jeudi
11
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Alain Savard

Avec une foule de 500’000 personnes, la marche pour le climat de Montréal a été la plus importante du monde durant la semaine du 20 au 27 septembre. Pourtant, cette marche était également digne de mention pour une autre raison. Malgré les lois provinciales du travail qui empêchent les syndicats de faire la grève pour des raisons politiques, 11 sections locales représentant 7500 travailleurs/travailleuses ont officiellement voté en faveur de la grève d’un jour.

L’organisation de la grève a commencé en janvier 2019 avec une poignée d’enseignant·e·s de base qui étaient également impliqués dans des mouvements écologiques de base. François Geoffroy et Frédéric Legault avaient peu d’expérience avec les syndicats, mais lorsqu’ils ont vu que le réseau international Earth Strike appelait à une grève pour le climat le 27 septembre, ils ont décidé de consacrer toute leur énergie à organiser une véritable grève. Ils se sont associés au réseau syndical de base Lutte Commune [1] pour établir des liens avec des militants syndicaux sur la façon de faire avancer les choses.

La stratégie qu’ils ont élaborée a été d’obtenir que les assemblées locales des membres adoptent un mandat de grève. Ce mandat serait «conditionnel»: il ne prendrait effet que si une masse critique – au moins 10 sections locales représentant 5000 travailleurs – y participait. De cette façon, une section locale ne frapperait pas seule et ne serait pas vulnérable à la répression et à la marginalisation. Cette option a également permis aux sections locales de coordonner leurs activités sans avoir à utiliser les structures officielles des fédérations syndicales pour communiquer et élaborer des stratégies.

La coordination en dehors des structures formelles était importante parce que les syndicats qui, selon les organisateurs, pourraient faire grève appartenaient à diverses fédérations. Les initiateurs ne s’attendaient pas à ce qu’une majorité de syndicats se mettent en grève dans une seule fédération, et ils s’attendaient à ce que les sommets des fédérations soient réticents, sinon hostiles au projet.

Les enseignants votent pour la grève

En juin 2019, les trois premières sections locales avaient voté en faveur de la grève, représentant toutes les enseignantes et tous les enseignants du système public québécois des structures pré-universitaires (lycées d’une durée de deux ans), nommés CEGEP (Collège d’enseignement général et professionnel). La nouvelle se répandit rapidement parmi les enseignant·e·s qu’une grève pour le climat approchait. Dès lors, de nombreuses sections locales prévoyaient des votes sur la grève après les vacances d’été.

Ces votes ont eu pour effet de mettre les administrateurs (les proviseurs) de CEGEP dans une position délicate. Les administrateurs ne voulaient pas donner l’impression d’être «contre l’environnement» et n’étaient donc pas désireux de réprimer le mouvement de grève. Sous la pression, les administrations de plusieurs collèges ont décidé d’annuler les cours pour le 27 septembre. En lieu et place, ils ont annoncé une «journée institutionnelle» où les questions du changement climatique seraient discutées.

Plusieurs dirigeants syndicaux locaux ont donc annulé les votes sur la grève qu’ils avaient prévus pour le début de l’année scolaire. Comme les cours étaient déjà annulés, pensaient-ils, l’objectif de permettre à leurs membres de participer à la marche a été atteint.

Une grève, pas une annulation des cours

Mais la demi-douzaine d’animateurs qui étaient à la tête du mouvement ont répondu par un petit tract intitulé «Huit raisons de voter la grève quand même». D’abord, tous les CEGEP n’ont pas suspendu leurs cours. Deuxièmement, l’annulation des cours n’impliquait pas nécessairement que les enseignant·e·s seraient libres de participer au rassemblement.

Plus important encore, les enseignant·e·s avaient commencé à se mobiliser. C’était leur mouvement, pas un mouvement organisé par des proviseurs. Ils n’allaient pas marcher pour la planète parce que leur patron les «laissait faire», mais parce qu’ils avaient décidé de ne pas travailler.

Ce petit groupe a téléphoné, communiqué avec d’autres enseignants d’autres établissements, affiché le dépliant en faveur de la grève (voir sa reproduction au bas de cet article) sur un groupe Facebook à l’intention des enseignants de CEGEP et débattu de la proposition dans tous les lieux scolaires possibles.

Masse critique

Vers le 20 septembre, l’objectif de 10 sections locales représentant 5000 travailleurs a été atteint. Rapidement, les organisateurs à la base ont convoqué une réunion pour rassembler les membres des structures locales. L’idée était d’échanger des informations: comment les administrateurs réagissent-ils? Y a-t-il des menaces contre les grévistes? Quel est le statut juridique de la grève si les cours sont annulés? Quelqu’un a-t-il besoin d’aide pour organiser un piquet de grève?

Après une bonne discussion, il est apparu clairement que les gens n’avaient pas peur des amendes pour avoir organisé une «grève illégale». La légitimité de la cause et l’ampleur de la mobilisation avaient mis les directions au pied du mur. Comme les administrateurs avaient accepté d’annuler des cours dans de nombreux endroits, il était de plus incertain que ces derniers pourraient «prouver» légalement que les enseignant·e·s n’assumaient pas la charge de travail normale qui leur était imposée. D’une certaine façon, les salarié·e·s ont fait «reconnaître» leur vote pour la grève. Ils étaient en grève politique malgré les lois du travail.

Le 27 septembre, une grande partie de la province a été bloquée. Les étudiant·e·s des universités, des collèges et des écoles secondaires avaient voté en faveur de la grève. Cent cinquante firmes ont fermé leurs portes et ont laissé leurs employés se joindre à la marche. Des milliers de travailleurs ont pris un jour de congé. Et au milieu de cette tourmente, un groupe a effectivement fait grève, dans le sens réel du terme. 7500 salarié·e·s étaient fiers d’être en grève pour le climat. (Article publié sur le site canadien The Bullet, le 7 novembre 2019; article repris du site Labor Notes; traduction par la rédaction A l’Encontre)

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[1] Lutte commune est un regroupement de militant·e·s syndicaux qui vise à mettre en avant une vision combative, solidaire et démocratique de l’action syndicale. Le cœur du réseau est formé de personnes qui travaillent dans les secteurs de la santé, de l’éducation, dans les services sociaux ou au sein même du mouvement syndical lui-même. (Réd.)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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