samedi
29
février 2020

A l'encontre

La Brèche

(diarioUChile)

Par Raúl Zibechi

La révolte chilienne a été attaquée par les carabiniers et cernée par les médias et les partis politiques. Cependant, elle n’a pas perdu de sa force et s’élargit avec la participation massive des jeunes femmes et, progressivement, des peuples originaires.

«Nous sommes redevenus un peuple» (Volvimos a ser pueblo): une simple affiche peinte sur papier, placée par une communauté de voisins sur l’avenue Grecia, est un cri de protestation contre le néolibéralisme qui avait transformé les gens en tout juste des consommateurs. Mais c’est aussi tout un programme politique et une éthique de la vie, en seulement quatre [en espagnol] mots.

Pas très loin de là, la Plaza de la Dignidad centrale, le nom donné à la Plaza Italia par la révolte chilienne, ressemble à une zone de guerre. Les commerces sont fermés sur plusieurs pâtés de maisons, ils ont été décorés avec des graffitis multicolores qui dénoncent la répression et incitent à la révolte contre les oppressions les plus diverses. Les jeunes ne veulent pas l’abandonner. Ils affirment que le jour où les manifestant·e·s quitteront la rue, tout sera perdu. Une logique implacable, mais difficile à soutenir après 50 jours de mobilisations.

La plupart des graffitis sur les murs des alentours, et sur les murs de tout le Chili, des centaines de milliers, dénoncent la violence des carabiniers [une des figures de la répression pinochétiste]. Ils nous «violent et nous tuent», «Non aux abus», «Pacos [flics] asesinos», «Paco culiao [enc..]», et j’en passe. Une larme de sang glissant le long d’un mur dit: «Vivre au Chili nous coûte un œil».

Les médias de droite soulignent que les murs «gribouillés», que l’on peut voir même dans les coins les plus reculés de la ville, salissent Santiago. Comme souvent, ils attachent plus d’importance aux pertes matérielles qu’aux yeux des 230 manifestants aveuglés par les balles des carabiniers et à la vie des quelque trois dizaines de personnes assassinées par les forces répressives depuis la mi-octobre.

En plus des graffitis dénonçant les Carabineros, il existe aussi de nombreux murs féministes, où la violence masculine et le patriarcat sont attaqués de front. Ils sont peints dans des tons violets et lilas qui se mêlent aux adjurations contre la répression. Mais les palmes de la créativité dans les protestations reviennent au spectacle «Un violador en tu camino» [Un violeur sur ton chemin], créé par Las Tesis, un collectif interdisciplinaire de femmes de Valparaíso. Il a été reproduit des millions de fois sur les réseaux socieux et rediffusé dans presque toutes les capitales d’Amérique latine et d’Europe.

Même les médias du système [de la Radiotelevisión Española et CNN au quotidien argentin Clarín] ont dû rendre compte de cette intervention dans la rue, une dénonciation sur un rythme de rap qui vise le gouvernement ainsi que les juges et la police. Le succès de cette performance montre à la fois l’indignation du monde face à la répression sauvage au Chili et l’influence croissante du féminisme dans les manifestations, avec ses propres voix et son style singulier.

Les statues sont un sujet à part. On dit que plus d’une trentaine de monuments à la gloire de militaires et de conquistadors ont été tagués, d’Arica, à la frontière avec le Pérou, jusqu’au sud des Mapuches. Sur la Plaza de la Dignidad, la figure équestre du général Baquedano a été peinte et partiellement couverte. L’historiographie officielle le considère comme un héros de la guerre du Pacifique contre le Pérou et la Bolivie [1879-1884], lorsque le pays voisin a perdu toute possibilité de sortie directe vers la mer.

A Arica, les manifestant·e·s ont détruit une sculpture en pierre de Christophe Colomb, qui était là depuis plus d’un siècle. Dans La Serena, la statue du colonisateur et soldat Francisco de Aguirre est tombée et à sa place, les voisins ont placé la sculpture d’une femme diaguita [Indiens du Nord du Chili et de l’Argentine actuels]. A Temuco, ils enlevèrent le buste de Pedro de Valdivia [gouverneur du Chili de 1541 à 1547 sous Charles Ier d’Espagne] et sa tête fut accrochée à la main du guerrier mapuche Caupolicán.

