vendredi
22
novembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Kecheng Fang

Les nouvelles quotidiennes en provenance de Hongkong ont permis au monde entier d’être bien informé sur les marches et les manifestations en cours qui ont été déclenchées par un projet de loi controversé sur l’extradition au printemps dernier. Des centaines de milliers de Hongkongais sont venus protester contre cette mesure, ainsi que contre la répression policière.

Ce que les gens en Chine continentale voient est tout à fait différent. Depuis 11 week-ends, les rues de Hongkong sont remplies de manifestants. Il s’agit en grande partie de marches pacifiques, décentralisées et auto-organisées. Mais les médias d’Etat et les médias sociaux chinois dépeignent des manifestations extrêmement violentes, fruit de complots par des «forces hostiles étrangères», dont la présidente de la Chambre, Nancy Pelosi, et la CIA.

Pourquoi, et comment, la Chine dispose-t-elle de cette narration alternative sur Hongkong? Voici ce que vous devez savoir.

Les thèmes relatifs à la souveraineté font l’objet de la plus grande censure

Hongkong est une région semi-autonome de la Chine, selon le principe «un pays, deux systèmes». La Loi fondamentale accorde aux habitants de Hongkong «la liberté d’expression, de la presse et de la publication; la liberté d’association, de réunion, de cortèges et de manifestation», entre autres droits. Bien qu’aucune des revendications [officielles] des manifestants ne mentionne l’indépendance, Pékin condamne le mouvement comme contestant la souveraineté chinoise à Hongkong. Pour les officiels chinois, cela dépasse la ligne rouge.

Ma thèse de recherche sur les positions des médias chinois sur différentes questions suggère que Pékin garde un contrôle étroit sur n’importe quel sujet lié à la souveraineté et à l’intégrité territoriale. En Chine, il ne peut y avoir qu’une seule voix: défendre la souveraineté et les intérêts nationaux de la Chine.

J’ai examiné des sujets d’actualité liés aux mouvements indépendantistes au Tibet, au Xinjiang et à Taïwan, ainsi que les différends territoriaux concernant les îles Diaoyu/Senkaku et la mer de Chine méridionale. J’ai également examiné les mouvements sociaux à Hongkong, y compris le mouvement des Parapluies de 2014 et les manifestations actuelles. Pour la Chine, tous ces événements entrent dans cette catégorie et sont soumis à un niveau de censure parmi les plus élevés.

Le système de propagande de la Chine ne se contente pas de censurer l’information, il produit et diffuse aussi l’information de manière proactive. En voici un exemple. Tout en gardant le silence sur les allégations de recours excessif à la force de la part de la police de Hongkong, les médias d’Etat chinois ont choisi avec soin les cas dans lesquels des policiers ont été blessés et ont amplifié les perturbations dans la ville.

La chaîne de télévision d’Etat a même diffusé de fausses nouvelles selon lesquelles la femme qui aurait été aveuglée par un projectile dit «cartouche sac à pois» de la police avait été tuée par un manifestant, utilisant une photo rapidement démystifiée pour suggérer que la femme avait accepté de l’argent pour participer à ces manifestations.

Le récit officiel en Chine accuse les forces étrangères d’avoir provoqué des «émeutes» à Hongkong [la législation actuelle à Hongkong sur les émeutes et le terrorisme date de la période coloniale anglaise – réd.]. Cette explication peut sembler absurde, mais elle s’inscrit dans la rhétorique familière de 100 ans d’humiliation étrangère dans les manuels d’histoire de la Chine.

Le nationalisme est un thème commun

La propagande en Chine est devenue de plus en plus participative à l’ère des médias sociaux. Les organes du parti tels que la Ligue de la jeunesse communiste et les médias officiels tels que le Quotidien du peuple invitent souvent les internautes à contribuer aux campagnes de propagande. Par exemple, après que les manifestants de Hongkong ont jeté un drapeau chinois à la mer le 3 août, les médias d’Etat chinois ont appelé les utilisateurs de Weibo [le microblog de Chine] à déposer le drapeau national avec le hashtag «1,4 milliard de protecteurs du drapeau national».

Il n’y a pas que les médias officiels chinois qui font la promotion du récit de la violence et des complots étrangers. Un grand nombre de comptes de médias sociaux gérés par des start-up privées en Chine participent activement à la campagne de propagande sur Hongkong. Il est fort probable que ces entreprises suivent le récit officiel pour protéger leur sécurité politique et leurs intérêts commerciaux.

En étudiant le contenu viral sur les médias sociaux chinois, je trouve que les messages nationalistes sont partagés beaucoup plus souvent que les autres types de contenu. Des recherches antérieures suggèrent que le contenu qui évoque la colère et l’anxiété est plus susceptible de se propager par voie virale. Dans le contexte spécifique de la Chine, un contenu nationaliste, qui met souvent en évidence l’hostilité étrangère et les menaces pour les intérêts nationaux, aide les comptes des médias sociaux à augmenter leur trafic et leurs adeptes, ce qui se traduit par plus de revenus publicitaires pour les jeunes entreprises.

Les vérificateurs de faits font face à une bataille difficile

Malgré la prédominance de la narration officielle, certaines personnes en Chine tentent de vérifier les articles les plus diffusés et de donner une image plus complète du mouvement. Par exemple, ils ont démystifié des informations chinoises selon lesquelles des manifestants de Hongkong avaient cassé le doigt d’un policier avec une pince. Ils écrivent également de longs articles pour expliquer les facteurs réels motivant les protestations.

Les autorités chinoises de propagande censurent fortement ces articles. Au cours des dernières semaines, ils ont supprimé certains comptes qui affichaient ce type d’articles. Mais ces articles fact-checking parviennent à atteindre une certaine population en Chine, en grande partie grâce à des réseaux privés et de partage.

La lecture d’un article vérifiant les faits ne garantit toutefois pas que le lecteur rejettera le récit officiel. Des études menées aux Etats-Unis ont révélé que l’identité politique influe sur la façon dont on perçoit la crédibilité des vérificateurs des faits. Tout comme les républicains peuvent être réticents à accepter un article vérifiant les faits qui est favorable au Parti démocrate, les lecteurs chinois ayant de fortes tendances nationalistes sont susceptibles de réfuter un article qui suggère que les manifestants de Hongkong ne sont pas aussi violents que les médias chinois le montrent.

De même, un certain nombre d’étudiants chinois étudiant à l’étranger ont choisi de faire confiance au récit de Pékin, malgré l’accès à de multiples sources d’information non censurées. Ils se sont récemment rassemblés à Sydney, à Londres et dans d’autres villes du monde pour soutenir Pékin et se sont heurtés à des militants de Hongkong. Des recherches antérieures suggèrent que les forts sentiments nationalistes des étudiants chinois sont en partie motivés par la crainte que toute critique à l’encontre de leur gouvernement puisse également nuire au peuple chinois.

Dans l’ensemble, la campagne de propagande en Chine continentale sur les manifestations de Hongkong semble très bien fonctionner pour le Parti communiste – peut-être trop bien. Certains nationalistes en colère en Chine réclament avec empressement une intervention militaire à Hongkong, en dépit du fait que cela entraînerait des coûts potentiels très élevés.

Mais des recherches antérieures suggèrent que les protestations nationalistes en Chine pourraient se retourner si le régime n’est pas disposé à y répondre. La même logique s’applique aux campagnes de propagande en ligne de la Chine. (Article publié dans le Washington Post, en date du 19 août 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

Kecheng Fang est professeur adjoint à l’Ecole de journalisme et de communication de l’Université chinoise de Hong Kong.

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