lundi
17
juin 2019

A l'encontre

La Brèche

Vendeuses ambulantes exigeant une place sur la plage d’Acapulco

Par Marlén de Castro

Karla de los Ángeles Villalobos Gómez, 17 ans, est allée faire du shopping dans un magasin proche de son domicile, à Acapulco [ville balnéaire dans l’Etat de Guerrero], et elle a disparu. C’était le 30 avril 2017. Interpol l’a récupérée un an et quelques mois plus tard, entre les mains d’une organisation criminelle.

Maribel, la mère de Karla, s’est adressée aux médias nationaux pour que le cas de sa fille fasse l’objet d’une enquête, car dans l’Etat de Guerrero, le bureau du procureur général (FGE), alors dirigé par Javier Olea Peláez [qui a dû démissionner en avril 2018, il devait trop s’occuper de ses «affaires», certainement], l’ignorait.

Frida Guerrera, la militante du blog qui défend les droits des femmes, a suivi l’affaire. Son blog sur les féminicides a des millions de visites. La Coalition contre la traite des femmes et des enfants en Amérique latine et dans les Caraïbes (Catwlac) est intervenue et Interpol a activé l’alerte rouge, l’alerte internationale pour les personnes disparues.

Voici l’histoire.

Karla est venue pour la première fois à Acapulco, à 16 ans, avec une sœur cadette et sa mère, Maribel, qui subvenait à ses besoins et à ceux de ses filles comme vendeuse ambulante. Toutes trois découvrirent la mer et furent fascinées par le port. Elles sont retournées vers Mexico avec l’idée de se débarrasser de leurs affaires et de s’installer près de la plage, à Acapulco.

Le 23 avril 2017, les trois sont revenues à Acapulco, ont loué une chambre et Maribel a commencé à vendre divers articles sur la plage, où ses deux filles l’aidaient parfois. Sergio, un ami de Maribel, les a aidées à s’intégrer dans le commerce ambulant sur la plage. Elías, un autre vendeur, était un ami de Sergio. Il a commencé à emmener Maribel et ses filles avec lui. Elias vendait des bouteilles d’eau à des touristes marqués par la chaleur. Il a demandé aux deux filles de l’aider.

Karla passait son temps plongée dans la lecture. Elle avait 17 ans à l’époque. Elle avait peur des vendeurs ambulants. Elle était craintive et très réservée. Elle était habillée avec de grandes chemises longues, des pantalons amples et portait toujours un chapeau. «Karla évitait ainsi les manifestations de manque de respect pour son corps et c’est pour cela qu’elle s’habillait de cette façon», a expliqué Maribel à Frida Guerrera. Karla n’avait jamais été séparée de sa mère. Elle avait toujours peur.

Le soir du 30 avril, lorsque Karla a disparu, Maribel et sa fille cadette ont commencé à vivre un cauchemar. Maribel se trouvait dans une région inconnue (Acapulco) et ne savait pas quoi faire cette nuit-là quand sa fille n’est pas revenue du magasin, si ce n’est de la chercher dans les environs.

Le lendemain, c’était le 1er mai, jour férié. Il n’y avait pas de personnel dans le bâtiment du procureur pour déposer une plainte. Elle s’est rendue à la plage pour voir si Karla était là. Elle y a rencontré Elias qui lui a dit qu’il savait où était l’adolescente, mais lui a demandé de l’argent pour lui dire où elle se trouvait et lui a dit lui-même que Karla travaillait déjà comme prostituée.

Maribel n’a été reçue dans les bureaux du procureur que le 3 mai. «Elle est sûrement partie avec son petit ami», lui ont dit les agents. Ils n’ont effectué aucune opération de recherche. Ce n’est que le 11 mai que le bureau du procureur général a reçu la plainte et a émis une annonce de disparition. «Avez-vous vu…?»

Selon les informations fournies à Frida Guerrera, le commandant Onorina et le policier Miguel Ángel Domínguez Tapia, au lieu de chercher Karla, affirmaient que la fille de Maribel était probablement partie seule pour se prostituer.

Finalement, Maribel a réussi à être reçue par le procureur qui, après l’avoir entendue, a affirmé: «Peut-être que votre fille est déjà morte.» Maribel lui a demandé d’enquêter sur Elias. Le procureur général a ordonné au commandant Onorina et au policier Miguel Angel Dominguez d’aller voir le vendeur de bouteilles d’eau et de lui demander ce qu’il savait sur Karla.

Maribel a raconté à Frida Guerrera que les fonctionnaires avaient emmené Elias, avec elle, en patrouille et qu’ils avaient fait le tour de la côte à la recherche de Karla. «C’était une farce que le procureur décide de m’envoyer chercher ma fille avec celui qui avait voulu m’extorquer.»

Maribel est alors allée à Mexico. Là, elle demanda l’aide de Frida Guerrera. La disparition de Karla a attiré l’attention des médias et des organisations internationales, devant lesquelles elle a dénoncé que la police municipale et le bureau du procureur général faisaient partie de l’organisation criminelle qui a enlevé sa fille.

Le cas de la disparition est repris par la Coalition contre la traite des femmes et des enfants en Amérique latine et dans les Caraïbes (Catwlac). Cette institution a réussi à enclencher l’alerte rouge directement par Interpol. Des mois après l’enquête, Karla a été retrouvée. Karla de los Ángeles Villalobos Gómez, sur le site officiel de la FGE, est toujours mentionnée comme «disparue»…

(Cette histoire a été élaborée par l’équipe d’Amapola qui fait du journalisme d’investigation et de dénonciation. Elle a été publiée sur le site Pie de Página le 4 juin 2019; traduction A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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