
Par Adriano Campos
Alors que Jair Bolsonaro a été condamné et se trouve en résidence surveillée, l’extrême droite brésilienne resserre les rangs autour de son fils, Flávio Bolsonaro, désigné par son père comme le principal adversaire de Lula pour les élections d’octobre. Une campagne difficile, marquée par les polémiques et les divisions au sein du clan Bolsonaro, mais qui met en lumière le plan «trumpiste» visant à s’emparer de l’un des rares pays qui ne sont pas alignés pour l’instant sur une orientation de droite dure sur le continent.
[Cet article dissèque le «clan Bolsonaro». Les contributions suivantes aborderont la dynamique socio-politique et les enjeux continentaux que recouvrent les élections brésiliennes qui se tiendront les 4 et 25 octobre 2026. – Réd.]
La bataille finale de Lula dans un pays complexe
En novembre 2022, après la victoire électorale de Lula, le général Mário Fernandes, adjoint au Secrétariat général de la présidence de Bolsonaro, est entré au palais présidentiel et a imprimé un document intitulé «poignard vert et jaune». Élément central du complot putschiste du 8 janvier 2023[1], le plan visant à assassiner Lula, son vice-président Geraldo Alckmin et Alexandre de Moraes, juge à la Cour suprême fédérale, aurait pu ajouter une nouvelle carte au jeu trumpiste sur le continent, mais il a échoué.
L’arrestation et la condamnation des putschistes, parmi lesquels figurait Bolsonaro lui-même, ont démontré toute la justesse de la stratégie d’un «référendum pour la démocratie» adoptée quelques mois auparavant par le camp opposé à l’extrême droite, qui a permis de battre le président sortant avec une marge de seulement 1,8% des voix. Lula, âgé de 78 ans, marqué par 580 jours d’emprisonnement[2], un coup d’État et une tentative d’assassinat manqués, soutenu par 16 partis[3], a entamé son troisième mandat en tant que président de la République.
Dans un pays aux dimensions continentales, Lula a mis en place une stratégie de gouvernance similaire à celle de ses deux mandats précédents, en misant sur certains thèmes progressistes, dans lesquels il a remporté des succès, tout en renonçant à s’opposer aux blocages dans d’autres domaines, fruit d’une politique d’alliances élargies, dont l’éventail s’étend de la gauche (PSOL, REDE-Rede Sustentabilidade, Marina Silva) à la droite (Progressistes, MDB-Movimento Democrático Brasileiro). Sur le plan extérieur, il n’a pas renoncé au repositionnement international et régional du pays, en adoptant des positions fortes en matière de solidarité avec la Palestine et Cuba, de condamnation de l’escalade belliciste mondiale et, bien sûr, de lutte contre la stratégie impérialiste de Trump, en s’opposant à l’étranglement tarifaire, à l’expansion impérialiste et aux nouvelles voies d’exploitation des ressources naturelles. Sur le plan intérieur, le gouvernement Lula a mis en œuvre trois axes progressistes: une réforme fiscale qui a allégé la charge fiscale pesant sur les bas salaires et augmenté les contributions des plus riches; la réduction du temps de travail, qui s’est traduite par la fin du système de rotation 6×1[4]; la relance d’une politique en faveur de l’égalité raciale, en faveur des personnes LGBT ainsi que des peuples autochtones.
