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décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Venezuela. Qu’est-ce qu’il y a derrière les coupures de courant?

Publié par Alencontre le 27 - juillet - 2019

Par Manuel Sutherland

Une nouvelle panne d’électricité dans tout le pays a privé d’électricité 15 Etats des Caraïbes, dont Caracas, lundi dernier, 22 juillet. Cette situation, qui provoque de grandes pertes économiques dans un pays déjà pénalisé par la crise et des sanctions, ressemble à ce qui s’est passé du 7 mars au 9 avril, avec des coupures massives qui ont duré jusqu’à une semaine dans certaines régions. La répétition de ces black-out nécessite une explication, certainement plus étayée que les allégations de Maduro. En avril, Manuel Sutherland avait publié un article à ce sujet dans la revue Nueva Sociedad. Il a été repris dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha le 26 juillet 2019. (Réd. A l’Encontre)

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La fin du cycle d’expansion est évidente pour la période 2014-2018, une période de cinq ans caractérisée par cinq chutes successives du PIB, ce qui n’a jamais été observé auparavant dans l’économie vénézuélienne. En 2017 et 2018, la crise s’est aggravée, avec l’hyperinflation qui a battu des records en Amérique latine. La baisse estimée du PIB dans le premier trimestre de 2019 devrait atteindre 45%, selon des prévisions modérées. Tout cela pourrait générer une baisse annuelle d’environ 25%, ce qui pourrait conduire à l’effroyable chiffre de 62,5% d’effondrement de la production pour la période 2013-2019.

D’une manière extrêmement synthétique, on peut dire que:

  • pour la cinquième année consécutive, le pays affichera la plus forte inflation au monde, estimée, selon l’Assemblée nationale (AN), à 1’698’488,2% pour fin 2018. Ainsi, le pays a connu le seizième mois consécutif d’hyperinflation (novembre 2017 à février 2019);
  • bien qu’il soit possible de soutenir que l’estimation de l’Assemblée nationale est exagérée, dans le meilleur des cas l’inflation en 2018 était d’environ 90’000%, compte tenu d’une dépréciation d’une ampleur similaire du taux de change;
  • la valeur du dollar parallèle (qui sert à fixer presque tous les prix dans l’économie) a augmenté de plus de 88’000% en 2018, ce qui a complètement désintégré le pouvoir d’achat;
  • les salaires réels pour la période 2013-2018 ont baissé de 95%.

Cette situation économique dramatique a gravement porté atteinte à la «gratuité» des services publics. La crise a rendu insoutenable le transfert des maigres revenus pétroliers par le biais de subventions gigantesques, ce qui a entraîné leur contraction.

Pourquoi le Venezuela subit-il des coupures de courant?

Dans le pays, seulement 1% de la production d’énergie primaire provient des biocarburants et des déchets, et seulement 11% a pour source l’énergie hydroélectrique; 54 % proviennent du pétrole et 34% du gaz naturel (chiffre de 2015), bien que le Venezuela dispose d’un énorme potentiel hydroélectrique sous-utilisé. Entre 2000 et 2015, la consommation de pétrole a augmenté de 20% et celle de gaz a diminué dans la même proportion. Le passage à des sources d’énergie moins polluantes a été ralenti par le maintien forcé de subventions énergétiques dantesques.

Bien qu’il ne soit malheureusement pas possible de s’appuyer sur le budget national, qui n’a pas été publié depuis 2016, on pourrait dire que l’énergie est distribuée à des tarifs qui reflètent des prix dérisoires. On peut dire, par exemple, qu’avec un dollar (parallèle), on peut remplir environ 200’000 réservoirs d’essence de 40 litres chacun. Quelque chose de semblable se produit avec l’électricité. Selon une étude réalisée en 2014, le pays perd (en tant que coût d’opportunité, soit le coût d’une autre option non réalisée) 51 milliards de dollars par an pour maintenir la subvention en essence, diesel, électricité et gaz.

