lundi
26
mai 2019

A l'encontre

La Brèche

Hôpital de Léon: Hospital Escuela Oscar Danilo Rosales Argüello – HEODRA

Par Wilfredo Miranda Aburto

La doctoresse Rosario Pereira a été expulsée de l’hôpital faisant office de formation Óscar Daniel Rosales Argüello (Hospital Escuela Oscar Danilo Rosales Argüello – HEODRA), dans le département de León, immédiatement après que la directrice de ce centre hospitalier, Judith Lejarza Vargas, lui a remis sa lettre de licenciement. Trois agents de sécurité ont obligé la doctoresse à quitter le bâtiment sans même lui permettre de récupérer ses livres de gynéco-pathologie, qui contenaient un registre des cancers de l’ouest du pays.

«L’un des agents m’a dit qu’ils avaient reçu l’ordre de m’emmener à l’extérieur. J’ai affirmé que les hôpitaux sont publics, payés par nos impôts, et que je ne suis pas une délinquante. Je suis honnête et ma morale me permet de garder la tête haute», a déclaré la doctoresse Pereira, l’une des dix doctoresses licenciées en représailles politiques, le 27 juillet à León. Treize autres membres du corps médical de l’HEODRA ont également été victimes des représailles.

Rosario Pereira et ses neuf camarades sont des médecins spécialistes formés dans des universités internationales prestigieuses, comme celles de Caroline du Nord, de Vanderbilt, de Saragosse ou encore l’Université du Texas. Les profils de ces spécialistes sont uniques dans l’ouest du pays. Rien de leurs amples curriculum vitæ (CV) n’a été pris en compte au moment de leur licenciement. L’argument de la directrice de l’HEODRA, la doctoresse Lejarza Vargas, n’a pas été très différent dans tous ces cas: «pour des motifs politiques» ainsi que «pour avoir soutenu les protestations contre le gouvernement». 

Les médecins licenciés ne travaillent pas seulement auprès de l’HEODRA, certains enseignent à la faculté de médecine de l’Université autonome du Nicaragua (UNAN-León) et mènent des recherches scientifiques pour leur propre compte au Nicaragua, cela en association avec d’autres centres et universités étrangers.

La doctoresse Pereira a reçu une bourse pour étudier la gynéco-pathologie au MD Anderson Cancer Center [Université du Texas]. Elle faisait partie de l’«Equipe de travail du registre des cancers auprès de l’HEODRA», un projet soutenu par l’Université de Vanderbilt.

Les titres de ces médecins ne sont pas communs dans la profession médicale et, dans de nombreux cas, les afficher garantit une marque de prestige. Gustavo Herdocia Baus, par exemple, est chirurgien général avec une sous-spécialité en chirurgie plastique et reconstructive. Ce médecin est connu pour son habileté en microchirurgie pour soigner les mains détruites. C’est le seul à avoir un tel profil dans l’ouest du pays.

Herdocia Baus enseigne également. Il est aussi responsable des accords internationaux, accords qu’il a lui-même contribué à conclure pour les étudiants en médecine de l’UNAN-León, grâce à sa formation à l’étranger.

«Nous avons un accord avec l’Université du Wisconsin, où nous formons des chirurgiens généralistes pour une période de trois ans afin qu’ils deviennent spécialistes en chirurgie plastique et reconstructive. L’idée de ce programme est d’envoyer les résidents diplômés vers les endroits de ce pays qui en ont besoin. Nous avons un diplômé à Bluefields [capitale de la région autonome de la Côte caraïbe sud] et un autre à Matagalpa. L’accord a aussi été conclu avec l’Université de Frankfurt et de Bâle, en Suisse», a expliqué Herdocia Baus. Il a été renvoyé pour être l’un des médecins à avoir souscrit au communiqué affirmant leur disposition à prendre soin de tous les blessés du conflit, sans aucune exception.

La doctoresse Gladys Amanda Jarquín Montalván ne s’exprime guère, elle est un peu timide, mais son dossier professionnel est éblouissant. Elle est non seulement doctoresse et responsable de la clinique de soins des personnes atteintes du VIH-Sida de l’HEODRA, mais elle est aussi professeure adjointe à l’Université de Caroline du Nord. Elle possède deux masters liés à l’étude et au traitement du VIH-Sida. C’est la seule pédiatre spécialiste en infectiologie dans l’ouest du pays.