Les contradictions et les blocages du gouvernement ont, quant à eux, continué à refléter les inégalités structurelles et la lutte des classes dans le pays. André Singer et Fernando Rugitsky résument ainsi l’orientation: «La pression des capitalistes a été prise en compte dans le cadre dit «budgétaire» lancé fin mars [2023]. Il s’est alors avéré qu’il s’agissait d’un plan qui, dans la pratique, maintenait le réformisme timide au ralenti. Contrairement au plafond de dépenses instauré sous Michel Temer [président d’août 2016 à janvier 2019], qui gelait les dépenses en termes réels, la nouvelle règle autorise une augmentation des dépenses, à condition que les recettes fiscales progressent. Or, cette augmentation a été limitée à 70% des gains de recettes, dans la limite d’une expansion annuelle des dépenses publiques de 2,5% au maximum[5]. À ce choix de la maîtrise budgétaire s’ajoute la critique selon laquelle Lula a renoncé à lutter contre l’autonomie très peu démocratique de la Banque centrale, ce qui se traduit par un favoritisme envers le capital financier. Sur le plan rural et environnemental, la fragilité d’une politique de réforme agraire peu cohérente est flagrante, tout comme l’annonce stupéfiante, faite en octobre 2025, à la veille de la COP30 à Belém, de l’autorisation de prospection d’hydrocarbures à l’embouchure du fleuve Amazone. En matière de droits, le Brésil continue de criminaliser les femmes qui interrompent volontairement leur grossesse et de s’en tenir au modèle prohibitionniste de lutte contre la drogue.
Face aux avancées, aux concessions et aux contradictions, une chose est sûre: le contexte de forte polarisation et de menaces constantes de la part de Trump et de Marco Rubio, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, fait de Lula le candidat de consensus de la gauche pour briguer un quatrième mandat, lors d’élections qui s’annoncent disputées face à une extrême droite qui tente, à tout prix, de s’organiser autour du clan Bolsonaro.
Le clan Bolsonaro: un portrait de l’extrême droite brésilienne
Élu président de la République en 2018, avec 55,13% des voix et près de 58 millions de suffrages, Jair Bolsonaro a ouvert la voie à un retour en arrière violent, inégallitaire et cruel. Capitaine de l’armée accusé d’avoir planifié un attentat au sein d’installations militaires dans les années 1980, élu député fédéral pendant sept mandats (1991-2018), période durant laquelle il a été affilié à six partis différents, trait d’union politique avec des figures miliciennes de Rio de Janeiro, Bolsonaro était un homme politique corrompu et marginal lorsque Dilma Rousseff [présidente de janvier 2011 à août 2016; depuis mars 2023, présidente de la Nouvelle Banque de développement] a fait l’objet d’une procédure de destitution grotesque et intéressée menée par un secteur du Congrès national, en 2016.
L’ascension du bolsonarisme, fruit de la campagne menée contre la gauche et le camp progressiste, ourdie par l’extrême droite avec le soutien de secteurs traditionnels du centre et de la droite brésilienne, s’est concrétisée dans le projet de gouvernement lui-même. Un programme néolibéral, alliant une politique d’austérité budgétaire et un vaste programme de privatisations, s’est ajouté à la dévastation environnementale, à la prolifération des armes au sein de la population, au relèvement de l’âge de la retraite, à la forte réduction des ressources allouées à la science, à l’enseignement supérieur et à la culture, à l’attaque contre les mesures en faveur de l’égalité raciale et de genre, l’apologie des agissements génocidaires d’Israël et, plus dévastateur encore, une politique négationniste qui a entraîné 600 000 décès pendant la pandémie de Covid-19.
C’est fort de cet héritage que Jair Bolsonaro a obtenu 58 millions de voix en 2022, perdant les élections de justesse et tentant un coup d’État qui lui a valu une condamnation à 27 ans de prison et l’interdiction d’exercer toute activité politique lors de futurs scrutins. Mais le clan Bolsonaro poursuit le combat, à commencer par ses fils, «01, 02, 03, 04»[6], et son épouse, Michelle Bolsonaro, qui joue aujourd’hui un rôle crucial. Au cœur de ce combat se trouve la revendication d’une amnistie générale pour tous les participants à la tentative de coup d’État du 8 janvier, dans l’optique d’une éventuelle annulation de la condamnation de l’ancien président.
