient là, et n’ont pas l’intention de lâcher, d’autant moins après Mantes-la-Jolie.

LE SALAIRE, LA DIGNITÉ, LA DÉMOCRATIE: pour ces 3 revendications en même temps, il faut battre Macron, il faut donc grève et organisation. (AM).

*****

Strasbourg. Deux temps forts dans une journée de «mobilisation calme»

• Le matin, à 10h, tenue d’une assemblée générale de «gilets jaunes» place de la République. 120 participant·e·s au départ, le double peut-être lors de la dispersion une heure et demie plus tard. Aucune présence partisane visible, si ce n’est celle de quelques militants de l’UPR (Union populaire républicaine).

Les prises de parole sont diverses dans le contenu et leur style. Elles expriment la souffrance au travail, les fins de mois difficiles, l’humiliation et le ras-le-bol. Les revendications portent sur l’augmentation du pouvoir d’achat (salaires et prestations sociales), une plus grande justice fiscale, un meilleur contrôle des dépenses publiques (à consacrer en priorité aux équipements et services d’éducation, de santé et d’assistance), une exigence de démocratie (référendums populaires, contrôle des élus). L’assemblée plébiscite l’idée que le mouvement doit rester entre les mains des collectifs de base, en décidant de ses propres revendications et des formes d’action. On se sépare avec la promesse de se retrouver samedi prochain à la même heure au même lieu.

• En début d’après-midi, à 14h, rassemblement place Dauphine de deux à trois mille personnes venues marcher pour le climat à l’appel de différents collectifs et organisations écologistes. Les «gilets jaunes» sont présents au sein d’une foule très composite, largement mixte et au sein de laquelle tous les âges sont représentés. Nombreuses pancartes individuelles au slogan écolos, quelques drapeaux tricolores ou alsaciens. Aucune organisation identifiable. Après un tour de prises de parole, le cortège s’ébranle et s’écoulera, peu dynamique, sans incident notable, si l’on veut bien excepter une tentative (pas très sérieuse) d’un groupe de «gilets jaunes» d’aller au contact des CRS à l’un des barrages interdisant un éventuel passage de la manifestation dans l’ellipse insulaire où se tient le marché de Noël. La dispersion se fait place de l’Université après quelques ultimes prises de parole. (A. B.)

Vous pouvez écrire un commentaire, ou utiliser un rétrolien depuis votre site.

Ecrire un commentaire




Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

Recent Comments

Le site alencontre.org existe depuis plus de 12 ans. Il vient de changer d’aspect. De manière significative. Mais il n’a pas modifié ses objectifs : informer, analyser, afin de faciliter une compréhension des réalités économiques, sociales, politiques à l’échelle internationale. Dans ce sens, ce site valorise la liaison qui peut s’établir entre comprendre et agir, dans une perspective socialiste et démocratique. Ce «lifting» a été effectué pour répondre aux exigences d’un nombre croissant de lectrices et lecteurs. Nous espérons que celui-ci entrera en résonance avec les attentes des visiteurs de A l’Encontre et de La Brèche. Il leur appartiendra, aussi, de s’en approprier le contenu et de le commenter. Vous pouvez nous contacter sur redaction@alencontre.org