mardi
23
juillet 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Emma Graham-Harrison
et Verna Yu (à Hongkong)

La dirigeante de Hongkong, Carrie Lam, a été contrainte de faire une concession humiliante après une semaine de protestations massives, promettant de suspendre indéfiniment les efforts pour faire adopter une nouvelle loi controversée sur l’extradition [entre autres vers la Chine populaire] avant une autre manifestation qui a été appelée pour dimanche 16 juin.

L’annonce de Carrie Lam représentait peut-être la reculade gouvernementale la plus grave face à la pression de l’opinion publique depuis l’abandon d’une loi sur la sécurité en 2003, un moment démocratique important pour une ville où les gens sont libres de manifester, mais ne peuvent choisir leurs dirigeants [Carrie Lam a été choisie par 1200 représentant·e·s sélectionnés et sous la surveillance de Pékin].

Cependant, les opposant·e·s ont averti qu’ils y voyaient plus une retraite tactique qu’un aveu de défaite, visant à gagner du temps pour les intimider ou les démoraliser. On a déjà signalé des arrestations dans des hôpitaux alors que des personnes cherchaient à se faire soigner, ainsi que des cas d’activistes sur les réseaux sociaux.

«Vous pouvez dire qu’il s’agit d’une victoire partielle, en ce sens qu’elle a arrêté ce projet de loi pour le moment», a déclaré le député de l’opposition Charles Mok [Il écrit régulièrement dans CUP magazine]. «Nous ne faisons pas la fête. Beaucoup d’entre nous n’étaient toujours pas satisfaits qu’elle ne l’ait pas retirée complètement, et de la façon dont elle parlait de la police [évacuant sa brutalité].»

Charles Mok s’est joint à d’autres militants et critiques pour exhorter les résidents à descendre à nouveau dans la rue dimanche afin de maintenir la pression sur le gouvernement et le chef de l’exécutif. Lam s’est révélée être la cible pour les manifestants, beaucoup exigeant sa démission.

Lors d’une conférence de presse vigoureuse, après trois jours de silence, Carrie Lam s’est décrite à plusieurs reprises comme «ayant le cœur brisé» et a admis que le projet de loi avait «causé beaucoup de divisions» à Hongkong.

Mais elle a insisté sur le fait que ses seules erreurs étaient de communication. Elle a défendu la loi comme vitale pour la sécurité et a promis de relancer une version améliorée après de nouvelles consultations. Elle a également minimisé l’ampleur des manifestations et a défendu à plusieurs reprises l’utilisation de la force par la police comme étant défensive.

Plus tôt dans la semaine, elle avait alimenté la colère de la population en redoublant son soutien à la loi et en critiquant les manifestant·e·s – qui avaient enduré une journée marquée par les jets de gaz lacrymogènes, les tirs de balles en caoutchouc et des passages à tabac de la police – comme étant des «enfants pourris».

Son brusque retournement de position, qui aurait eu lieu après avoir rencontré l’un des dirigeants chinois les plus puissants vendredi, visait apparemment à éviter un nouveau chaos dimanche, bien que Carrie Lam ait nié qu’elle essayait d’apaiser les foules.

«La décision que j’ai prise ne vise pas à pacifier les gens ou, comme certains l’ont dit, à restaurer ma réputation endommagée», a déclaré Mme Lam aux journalistes, affirmant qu’elle avait agi pour arrêter l’escalade de la violence. «Il est temps de rétablir aussi vite que possible le calme dans la société.»

La montée des tensions a été presque entièrement provoquée par Carrie Lam, après avoir essayé de faire adopter ce projet de loi extrêmement impopulaire par l’assemblée législative avant sa session d’été, laissant peu de temps pour la consultation ou le débat malgré les implications profondes pour tout le monde, allant des dissidents démocratiques aux entrepreneurs [actifs sur le territoire chinois et pouvant être «pris» dans une affaire de corruption et autres règlements de compte].

Si le projet de loi sur l’extradition est adopté, il permettra aux résidents et aux visiteurs d’être envoyés en Chine pour y être jugés par des tribunaux «opaques» contrôlés par le Parti communiste. Selon les critiques, cela détruirait le «pare-feu» judiciaire qui protège Hongkong et saperait son économie et son mode de vie.