Carlos, «02», le plus influent des fils durant la campagne électorale agressive de 2018 et la présidence de son père. Élu conseiller municipal pour sept mandats consécutifs à Rio de Janeiro, il s’est fait connaître pour avoir dirigé le «cabinet de la haine», cellule chargée de diffuser de fausses informations en faveur du gouvernement et d’attaquer ses adversaires. Carlos a été accusé d’avoir recouru illégalement au système de renseignement brésilien (ABIN) pour accéder aux communications et à la géolocalisation de juges, de journalistes et de parlementaires de l’opposition.
Au milieu du mandat présidentiel de son père, il s’est retrouvé publiquement affaibli par des soupçons de corruption et de blanchiment d’argent remontant à ses mandats de conseiller municipal de Rio de Janeiro. En octobre 2026, Carlos Bolsonaro se présentera au Sénat fédéral pour l’État de Santa Catarina [Etat du sud du Brésil], son élection étant plus qu’assurée, selon les sondages.
Eduardo Bolsonaro, «03», l’extrémiste responsable des réseaux internationaux du clan. Député fédéral élu dans l’État de São Paulo, Eduardo s’est illustré en évoquant le retour de la dictature militaire et en défendant la dissolution de la Cour suprême fédérale; il a été l’un des principaux artisans de la campagne visant à semer le doute sur la fiabilité des urnes électroniques, utilisées avec succès au Brésil depuis 1996. Sa proximité avec Steve Bannon lui a ouvert les portes de la scène réactionnaire internationale et lui a permis de tisser des liens avec l’extrême droite sur l’ensemble du continent. Après le coup d’État manqué du 8 janvier, Eduardo s’est réfugié aux États-Unis, d’où il a orchestré la campagne en faveur de l’amnistie des putschistes. En collaboration avec Paulo Figueiredo, petit-fils de João Figueiredo, le dernier dictateur de la période militaire (1964-1985), Eduardo a fait appel à Jason Miller[7] et à Donald Trump Jr. pour convaincre l’administration états-unienne d’appliquer la loi Magnitsky[8] à l’encontre d’Alexandre de Moraes et de mettre en œuvre la menace d’une augmentation des droits de douane sur les importations de produits brésiliens. Ces agissements lui ont valu une condamnation judiciaire pour crime de contrainte, assortie d’une peine d’emprisonnement de quatre ans, ce qui renforcera son exil volontaire aux États-Unis et sa dépendance à l’égard de la protection politique de Trump et de Marco Rubio face à toute tentative d’extradition vers le Brésil.
Michelle, l’épouse dévouée. Femme évoluant dans la jungle misogyne du bolsonarisme, fonctionnaire d’origine modeste, Michelle est devenue conseillère parlementaire de Jair Bolsonaro en 2007; jusqu’en 2019, elle n’était connue que comme son épouse discrète et fidèle. Au cours des années où Bolsonaro a été au pouvoir, elle s’est fait connaître grâce à son intégration au sein du réseau des églises évangéliques néo-pentecôtistes ultraconservatrices, un univers en pleine expansion dans tout le pays. En 2023, elle a pris la présidence de la section féminine du Parti libéral, parti qui accueille et soutient le bolsonarisme. Son influence auprès des dirigeants évangéliques et de l’électorat féminin alimente les espoirs d’une carrière politique, initialement envisagée sous la forme d’une candidature au Sénat fédéral. Dans un contexte d’incertitude, certains milieux ont défendu sa candidature au poste de vice-présidente aux côtés de Tarcísio de Freitas, gouverneur de l’État de São Paulo et figure modérée de la droite[9], qui pourrait se présenter à la présidence. Comme nous le verrons, cette incertitude allait mettre à nu un conflit autodestructeur au sein du clan.
Flávio, «01», l’élu. La nécessité de préserver le contrôle sur les destinées de l’extrême droite au sein du clan guide aujourd’hui davantage les choix du noyau dur du bolsonarisme que la course à la présidence de cette année elle-même. Le choix de Jair Bolsonaro s’est finalement porté sur Flávio, le «01», le plus discret et le plus pragmatique des frères. Élu député d’État en 2002, il a obtenu 14% des voix aux élections municipales de Rio de Janeiro en 2016 et a été élu sénateur en 2018.