Pedro de Valdivia est dans le collimateur des manifestants. Le soldat, qui a accompagné Francisco Pizarro dans la guerre de conquête et d’extermination au Pérou, a fondé, avec la même méthode, certaines des principales villes du Chili, de Santiago et La Serena à Concepción et Valdivia. Il est l’un des personnages les plus détestés par la population. Sa statue a failli être renversée sur la Plaza de Armas, au centre de Santiago.

Mais l’événement le plus symbolique a eu lieu à Concepción, à 500 kilomètres au sud de Santiago. Des centaines de jeunes se sont rassemblés sur la Plaza de la Independencia, où ils ont démoli sa statue le même jour, le 14 novembre, pour commémorer le meurtre, il y a un an, de Camilo Catrillanca, un membre de la communauté mapuche mort aux mains des Carabineros. Le crime a provoqué une vaste réaction populaire dans 30 villes du pays. Dans certains quartiers de Santiago il y a eu des coupures de rues et des caceroleos pendant plus de 15 jours. Un an plus tard, le drapeau mapuche est le plus agité lors des manifestations chiliennes.

 Trawün mapuche à Santiago

Le dernier samedi de novembre, la Coordination des Nations Originaires, née lors de l’explosion, a appelé un trawün [rencontre, en mapudungun], dans le centre de cérémonies du Lo Prado, à la périphérie de la ville. Des Mapuches de différents quartiers de Santiago [Puente Alto, Ñuñoa, Pintana, entre autres] sont venus, là où ils ont déjà réalisé plusieurs rencontres locales. La rencontre commence par une cérémonie animée par trois longkos [autorités communautaires], suivie de chants et de prières d’une soixantaine de personnes sous un soleil de plomb. Après que la Pachamama leur a donné la permission, des discussions ont commencé, organisées en deux groupes, pour déterminer comment ils devraient se positionner sur les débats concernant une réforme de la Constitution.

Les femmes, parées de leurs costumes traditionnels, ont participé autant, voire plus que les hommes, qui portaient, eux, des bandeaux bleus. Très vite, deux positions ont pris corps. L’une d’entre elles a proposé de participer aux élections à la Convention constituante qui se tiendront en avril [le président du Sénat, Jaime Quintana, a annoncé mi-novembre l’organisation d’un référendum pour réviser la Constitution héritée d’Augusto Pinochet]. Les partis signataires du pacte [intitulé «Accord pour la paix et la nouvelle Constitution] ayant refusé aux peuples autochtones la possibilité d’avoir une circonscription électorale spéciale, le débat a porté sur la voie à suivre. Cette position s’est développée depuis le début des manifestations, bien qu’elle soit née il y a près de deux décennies, et elle est appelée «pluri-nationalité». Les Mapuches ne veulent pas être élus dans les partis existants, donc certains participants [dont plusieurs femmes] ont proposé la création d’un parti électoral mapuche. Ce courant de pensée s’enracine davantage dans les villes, en particulier à Santiago, où vivent des centaines de milliers de Mapuches. Son centre animateur se trouve chez les étudiants universitaires qui ont émigré du sud et qui sont à présent établis dans la ville. Il s’agit d’un discours cohérent et puissant. Il fait valoir qu’il reste peu de temps pour s’engager dans cette voie, puisque l’appel à élire les constituants aura lieu en avril.

L’autre courant défend l’autodétermination et l’autonomie, les positions traditionnelles des communautés mapuches du sud, les plus touchées par la répression de l’Etat chilien, par la militarisation de leurs territoires et par la dépossession de leurs terres [sous Allende, une certaine réforme agraire avait eu lieu, leur accordant l’accès à la terre] tombées aux mains des compagnies forestières. Ce sont aussi les communautés qui dirigent la récupération des terres et celles qui entretiennent la flamme de la nation et de l’identité traditionnelle mapuche. Pendant le trawün, une femme d’âge moyen a rappelé que «nous avons déjà notre propre gouvernement et notre propre parlement, nous n’avons pas besoin des politiciens». Et un jeune homme véhément se demandait: «Voulons-nous vraiment avoir un siège dans la politique winka [blanche]?»

 Assemblées, quartiers et classes

Le collectif Caracol, qui travaille dans le domaine de l’éducation populaire au sein des zones et territoires des périphéries, maintient dans ses analyses hebdomadaires que «l’accord de paix» signé à trois heures du matin le 15 novembre par tous les courants politiques – à l’exception du Parti communiste – a accordé «la survie» du gouvernement Piñera (collectif Caracol, 25 novembre 2019).