Le faible prix de l’essence coûtait au pays 17 milliards de dollars par an, ce qui représentait 98,4% du coût réel du carburant; ce chiffre s’est aggravé parce que l’essence est encore moins chère en termes réels. Pour le cadeau du diesel, 13 milliards de dollars ne sont pas perçus annuellement. Au total, le pays a dépensé annuellement (2014) environ 34 milliards de dollars en subventions pour les carburants. Sans compter que la grande entreprise publique Cadafe (Compañía Anónima de Administración y Fomento Eléctrico) perd 40% de son électricité (énergie non facturée) en raison du vol continu lié aux connexions illégales.

Le total des subventions énergétiques accordées entre 2014 et 2016 est estimé à 75 milliards de dollars, soit environ dix fois la dette extérieure totale de la Bolivie en 2016. Prises cumulativement, elles équivaudraient à environ 20% du PIB moyen de ces trois années. C’est clairement insoutenable et c’est une invitation au gaspillage. Les dépenses publiques consacrées à l’éducation, à la santé et au logement (combinées) ont à peine atteint 9,6% du PIB en 2013, ce qui est nettement inférieur à cette subvention générale accordée.

Quelques raisons structurelles

Pour la plupart des grandes villes (à l’exception de celles situées dans l’Etat de Zulia), les coupures de courant ont été exceptionnelles jusqu’à fin 2018. Cependant, de nombreuses villes et communes éloignées de la capitale souffrent d’un fort rationnement électrique qui les a laissées des jours sans ce service essentiel. Cette «gestion de la charge», comme l’appelle aujourd’hui le rationnement, se manifeste depuis au moins dix ans sotto voce. Entre 2001 et 2005, il y a déjà eu 316 interruptions de plus de 100 mégawatts dans le réseau national interconnecté.

Bien que la loi actuelle sur l’électricité, qui date du 14 décembre 2010, stipule que l’accès à l’électricité est un droit de l’homme, il a été violé à plusieurs reprises, causant de graves dommages au pays. En septembre 2015, sept prématurés sont décédés à l’Hôpital Universitaire Doctor Luis Razetti à Barcelona, dans l’Etat d’Anzoátegui, suite à une panne de courant prolongée. Un cas similaire s’est produit au centre pédiatrique Doña Menca de Leoni, le 14 février 2018, à San Felix de Guayana. La panne électrique a duré quatre heures: l’installation électrique n’a pas fonctionné et donc la pression pour l’air comprimé et le flux d’oxygène faisait défaut. Le résultat: six nouveau-nés sont morts.

On pourrait penser qu’il n’y avait pas assez d’argent pour investir dans le système électrique. Cependant, c’est le contraire qui est vrai. Selon Víctor Poleo (ancien vice-ministre de l’Energie et des Mines), il y a eu un gaspillage estimé à 40 milliards de dollars d’investissements qui n’ont servi qu’à enrichir une bourgeoisie corrompue associée à la haute bureaucratie d’Etat. Pour beaucoup, la débâcle du système vient de la dénationalisation d’Electricidad de Caracas (Edc), par une vente irrationnelle faite par le gouvernement de Hugo Chávez en 2000 à la société américaine Aes. L’Edc a été aux mains d’Aes jusqu’en 2007, date à laquelle elle a été rachetée par Petróleos de Venezuela (PDVSA). L’opération a coûté 1,2 milliard de dollars, mais ce qu’Aes a vendu n’était pas ce qu’elle avait acheté en 2000, car elle avait déjà vendu de nombreux secteurs à des entreprises en Espagne et en Colombie.

Evidemment, il y avait une surfacturation énorme qui laissait des commissions juteuses. Dennis Vasquez, président d’Aes, a dit qu’ils n’avaient jamais fait une aussi bonne affaire. Les «nationalisations» du gouvernement bolivarien étaient honteuses: il y avait des compensations énormes avec des commissions monumentales qui enrichissaient une élite qui ne faisait nullement partie d’une «révolution socialiste» ou de quelque chose d’un peu similaire.