Le parcours de Flávio est long et révèle les liens de pouvoir de la famille dans l’État violent de Rio de Janeiro. Au cours de ses mandats de député d’État, Flávio s’est montré proche d’Adriano da Nóbrega, un ancien policier militaire dont on découvrira par la suite qu’il était membre de la milice connue sous le nom d’«Escritório do Crime»[10]. En 2018, le «scandale de la rachadinha» a mis au jour un système de blanchiment d’argent lié à son ancien conseiller, Fabrício Queiroz, figure de proue de l’univers des milices de Rio de Janeiro. Propriétaire de nombreux biens immobiliers à Brasilia et à Rio de Janeiro, Flávio présente des signes d’enrichissement illicite et est considéré comme un homme politique très proche du système. Mais le plus grand scandale n’a éclaté qu’après l’annonce de sa candidature à la présidence de la République.
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Milei baptise Flavio Bolsonaro

Le 25 juillet 2026, le Parti libéral tenait sa convention nationale à Sao Paulo. Elle a investi le sénateur Flavio Bolsonaro comme candidat à l’élection présidentielle brésilienne. Aux côtés de Flavio Bolsonaro, l’acteur remarqué de cette convention était Javier Milei, qui est intervenu comme président de la Nation argentine. A cette occasion, Milei a traité Lula de «taulard», le juge Alexandre de Moraes d’«ordure calculatrice et chauve». L’intervention de Milei a été jalonnée d’extraits d’une vidéo de Jair Bolsonaro, vidéo créée par intelligence artificielle. Milei inscrit son intervention dans la dynamique politique de basculement à l’extrême droite de «l’Argentine, la Colombie, le Pérou, le Chili, l’Équateur, et espérons-le, en octobre, le Brésil». Milei déclara qu’il plaçait ses espoirs dans la candidature de Flavio Bolsonaro: «Nous comptons sur toi, Flávio, pour arrêter ces foutaises socialistes ! Le socialisme du XXIe siècle a pris de profondes racines dans ce pays, avec l’infâme Forum de São Paulo, fondé par Lula et Fidel Castro, qui sert de grand réseau transnational pour la diffusion du communisme sur le continent.» Milei a attribué à Flavio Bolsonaro le rôle qu’il eut, selon lui, pour mettre en pièces le «risque Kuka», c’est-à-dire le risque de Cristina Kirchner. Si ce n’est que Flavio doit faire face au «risque Lula»: «Mais pourquoi Lula est-il menacé? Parce qu’il existe quelqu’un – comme cela s’est produit en Argentine – qui est prêt à se lever et à devenir la voix de cette majorité silencieuse qui a déjà subi des abus. Je parle de Flávio Bolsonaro, le fils de mon grand ami, l’ancien président Jair Bolsonaro! Pour ne rien arranger, cette ordure calculatrice et chauve ne m’a pas laissé rendre visite à mon ami injustement emprisonné.» (Réd. A l’Encontre)
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Le banquier «irmãozão», un film d’horreur et une belle-mère sévère
En 2024, Daniel Vorcaro, principal actionnaire de la petite banque Banco Master, était une figure influente dans les principaux cercles du pouvoir à Brasília. Son action ne se limitait pas au financement de campagnes électorales ni au parasitisme financier traditionnel. Daniel Vorcaro menait la grande vie, organisant des événements exclusifs et des fêtes somptueuses, mettant son jet privé à la disposition des responsables politiques pour leurs déplacements, corrompant des agents publics et facilitant le trafic d’influence à une échelle sans précédent. Tout cela était financé par des fonds publics issus d’un stratagème frauduleux. Selon l’enquête, la Banque Master levait des fonds auprès de caisses de retraite régionales et municipales, en proposant des titres à haut rendement qui ne disposaient pas de garanties suffisantes et ne reflétaient pas la situation financière réelle de l’établissement. Après l’arrestation de Vorcaro, le prix du sauvetage public de la banque a été estimé à sept milliards de dollars, ce qui en a fait l’un des plus grands scandales financiers du pays.