«La directrice m’a dit qu’on n’avait plus besoin de mes services. Je lui ai demandé pourquoi. Lejarza m’a répondu avoir reçu des plaintes d’infirmières selon lesquelles je les maltraitais. Je lui ai dit que si remplir les conditions de qualité des soins était un motif de plainte, je le regrettais beaucoup car cela fait partie de ma responsabilité envers les patients», a déclaré Jarquín Montalván.

La pédiatre infectiologue n’écarte pas la possibilité que le motif de son licenciement soit politique. «J’ai soutenu le premier communiqué qui se solidarisait avec les victimes, et nous avons souligné que nous nous occuperons des patients en vertu du principe avancé par Hippocrate: soigner toute personne, d’où qu’elle vienne», a ajouté Jarquín Montalván.

Les lettres de licenciement remises par la directrice Judith Lejarza Vargas sont succinctes, elles ne citent pas d’article du Code pénal. «A compter de cette date, nous n’avons plus besoin de vos services auprès de ce centre hospitalier», indiquent les lettres. Elles ont été remises aux dix médecins spécialistes et généralistes. Les représailles frappent 12 infirmiers et infirmières et 13 travailleurs de l’HEODRA.

Un plus grand nombre de spécialistes à l’étranger

La doctoresse Jarquín Montalván est préoccupée par ce qui adviendra des tâches dont elle était responsable. «Je gérais plusieurs programmes de traitement de maladies infectieuses et d’échange avec les universités de Vanderbilt et de Caroline du Nord afin de pouvoir assurer la mobilité des étudiants et aider la population», indique-t-elle.

Parmi les médecins renvoyés, le docteur Javier Pastora Membreño, chirurgien gastro-entérologue et responsable de la chirurgie à l’HEODRA. Les médecins à la retraite de León décrivent Pastora Membreño comme étant une éminence dans sa spécialité.

Pastora a obtenu, grâce au soutien des Universités du Wisconsin, de Saragosse et de Barcelone, l’installation d’un service d’endoscopie avancée (CPRE) à l’HEODRA afin d’établir le diagnostic et le traitement nécessaire pour les pathologies hépatiques biliaires et pancréatiques. «C’est le seul centre national de référence pour traiter ces maladies complexes et fréquentes. Plus de 2000 patients de tout le Nicaragua ont reçu des soins et bénéficié de cette procédure très spécialisée et coûteuse», ont précisé les médecins.

«Les services de soins spécialisés et sous-spécialisés pour le département de León et de l’ouest du pays resteront vides et, finalement, ce sont les patients qui perdent beaucoup. L’ouest du pays se retrouve sans spécialistes», se lamente Pastora.

La directrice Lejarza s’est montrée plus explicite avec Pastora lors de son licenciement. Elle lui a déclaré qu’il n’y avait «aucun problème» quant à ses activités professionnelles. «Elle m’a dit qu’elle me renvoyait pour des motifs politiques. Pour avoir exprimé mon soutien au peuple du Nicaragua qui protestait contre le gouvernement. Je lui ai dit que cela n’était pas un délit», rapporte Pastora.

Judith Lejarza Vargas, la directrice, n’a pas répondu aux appels téléphoniques de Confidencial qui cherchait à connaître sa version des faits.

Des policiers armés dans les salles d’opération

Yamileth Ruíz Carcache, anesthésiste et médecin cheffe de salle d’opération de l’HEODRA, a été licenciée pour avoir remis en cause la présence de policiers dans les salles d’opération alors que des personnes blessées à la suite d’interventions répressives y étaient opérées.

«La directrice m’a dit que le motif de mon renvoi provenait de mon manque de respect de la police. Je ne leur ai jamais manqué de respect, je leur ai seulement dit qu’ils ne pouvaient pas rester à cet endroit», affirme Ruíz Carcache, qui a suivi une formation en analgésie péridurale à Valence, en Espagne. «Il y avait toujours des policiers à l’entrée des salles d’opération. Je ne sais pour quelle raison. Les policiers me disaient que les blessés étaient des détenus, je suppose pour le simple motif d’avoir défilé lors des marches [contre le gouvernement]. Les agents affirmaient que la directrice avait exigé leur présence.»  