Le nom même du pacte trahit ses inspirateurs. S’il s’agit de «paix», dit Caracol, c’est parce qu’il y a eu une guerre, ce que le président Piñera dit depuis le premier jour des manifestations. La convocation d’une Convention constituante convenue contre une Assemblée constituante telle que celle défendue par les mouvements impose plusieurs filtres [1].

«Cette Convention ne sera pas composée de citoyens ou de représentants des mouvements sociaux et populaires, mais de représentants des partis politiques existants», déclare Caracol. Un affront auquel il faut ajouter les deux tiers requis pour l’approbation de toute proposition, ce qui signifie un veto encore plus flagrant pour toute proposition émanant de la rue. «Ils ont montré que les débats ouverts qui se sont développés partout au Chili ne les intéressaient pas, parce qu’ils ne s’intéressent pas aux délibérations populaires», poursuit le collectif Caracol.

Daniel Fauré, fondateur de l’organisation, a analysé dans un entretien avec Brecha que la décision du gouvernement de convoquer une constituante a été prise lorsqu’il a constaté la confluence entre la protestation de rue et la grève nationale, l’unité d’action des travailleurs syndiqués, des résidents et des jeunes rebelles. «Cela revient à un boycott des assemblées territoriales, des conseils ouverts et du trawün [rencontre mapuche]», a-t-il dit.

A ce stade, nous devons nous rappeler que la dictature d’Augusto Pinochet, qui a duré 17 ans, s’est lancée dans une profonde reconstruction urbaine à des fins politiques. Lorsque Salvador Allende est arrivé au pouvoir en novembre 1970, près de la moitié de la ville de Santiago était composée de «campements», des espaces repris et auto-construits par les secteurs populaires, qui sont ainsi devenus un sujet politique, sous le nom de «pobladores», et qui ont été au cœur du processus de changement brisé par la dictature.

Actuellement, et selon une carte établie par Caracol, il existe 110 assemblées territoriales à Santiago, organisées en deux grandes coordinations: l’Assemblée des Assemblées populaires et auto-convoquées, en zone périphérique, et la Coordination métropolitaine des assemblées territoriales, en zone centrale. Ces assemblées se distinguent, et parfois sont en concurrence, avec les conseils de quartier plus institutionnalisés. Bien qu’il y ait déjà eu un travail important au niveau territorial, la plupart de ces organisations ont été formées pendant le soulèvement. Elles organisent des activités culturelles récréatives, des débats entre voisins, des soupes populaires, viennent en aide aux blessés et aux personnes arrêtées lors des manifestations, et organisent des caceroleos contre la répression. Beaucoup de ses membres participent aux barricades nocturnes.

Mais comme au temps du dictateur, le Chili post-pinochetiste ne peut pas non plus accepter l’activisme des pobladores. La classe dirigeante chilienne ne peut concevoir que les «gueux» quittent leurs quartiers, parlent et occupent des espaces publics. Un récit de Caracol sur un affrontement qui a eu lieu à la fin novembre, lorsqu’un groupe de résidents s’est rendu dans un centre commercial du secteur le plus exclusif de Santiago, éclaire ce phénomène: «Il a suffi qu’un groupe de gens de classe populaire apparaisse dans la cour de leur temple de la consommation à La Dehesa [centre commercial au nord-est de Santiago] pour que la classe supérieure se mette à avoir peur et les appelle à retourner dans leurs quartiers de merde, bande de fils de pute» (collectif Caracol, 25 novembre 2019).

S’il est vrai que la révolte d’octobre 2019 clôture le cycle qui a commencé le 11 septembre 1973 avec le coup d’Etat de Pinochet, il est vrai aussi qu’un nouveau cycle s’ouvre, dont on ignore encore les principales caractéristiques. D’après ce que l’on peut voir dans les rues de Santiago, ce cycle aura deux protagonistes centraux: l’Etat policier – bras armé des classes dirigeantes – et les secteurs populaires, installés dans leurs «poblaciones» et en territoire Wall Mapu ou mapuche. Le bras de fer entre les deux façonnera l’avenir du Chili. (Article publié dans l’hebdomadaire Brecha, en date du 6 décembre 2019; traduction pour A l’Encontre par Ruben Navarro)

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[1] Nous reviendrons sur cette question en donnant connaissance à nos lecteurs et lectrices la critique faite par le Foro por la Asamblea constituyente, le 8 décembre 2019.