Les liens entre la femme d’Alexandre de Moraes – associée d’un cabinet d’avocats ayant fourni des services à Daniel Vorcaro – et la Banque Master, ainsi que les soupçons d’une relation entre le banquier et le Parti des travailleurs à Bahia, dont le gouvernement régional lui aurait cédé une succursale locale, ont fait peser sur le gouvernement de Lula la première vague d’érosion politique provoquée par cette affaire. La donne a rapidement changé avec la divulgation d’un enregistrement audio envoyé par WhatsApp par Flávio Bolsonaro, dans lequel le «01» demandait de l’argent à Daniel Vorcaro.
Conçu comme une arme de campagne, le film «Dark Horse» a été imaginé par Mário Frias, un acteur de troisième ordre qui a été ministre de la Culture sous Jair Bolsonaro et qui entendait désormais raconter l’histoire des souffrances et du dépassement de soi de son chef politique. Avec la participation du chrétien fondamentaliste Jim Caviezel, acteur américain incarnant Jair Bolsonaro, la sortie était prévue un mois avant les élections. Avec un budget estimé à 24 millions de dollars, l’un des plus élevés jamais enregistrés dans l’industrie cinématographique brésilienne, le film s’est retrouvé au cœur d’une nouvelle polémique. Selon l’enquête de The Intercept Brasil [11]. Flávio Bolsonaro aurait rencontré Daniel Vorcaro à au moins deux reprises. L’une de ces rencontres a eu lieu la veille de l’arrestation du banquier, alors que celui-ci avait déjà transféré 12 millions de dollars pour le financement du film. Dans l’enregistrement audio rendu public, Flávio s’adresse au banquier en l’appelant «mon grand frère», cherchant à obtenir des précisions sur le montant encore manquant.
Cet investissement exceptionnellement élevé pour une production de cette envergure a suscité des soupçons quant à la véritable destination de cet argent, ternissant ainsi l’image publique de Flávio.
Face à cette polémique, au pire moment de sa campagne, Flávio a trouvé une «main amicale» qui, loin de le soutenir, l’a entraîné dans un nouvel enfer. Quelques semaines après la diffusion de l’enregistrement audio compromettant et la révélation publique d’une dispute au sein du mouvement bolsonariste concernant la désignation des candidats régionaux, Michelle a publié une vidéo sur les réseaux sociaux, dans laquelle elle accuse Flávio de la maltraiter et de l’insulter en privé, évoquant la trahison et le mépris répété de la part de son beau-fils. À moins de 12 semaines de l’élection présidentielle, Flávio poursuit sa campagne, politiquement affaibli et en perte de vitesse dans les sondages. Mais au Brésil, la lutte va bien au-delà des urnes. [Depuis lors, Michelle a rallié la campagne de Flavio. – Réd.]
Système financier, terres rares, réseaux sociaux et ingérence militaire: le plan néocolonial de Rubio et Trump pour le Brésil
Le tableau ne serait pas complet sans une analyse de la manière dont chaque camp se positionne face au plan néocolonial de Trump et Rubio, dont le succès ou l’échec déterminera l’avenir du pays. Lula a réussi à contourner, avec habileté et efficacité, le premier obstacle que constituaient les droits de douane, en tirant parti d’une décision de la Cour suprême américaine et de l’incompétence d’Eduardo, qui a fait retomber sur la famille le fardeau de la culpabilité et de la responsabilité face aux menaces commerciales de Trump. Dans un contexte où les États-Unis affichent un excédent commercial avec le Brésil, ce qui permet au gouvernement de Lula de riposter à la nouvelle annonce d’augmentation des droits de douane[12], la guerre commerciale est avant tout utilisée comme un instrument de pression politique. Le «trumpisme» tente d’imposer sa volonté sur plusieurs fronts, dans le but de faire échouer Lula et de propulser Flávio Bolsonaro au poste de proconsul des États-Unis dans le pays.