La direction de l’HEODRA était particulièrement préoccupée des balles que les chirurgiens extraient des victimes. Selon les médecins, ils devaient immédiatement les remettre à la directrice. Les docteurs exprimaient également leur désaccord quant aux critères d’hospitalisation qui n’étaient pas remplis. Certains patients devaient être hospitalisés, mais ils étaient renvoyés à leur domicile.

Bien que les docteurs affirment que la direction ne leur a jamais interdit explicitement de prendre soin des blessés, ils signalent certaines «situations» qui décourageaient des personnes de venir aux urgences. Par exemple, l’HEDORA était encerclée par des paramilitaires et le bâtiment était lui-même militarisé. Travailler dans ce climat, sous cette «persécution», était pour eux très difficile.

Parmi les licenciés, il y a des spécialistes en chirurgie oncologique comme le docteur Aron Delgado; Edgar Zúñiga, pédiatre dans le service d’urgence; César Vargas, orthopédiste avec une sous-spécialisation dans le traitement de la colonne vertébrale, et Jorge Alemán Zapata, pédiatre pneumologue, parmi d’autres. La majorité de ces médecins ont exercé en moyenne 20 ans à l’HEODRA.    

Ana María Hernández, infirmière pour les consultations externes, dont la protestation publique contre son licenciement a été largement reprise sur les réseaux sociaux, a aussi été renvoyée. L’infirmière a accusé la direction de l’HEODRA de vouloir leur «mettre une muselière».

«La goutte qui a fait déborder le vase, c’est lorsque j’ai annoncé aux patients du docteur Vargas qu’il avait été licencié parce qu’il n’était pas d’accord avec ce que faisait le gouvernement Ortega-Murillo. Dès cet instant, tous les crapauds des alentours sont allés le répéter à la doctoresse Lejarza et, 20 minutes plus tard, toute la «tourbe» [les affidés du régime] de l’hôpital m’est tombée dessus. Ils m’ont acculée et m’ont dit que je ne pouvais plus continuer à travailler car je maltraitais les patients», rapporte Hernández.

Hernández a rejoint samedi [28 juillet] une marche de soutien aux médecins de León, qui s’est arrêtée devant le bâtiment de l’HEODRA. «Ils veulent que nous restions avec une muselière sur la bouche et que nous ne disions rien des massacres qu’ils commettent… Il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Nous avons vu les garçons massacrés à Sutiaba [quarier indigène]. La police tirait sur les brancards comme si c’était des sacs poubelle», affirme l’infirmière.

Nettoyage à Jinotepe 

On a également appris qu’une quarantaine de membres du personnel médical de Jinotepe, dans le département de Carazo, ont été licenciés en représailles. Aliseth Barrera Reyes, secrétaire de réception de l’hôpital régional Santiago, a condamné le sous-directeur Álvaro Urróz pour avoir licencié des médecins sans motif.

«A 8 heures du matin, samedi, le sous-direction m’a fait appeler. Il m’a dit que c’était urgent. Il m’a dit: signe. Je lui ai demandé ce que j’allais signer. C’était mon licenciement. Il m’a répondu que je savais pourquoi on me mettait à la porte», rapporte Barrera Reyes. Le sous-directeur Urróz l’a accusée d’avoir occupé l’hôpital Santiago de Jinotepe avec des jeunes. L’épisode auquel il fait référence s’est déroulé début juin, lorsque des groupes [turbas] favorables au gouvernement ont pris le centre hospitalier, mais les rebelles l’ont rapidement récupéré.

Barrera Reyes travaillait depuis 28 ans à l’hôpital de Jinotepe. La secrétaire de de réception clinique assure qu’une quarantaine de personnes ont été licenciées. L’information n’a pas été confirmée, ce d’autant plus que le sous-directeur poursuit son oeuvre de licenciements. Parmi les personnes licenciées, le docteur Julio Sánchez, chirurgien qui a opéré plusieurs jeunes blessés par la répression paramilitaire. «Ils ont licencié des gens de tous les secteurs: brancardiers, surveillants, spécialistes, docteurs», énumère Barrera Reyes (Article publié le 29 juillet 2018 sur le site du journal nicaraguayen Confidencial; traduction A L’Encontre)       

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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