samedi
18
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Jane Slaughter

Les travailleurs de General Motors sont coincés entre un patron avide et des dirigeants syndicaux corrompus. Mais rien ne les a empêchés non plus de s’opposer au géant de l’automobile et d’exiger des salaires plus élevés et la fin du système de contrats à deux niveaux [un contrat qui implique qu’un secteur –ou deux – de salariés touche un salaire inférieur : two-tier contract] qui blesse et divise les travailleurs de l’automobile.

Les travailleurs de l’automobile en grève depuis minuit [le 16 septembre] chez General Motors (GM) se trouvent entre le marteau et l’enclume: une entreprise extrêmement rentable qui réclame des concessions scandaleuses et une direction syndicale qui n’a rien prévu pour gagner une grève et qui n’a même pas dit aux membres ce qu’elle allait faire. Les pancartes pour les piquets disent simplement: «UAW en grève.» (UAW: United Auto Workers)

Au cours des dernières décennies, de nombreux autres syndicats ont appris à faire des campagnes et des grèves pour le renouvellement des contrats, avec des membres du syndicat à bord, dès le départ. Mais si l’on regarde l’affrontement de l’UAW face à GM cette semaine, on pourrait penser que rien de tout cela ne s’est jamais produit.

Aucun badge n’a été distribué dans les usines. Les membres n’ont pas entendu une seule parole des dirigeants au sujet des objectifs de la négociation. Il n’y a pas eu de sondage auprès des membres, pas d’équipes pour la bataille contractuelle, pas de bulletins de négociation pour tenir les membres au courant. Pas d’actions préparant les piquets de grève, pas de refus de faire des heures supplémentaires, pas de sensibilisation du public, pas de négociation ouverte.

Comme ils l’ont fait pendant des décennies, les responsables de l’UAW ont gardé pour eux leurs «exigences», seule la direction ayant le droit d’y jeter un coup d’œil.

Les membres ne savaient que ce qu’ils lisaient dans les médias, a expliqué le manutentionnaire Sean Crawford à Flint, au Michigan. Pourtant, 49’000 membres de l’UAW sont très en colère contre l’arrogance et l’oppression flagrantes de GM pour être prêts à frapper.

Les grandes concessions exigées

La section locale 598 de Flint a brisé l’embargo lorsqu’elle a rapporté que GM veut que ses membres paient plus cher pour l’assurance-maladie et qu’elle offre une augmentation inférieure à l’inflation. Pire encore, la direction de GM ne veut aucun mouvement concernant son odieux système du two-tiers contract qui a inondé les usines avec des travailleurs externes moins bien payés – engagés par une filiale appelée GM Subsystems – et des employés temporaires de GM sans droits.

Beth Baryo, une ancienne intérimaire et maintenant une travailleuse «en progression» (donc touchant le deuxième niveau de salaire) à Burton, Michigan, a déclaré que les intérimaires ne peuvent s’absenter que trois jours de travail par an, sans rémunération, avec approbation préalable, et peuvent être obligés de travailler sept jours par semaine.

Au GM Tech Center où elle travaille, à l’extérieur de Detroit, Jessie Kelly a déclaré qu’il y a 1300 travailleurs employés par GM et 550 employés par Aramark [une importante transnationale d’intérim], qui font un travail qui était auparavant celui de GM.

GM a été renfloué par les contribuables à hauteur de 50 milliards de dollars en 2009. GM a réalisé plus de 8 milliards de dollars de profits en 2018, tout en ne payant pas d’impôt fédéral sur le revenu et en faisant un don de 22 millions de dollars à Mary Barra, sa PDG. Pour GM, exiger des concessions de la part de ses employés surchargés de travail est simplement un signe que la direction pense que l’UAW est un «ennemi» facile à manœuvrer.

Après tout, le président de l’UAW Gary Jones est peut-être distrait. En effet, sa maison et celle de l’ancien président de l’UAW, Dennis Williams, ont été fouillées par le FBI le 28 août 2019. Vance Pearson, le premier lieutenant de Gary Jones avant son accession à la présidence, a été accusé d’avoir utilisé les fonds du syndicat pour des dépenses personnelles de luxe; et l’on croit généralement que Jones et Williams seront les prochains. Pearson est le sixième représentant officiel de l’UAW à avoir récemment été accusé ou reconnu coupable de corruption.

Sean Crawford a déclaré au début de la grève: «Oui, l’UAW est corrompu. C’est au-delà de tout. Mais il ne s’agit pas d’eux. Aujourd’hui, il s’agit de nous. Nous pouvons et nous nettoierons la maison. Mais nous avons un combat plus immédiat sur les bras en ce moment.»

Jessie Kelly voulait, elle aussi, rallier les troupes contre GM: «Si quelqu’un au sein du syndicat abusait de son pouvoir, son avenir est déjà tracé pour lui. Le nôtre ne l’est pas, le nôtre est en l’air. Tout ce que nous pouvons faire, c’est être là l’un pour l’autre parce que si l’on dévie… GM gagnera parce qu’on s’est concentré sur le mauvais combat, en ce moment.»

Mitch Fox, maintenant à Romulus Engine, sa troisième usine GM après les fermetures et les licenciements, est malade de la corruption. Il espère que le discrédit des dirigeants pourrait être un motif de grève: «Avec tout ce qui se passe, peut-être qu’ils feront plus d’efforts pour regagner notre respect; j’espère que c’est leur plan.»

Mais si les contrats du passé sont indignes, le contrat que Gary Jones négocie est sûr d’être mauvais.

Vous pouvez voter non

Alors que les hauts dirigeants sont discrédités mais refusent de s’écarter, les grévistes de GM n’ont qu’un seul outil à utiliser face à la tenaille: leur droit de voter non lors de la présentation du contrat. Ils peuvent faire ce que les travailleurs de Chrysler ont fait en 2015: s’organiser pour refuser un contrat qui enchâssait le système des two-tiers.

En 2015, les travailleurs de Chrysler, sans soutien syndical, ont fait des dépliants et des t-shirts, des groupes Facebook pour partager leurs histoires et se sont rassemblés lors de réunions d’information.

Ils ont fait ce que personne ne pensait possible dans l’UAW et ont voté à 2 contre 1 contre l’offre de Dennis Williams, en surmontant sa déclaration provocante selon laquelle «mettre un terme au two-tiers contract, c’est de la connerie» et en remportant une victoire partielle. L’offre a été améliorée, établissant un droit de progression salariale pour les travailleurs du deuxième niveau, ceci jusqu’au plein salaire contractuel (mais toujours sans pension correspondante et sans la même couverture santé).

Peu après le vote de Chrysler, peut-être encouragé par le «non» de Chrysler, les travailleurs qualifiés de GM ont rejeté leur contrat, à près de 60%, obtenant quelques améliorations. (Les travailleurs de la production ont voté oui à 58%.)

En 2015, ce que les constructeurs automobiles ont donné d’une main, ils l’ont enlevé de l’autre, mais une disposition moins remarquée a également augmenté le recours aux intérimaires.

«Je vote contre toute proposition de contrat qui n’ouvre pas la voie à l’égalité pour tous les membres de GM/UAW», a déclaré Sean Crawford. «C’est un principe sacré. C’est le sens même du mot syndicat (union). Cette opportunité pourrait ne pas se représenter.» (Article publié dans Labor Notes, le 16 septembre 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

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