En premier lieu, il y a le Pix, le système public de transactions et de paiements qui remet en cause l’hégémonie du système Visa[13].Créé entre 2016 et 2020 sous l’égide de la Banque centrale, le Pix est aujourd’hui un moyen de paiement extrêmement populaire, fréquemment utilisé pour les transactions les plus diverses au Brésil. Contrairement au système Visa, qui impose des frais aux commerçants, le Pix est un système gratuit, dont les données sont gérées par la Banque centrale. Début juin, l’administration Trump a publié une «enquête commerciale fondée sur la section 301 de la loi sur le commerce de 1974», dans laquelle elle accuse le Brésil de porter «injustement préjudice aux entreprises américaines actives dans des services concurrents de paiement électronique, notamment par le biais de politiques favorisant son champion national, le Pix»[14]. Plus qu’une simple protection du système Visa, Trump et Rubio souhaitent anéantir cet exercice de souveraineté en matière d’infrastructure de paiement, afin d’empêcher que ce modèle ne soit reproduit par d’autres pays. Le sujet est si sensible que Flávio Bolsonaro a été contraint de s’engager publiquement à défendre le système, après que son frère, Eduardo, eut préconisé un compromis sur cette question en échange du soutien politique de Trump et de Rubio.
Vient ensuite la question du contrôle des terres rares et des minerais critiques. En mars, Flávio Bolsonaro est intervenu en tant qu’orateur lors de la Conservative Political Action Conference (CPAC), à Washington, adressant un message sans équivoque au parterre réuni: «Le Brésil sera le champ de bataille où se jouera l’avenir de l’hémisphère. Car le Brésil est la solution pour les États-Unis afin de mettre fin à leur dépendance vis-à-vis de la Chine en matière de minerais critiques, en particulier les terres rares. À l’heure actuelle, les États-Unis dépendent encore de la Chine pour environ 70% de leurs importations de ces minéraux»[15]. Ce discours a été prononcé pendant les négociations tarifaires entre le gouvernement Lula et l’administration Trump, à un moment où le Brésil cherchait à négocier avec la Chine un accord commercial portant sur l’exportation de minéraux critiques. Ces ressources sont essentielles à la production de semi-conducteurs, de batteries, de véhicules électriques, d’équipements militaires et d’autres technologies stratégiques, ce qui fait de leur contrôle l’un des principaux axes de la concurrence géopolitique entre Washington et Pékin.

L’ingérence états-unienne se fait également sentir dans la réglementation des réseaux sociaux et le contrôle public des algorithmes. Entre 2019 et 2023, la Cour suprême fédérale a ouvert deux enquêtes importantes: celle sur les «fake news» et celle sur les «milices numériques». Toutes deux visent à enquêter sur les activités criminelles commises sur les réseaux sociaux et à les sanctionner, notamment les menaces adressées aux membres de la Cour suprême. Le juge Alexandre de Moraes a fréquemment ordonné la suspension de comptes suspects, la suppression de contenus et exigé une modération plus rigoureuse de la part des techno-oligarques. Le principal affrontement a eu lieu avec Elon Musk qui, après avoir racheté l’ancien Twitter en 2022, a refusé à plusieurs reprises de se conformer aux décisions judiciaires brésiliennes. La suspension de la plateforme, en 2024, a été utilisée par le camp bolsonariste comme un instrument de mobilisation politique, accusant Alexandre de Moraes d’attaquer la liberté d’expression et de persécuter les adversaires politiques de Lula. Un autre point de tension réside dans la tentative du gouvernement actuel de réglementer les plateformes d’«ubérisation» de l’économie, en présentant des propositions visant à renforcer les droits du travail des salariés, dans une orientation opposée à celle suivie par Trump aux États-Unis.