La classe ouvrière du secteur a également mis en garde contre les problèmes très graves. Il n’y a pas eu réponse gouvernementale. Les travailleurs de la Corporación Eléctrica Nacional (Corporelec), la centrale électrique qui regroupe toutes les compagnies d’électricité du Venezuela, n’ont pas signé leur convention collective depuis 2012. Les travailleurs techniques qui, en 2011, gagnaient plus de dix salaires minimums ne reçoivent plus qu’environ deux salaires minimums et, actuellement, gagnent 12 dollars par mois (au taux de change officiel).

Avec un salaire aussi bas, les techniciens les plus qualifiés ont décidé d’émigrer. On estime que sur 50’000, ils n’en restent que 30’000 et, malheureusement, ce sont les moins bien formés ou les plus proches de la retraite. Dans le Centro de Atención Eléctrica

travaille moins d’un tiers du personnel qui y travaillait il y a six ans; et cela avec moins d’outils, d’équipement et d’habits adéquats. Manifester du mécontentement ou une option politique défavorable au gouvernement pourrait les faire persécuter, être l’objet d’insultes typiques d’«apatrides» et de «traîtres» ou, pire encore, d’être suspectés de sabotage, comme le cas emblématique d’Elio Palacios, un syndicaliste (chavista) qui dénonçait le manque de maintenance et d’investissements dans le secteur et voyait la possibilité de la faillite du système électrique. Palacios a été arrêté et emprisonné, selon le Service de renseignement bolivarien (Sebin), pour la diffusion de «fausses informations (…) destinées à semer la panique et l’anxiété chez les citoyens».

Foudre électromagnétique ou simple feu

Pour Victor Poleo, ce qui s’est passé le 7 mars a été une série d’incendies sur le tronçon allant de Guri à Malena, une sous-station à 120 kilomètres du barrage à l’embouchure de la rivière Caura dans l’Orénoque. Les images satellitaires montrent des zones avec une chaleur de 700 degrés Celsius ou plus, c’est-à-dire plusieurs incendies dans ce tronçon ainsi que dans la région de Malena-San Geronimo (Etat de Guárico). Les incendies rompent mécaniquement et électriquement les conducteurs, et les systèmes de protection déclenchent l’arrêt. Ce jour-là, à 16h30, ils ont débranché la production du barrage du Caroní. Mais le volume de cette charge a été retourné violemment sur la salle des machines et a mis hors service les turbines des barrages de Guri, Caruachi et Macagua; le système est alors entré dans une situation d’instabilité et, comme il n’y a pas de centrales thermoélectriques, il y avait une demande non remplie et la panne de courant a frappé le pays.

Nicolás Maduro a commenté, sur une chaîne nationale, que le Système électrique national (Sen) avait subi une cyberattaque. Mais tous les experts dans le domaine de l’électricité l’ont considéré comme totalement impossible, car les systèmes de contrôle de Sen ne sont connectés à aucun réseau externe avec la possibilité d’une connexion attaquable via l’Internet. Sur la même chaîne, Maduro a affirmé que des attaques avaient été lancées avec des rayons d’impulsions électromagnétiques, partant de dispositifs, de navires ou de quelque chose comme ça. Ils auraient été tirés contre des stations de transmission électrique par ordre de Trump et de Guaidó. Cependant, la possibilité d’un rayon électromagnétique destructeur est totalement à négliger, pour ne pas dire ridicule, car l’énergie nécessaire pour que ce rayon détruise des parties de Sen nécessite une libération d’énergie équivalente à celle qu’une bombe nucléaire développe dans son explosion. Si tel avait été le cas, les traces d’une explosion que personne n’a vu, photographié (ou entendu) au Venezuela seraient visibles. (Article publié dans Brecha, le 26 juillet 2019; traduction A l’Encontre)

Manuel Sutherland est économiste et a une formation en génie industriel. Il est directeur du Centro de Investigación y Formación Obrera (Cifo) au Venezuela.

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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