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Le pacte des partis pour une nouvelle Constitution: ficelé et bien ficelé

Par Francisco Claramunt

Vendredi 15 novembre: les parlementaires et les présidents de partis annoncent l’«Accord pour la paix sociale et la nouvelle Constitution»

«L’heure est venue de nous retrouver», a proclamé avec enthousiasme le sénateur Felipe Harboe [membre du Parti pour la démocratie, fondé par Ricardo Lagos en 1987, social-démocrate], au siège du Congrès, lorsque les représentants des principaux partis politiques ont finalement signé, aux premières heures du 15 novembre, l’Accord pour la paix sociale et une nouvelle Constitution. Harboe, ancien sous-secrétaire à l’Intérieur sous les gouvernements de Michelle Bachelet et Ricardo Lagos, a remercié «tous ceux qui ont contribué à la conclusion de cet accord»: à savoir, les partis de droite au gouvernement, ceux de l’ancienne Concertación [Coalition des partis pour la démocratie, réunissant le Parti pour la démocratie, le Parti socialiste, le Parti démocrate-chrétien, créée à l’occasion du référendum de 1988 sur le maintien au pouvoir de Pinochet], certains secteurs du Frente Amplio [créé en janvier 2017 et dirigé par Beatriz Sánchez], les principaux médias au Chili et les chambres de commerce, comme la Confédération de la production et du commerce, dont les porte-parole se sont précipités le lendemain pour célébrer «la bonne politique» dont ont fait preuve les signataires du pacte et pour appeler au retour de la «paix sociale» (Emol, 15 novembre 2019).

L’accord établit, tout d’abord, un référendum en avril de l’année prochaine. Les Chiliens devront alors répondre s’ils veulent ou non une nouvelle Constitution et, le cas échéant, quel type d’organe devrait la rédiger. Il y aura deux options: une «convention constitutionnelle mixte», composée de 50% de citoyens élus ad hoc et de 50% de parlementaires, ou une «convention constitutionnelle» dans laquelle tous les membres seraient élus spécifiquement pour ce rôle.

Quelle que soit l’option gagnante, les constituants seront élus «avec le même système électoral que celui qui régit l’élection à la Chambre des députés». En outre, la Convention constituante devra approuver les règles avec un quorum des deux tiers de ses membres en fonction. Elle siégera pendant neuf mois, avec la possibilité d’une prolongation de trois mois supplémentaires. Ensuite, ce qu’elle aura approuvé sera soumis à un référendum de ratification et, enfin, elle devra avoir l’approbation du Congrès.

Malgré la joie exprimée par les marchés le lendemain de l’annonce de l’accord, il y a toujours des insatisfaits. Guillermo Teillier, secrétaire général du Parti communiste, a déclaré à la presse: «Personne n’a rien demandé au véritable protagoniste, au peuple.» Ni son parti, ni le Parti progressiste, ni plusieurs membres du Frente Amplio ne soutiennent ce qui a été convenu lors de la réunion du Congrès le 15 novembre.

Au même titre, l’opposition a été exprimée par l’Unité sociale – composée de plus d’une centaine d’organisations sociales et, dans une large mesure, protagoniste des mobilisations qui ont lieu depuis le 18 octobre – qui considère que l’accord «a été conclu entre quatre murs et derrière le dos des mouvements sociaux» et «fait sur mesure pour les partis politiques». Parmi les membres de l’Unité sociale figurent la Central Única de Trabajadores, les principales fédérations étudiantes du Chili, la Coordinadora Feminista 8Mars, la Coordinadora No+Afp [contre le système de retraite privatisé par capitalisation], ainsi que les organisations des peuples indigènes, de défense de l’environnement et des pobladores.

Les mouvements rejettent le quorum élevé «qui perpétue le veto des minorités», l’âge minimum de 18 ans pour participer au processus constituant, l’absence de mécanismes de participation plurinationale et de parité des sexes, et considèrent que les mécanismes de représentation et d’élection établis par ce Pacte sont «fonctionnels aux parties responsables de la crise politique et sociale actuelle». Au lieu de cela, ils ont appelé à la poursuite des assemblées populaires, des débats publics ouverts et des trawün dans tout le pays dans le cadre d’un processus qui conduise à une Assemblée constituante nationale «convoquée et élue par le peuple, sans intervention du Congrès ou de l’exécutif en place». (Article publié par l’hebdomaire Brecha, le 6 décembre 2019; traduction pour A l’Encontre de Ruben Navarro)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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