Enfin, on observe une ingérence militaire et judiciaire dans la souveraineté brésilienne. En juin, Flávio et Eduardo ont été reçus par Trump et Rubio à la Maison Blanche. À l’ordre du jour du clan figurait un message à visée électorale: solliciter le soutien de l’administration Trump dans la lutte contre les organisations criminelles, répandues sur l’ensemble du territoire brésilien et actives dans les domaines les plus divers de l’activité économique. En réalité, la classification du PCC (Primeiro Comando da Capital) et du Comando Vermelho en tant qu’organisations terroristes étrangères par les États-Unis était déjà en préparation bien avant la rencontre avec les frères Bolsonaro[16]. Les cartels de trafic de drogue du Salvador, du Mexique, du Venezuela, d’Haïti et de l’Équateur avaient déjà fait l’objet de cette même classification peu après la deuxième investiture de Trump, par le biais d’un décret présidentiel.
L’objectif est de renforcer les fondements d’une éventuelle ingérence militaire, judiciaire et financière de l’administration Trump dans ces pays et de compliquer la résistance des gouvernements locaux, dans la mesure où s’opposer à la lutte contre ces organisations criminelles est une position très impopulaire. L’importance de cette question a conduit Lula à profiter du sommet du G7 (qui s’est tenu du 15 à 17 juin à Évian-les-Bains, France) pour adresser un message à Trump et Rubio: «Le défi posé par le crime organisé, qui terrorise les communautés et détourne des ressources publiques qui devraient être consacrées à la construction d’écoles, d’hôpitaux et de routes. Cet effort [contre la criminalité transnationale] doit tenir compte du respect de la souveraineté des États.»
Dans le grand jeu d’échecs brésilien, Lula et la gauche résistent et se battent pour remporter une nouvelle victoire, tandis que le clan Bolsonaro cherche à conserver les rênes de l’extrême droite, ouvrant la voie à Flávio pour qu’il prenne la place de proconsul de Trump et Rubio au Brésil. (Article écrit fin juillet 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Après avoir perdu les élections présidentielles de 2022, Jair Bolsonaro a refusé de reconnaître pleinement sa défaite et a alimenté une campagne visant à discréditer le système électoral. Le 8 janvier 2023, des milliers de ses partisans ont envahi et saccagé le Congrès national, la Cour suprême fédérale et le Palais du Planalto, dans le but de faire pression sur l’armée pour qu’elle renverse le gouvernement démocratiquement élu de Lula. (A.C.)
[2] En 2018, Lula a été condamné pour corruption et blanchiment d’argent dans le cadre de l’opération «Lava Jato», ce qui l’a empêché de se présenter aux élections présidentielles de cette année-là et lui a valu une incarcération de 580 jours. En 2021, la Cour suprême fédérale a annulé ces condamnations, estimant que le tribunal qui l’avait jugé n’était pas compétent pour cette affaire et que le juge Sérgio Moro (nommé ensuite par Bolsonaro au poste de ministre de la Justice) avait fait preuve de partialité, et lui a ainsi restitué ses droits politiques. (A.C.)
[3] Parti des travailleurs (PT), Parti socialiste brésilien (PSB), Parti communiste du Brésil (PCdoB), Parti vert (PV), Parti socialisme et liberté (PSOL), Réseau de durabilité (REDE), Solidarité (SD), Avante (AVANTE), Agir (AGIR), Parti républicain de l’ordre social (PROS), Parti démocratique travailliste (PDT), Citoyenneté, Parti communiste brésilien (PCB), Parti socialiste unifié des travailleurs (PSTU), Parti de la cause ouvrière (PCO) et Unité populaire pour le socialisme (UP). (A.C.)
[4] Le système «6×1» était un régime de travail dans lequel le salarié/la salariée ne bénéficiait d’un jour de repos qu’après six jours de travail consécutifs. Son abolition a ramené la durée maximale du temps de travail à 40 heures hebdomadaires et garanti deux jours de repos par semaine, sans réduction de salaire. (A.C.)