Certains magnats de Hongkong ont déjà commencé à transférer des avoirs à l’étranger en raison des inquiétudes suscitées par la loi sur l’extradition, a rapporté l’agence Reuters, citant des conseillers financiers, des banquiers et des avocats familiers avec ces transactions.

L’empressement de Carrie Lam visait apparemment à traduire en justice un homme qui avait brutalement assassiné sa petite amie enceinte à Taïwan, mais les autorités de ce pays craignaient que cela n’affecte la souveraineté de Taïwan et ont donc déclaré qu’elles n’utiliseraient pas l’extradition.

En réponse aux décisions de Carrie Lam, des centaines de milliers de manifestants se sont rassemblés dans les rues de la ville pour s’y opposer ce week-end et empêcher les législateurs de se rendre au Parlement mercredi pour voter.

L’ampleur des manifestations a fait l’objet d’un examen minutieux de la part de la communauté internationale, le candidat démocrate à la présidence américaine Joe Biden étant la dernière personnalité à intervenir dans l’affrontement, louant le courage des manifestants et avertissant les autorités que le «monde entier surveille».

Carrie Lam et les responsables de Pékin semblent maintenant avoir calculé que le coût politique d’une retraite temporaire et d’une réduction de la pression serait inférieur à celui d’une nouvelle confrontation.

Carrie Lam a rencontré l’un des plus hauts responsables politiques chinois, Han Zheng, dans la ville frontalière chinoise de Shenzhen, vendredi soir, pour discuter de la situation, a rapporté le pro-Pékin Sing Tao. M. Zheng est l’homme de confiance du gouvernement central à Hongkong, un vice-premier ministre et l’un des sept membres du comité permanent du Politburo de l’élite du pouvoir.

L’Assemblée législative doit être en vacances d’été en juillet. C. Lam a déclaré qu’il ne serait pas possible pour les législateurs d’examiner le projet de loi avant la fin de cette année; il est possible qu’il ne soit pas rouvert pour encore plus longtemps.

«Il semble peu probable qu’ils osent reprendre la controverse dans un avenir proche, et pas durant cette année», a déclaré Claudia Mo, une autre députée de l’opposition, même si elle craignait que le projet de loi ne revienne. «Une suspension est essentiellement un report. Ils ne font que retarder le coup.»

D’autres espéraient plus, surtout si les pressions publiques se poursuivent, que le gouvernement pourrait reculer de façon permanente, comme il l’a fait après les manifestations de masse contre une nouvelle loi sur la sécurité en 2003.

«Il y a un précédent historique ici. L’article 23, qui était censé réglementer la sécurité nationale, a également été mis en veilleuse indéfiniment, et il n’est pas revenu depuis», a déclaré Lokman Tsui, professeur adjoint à l’Ecole de journalisme et de communication de l’Université chinoise de Hongkong.

«Donc si vous considérez cela, ça pourrait vouloir dire qu’il ne reviendra pas. Mais en même temps, je pense que les gens ont raison d’insister sur un langage plus ferme, y compris le retrait de [la loi].»

Les organisateurs de la marche de dimanche 16 juin ont déclaré qu’ils poursuivaient la mobilisation et ont appelé les habitants de Hongkong à se rendre à nouveau en grand nombre pour protester contre les violences policières et l’arrestation de nombreux manifestants, ainsi que la loi elle-même.

«Nous avons vu tant de citoyens innocents brutalisés par la police», a déclaré Sham Tsz kit, responsable du Front des droits civils de l’homme, qui aide à organiser la manifestation.

«Notre colère est sans précédent, nous appelons les gens à protester demain, nous devons dire aux gens que nous gardons Hongkong». Le groupe a également mis en place une structure pour soutenir les manifestants arrêtés et blessés.

Une petite foule de manifestants déjà rassemblés près du siège du gouvernement samedi 15 juin a déclaré qu’ils n’avaient aucune confiance dans les promesses de Lam d’une plus grande consultation, et qu’ils se préparaient à un long combat.

«C’est une mesure temporaire pour calmer notre colère. Je ne le crois pas», a déclaré Alexandra Wong, 63 ans. «Même s’ils ne la relancent pas à nouveau [la loi], ils vont utiliser des moyens plus honteux et cachés pour la remettre à l’ordre du jour en douce.» (Article publié dans The Guardian, le 15 juin 2019; traduction A l’Encontre)

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