[5] 2023, o lulismo em câmara lenta | André Singer e Fernando Rugitsky [21/12/2023] (A.C.)
[6] Jair Bolsonaro désigne ses fils par des surnoms d’inspiration militaire, en suivant l’ordre chronologique de leur naissance. (A.C.)
[7] Jason Miller est un ultraconservateur et une figure de proue de l’univers MAGA, ayant occupé les fonctions de porte-parole et de conseiller lors des campagnes présidentielles de Trump en 2016, 2020 et 2024. (A.C.)
[8] La loi Magnitsky (Global Magnitsky Human Rights Accountability Act) permet aux États-Unis de sanctionner des ressortissants étrangers accusés de corruption grave ou de violations des droits de l’homme, par le gel de leurs avoirs, l’interdiction d’entrée sur le territoire des Etats-Unis et des restrictions d’accès au système financier états-unien. (A.C.)
[9] Tarcísio de Freitas est ingénieur civil et ancien capitaine de l’armée brésilienne. Après une carrière technique au sein des gouvernements de Dilma Rousseff et de Michel Temer, il s’est fait connaître en tant que ministre des Infrastructures de Jair Bolsonaro (2019–2022), devenant ainsi l’une des figures de proue du bolsonarisme. En 2022, il a été élu gouverneur de l’État de São Paulo et a été souvent cité comme l’un des successeurs politiques potentiels de Bolsonaro. (A.C.)
[10] L’«Escritório do Crime» était une organisation paramilitaire liée aux milices de Rio de Janeiro, composée majoritairement d’anciens agents des forces de sécurité et spécialisée dans les meurtres commandités. Les autorités brésiliennes lui attribuent également une implication dans des réseaux d’extorsion et dans le contrôle de territoires urbains, en collaboration avec des milices locales. (A.C.)
[11] Série Vaza Flávio | The Intercept Brasil. (A.C.)
[12] Governo reage a novo tarifaço com indignação e ameaça retaliar EUA | CBN (02/06/2026). (A.C.)
[13] Contrairement au Brésil, qui dispose depuis 2020 du Pix, un système public de paiements instantanés géré par la Banque centrale, la plupart des pays d’Amérique du Sud restent fortement dépendants des réseaux internationaux de cartes, notamment Visa et Mastercard, pour effectuer des paiements électroniques. Cette dépendance confère aux entreprises des Etats-Unis une position dominante dans l’infrastructure régionale des paiements, tandis que les systèmes nationaux tels que le Pix réduisent les coûts de transaction, renforcent l’autonomie financière et diminuent la dépendance vis-à-vis des opérateurs privés étrangers. (A.C.)
[14] Por que PIX incomoda tanto o governo Trump? | BBC Brasil (02/06/2026). (A.C.)
[15] Le Brésil possède les deuxièmes plus grandes réserves mondiales de terres rares, les plus grandes réserves de niobium, la deuxième plus grande réserve de graphite ainsi que d’importantes réserves de lithium, de nickel, de cuivre, de manganèse et de vanadium, ce qui lui confère une position stratégique dans l’approvisionnement en minerais essentiels à la transition énergétique et à l’industrie de haute technologie. (A.C.)
[16] Le Primeiro Comando da Capital (PCC) et le Comando Vermelho (CV) sont les deux plus grandes organisations criminelles du Brésil. Apparu dans le système pénitentiaire respectivement dans les années 1970 et 1990, ces groupes se sont étendus à l’ensemble du territoire brésilien et à plusieurs pays d’Amérique du Sud, se consacrant principalement au trafic de drogue et d’armes, au blanchiment d’argent, à l’extorsion et à d’autres formes de criminalité organisée. La rivalité entre ces deux groupes a été à l’origine de nombreux épisodes de violence au Brésil. (A.C.)

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