
Par Gideon Levy et Alex Levac
De nouvelles installations militaires à la base de Ganim, dans le nord de la Cisjordanie, où Sami a été tué. (Crédit: Alex Levac)
Le nord de la Cisjordanie est en train de devenir une «mini-Gaza». Le trajet le long des larges routes menant du nord-est de la Cisjordanie vers Jénine et le point de passage nord vers Israël – le poste de contrôle de Gilboa – est désolant. Les routes sont bordées de ruines silencieuses. Jusqu’à récemment, c’était le dernier «endroit sûr» de la Cisjordanie – le seul district exempt de colonies, de violences commises par les colons et de présence militaire significative. Ces derniers mois, cette région est elle aussi tombée entre les mains des colons.
Alors que les colonies de Ganim, Kadim et Sa-Nur refont surface, et que Noa et d’autres avant-postes s’implantent, Israël s’est attelé à ravager cette région également.
Des bases militaires sont construites à une vitesse record le long des routes, à un coût énorme. Les villages agricoles paisibles de la région sont désormais enfermés derrière des grilles en fer jaune et la circulation a été fortement perturbée le long des routes d’accès menant à la ville de Jénine. Les colons ont planté des centaines de drapeaux israéliens le long de kilomètres de routes, en signe de leur souveraineté, comme partout ailleurs dans les territoires. D’énormes blocs de béton, des postes de contrôle et des monticules de gravats. Bienvenue!
Les décombres qui jonchent les bas-côtés proviennent de magasins, de kiosques, de serres, de restaurants et aussi d’habitations, démolis au cours des dernières semaines. Ils témoignent en silence de ce qui s’est passé et confèrent à la région une atmosphère rappelant celle de Gaza. «Défrichage», comme l’appelle l’armée. Seul le restaurant relativement luxueux Qasr Ali Baba (le Palais d’Ali Baba) est encore debout, mais probablement pas pour longtemps.
C’est ainsi qu’Israël fait venir davantage de colons: en détruisant les biens et la vie de communautés pastorales dont les habitants n’ont jamais fait de mal à personne. De cette manière, il éradique le dernier bastion palestinien de Cisjordanie où l’occupation était moins manifeste. La voie est désormais ouverte aux pogroms perpétrés par les nouveaux colons, aux oliviers abattus, aux voitures et aux champs incendiés, au bétail volé, aux récoltes pillées et, bien sûr, à la prolifération des postes de contrôle.
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Abd al-Karim Sa’adi, chercheur de terrain pour B’Tselem – le Centre d’information israélien pour les droits de l’homme dans les territoires occupés –, nous explique que ce processus est déjà en cours. Les colons arrêtent au hasard des véhicules palestiniens, menacent leurs conducteurs d’emprunter à nouveau ces routes – désormais réservées aux Juifs – et leur volent parfois leurs clés de voiture.

Cela commence à se produire sans cesse, explique Abd al-Karim Sa’adi, de jour comme de nuit. En effet, lorsque nous nous rendons dans la région cette semaine, on aperçoit à peine des véhicules palestiniens sur les routes entourant les nouvelles colonies en plein essor – on ne voit que les voitures des colons qui célèbrent la fête de Souccot [1] par un énième acte glorieux de dépossession. Les nouvelles versions de Ganim, Kadim et Sa-Nur, évacuées en 2005, se dressent déjà à nouveau, avec une multitude de mobil-homes. Homesh est repeuplé depuis longtemps; et l’avant-poste de Noa est venu grossir les rangs. Des affiches électorales [27 octobre] de Bezalel Smotrich [Ministre des Finances et ministre au ministère de la Défense], l’instigateur de cette entreprise inique, sont placardées le long des routes.
Cette région autrefois charmante et verdoyante, dernier bastion de nature préservée, a été spoliée. Du sang coulera sans doute ici comme de l’eau à un moment donné. Il semble couler partout où se trouvent des colons et des soldats. Un Palestinien a déjà été tué: à la fin du mois dernier, Sami Zuweida, 32 ans, qui circulait en voiture près du poste de contrôle à l’entrée de Ganim, a été abattu par des soldats. Selon les Forces de défense israéliennes, il aurait tenté de commettre un attentat à la voiture bélier, mais l’armée a rejeté la demande du journal Haaretz visant à consulter les images de vidéosurveillance qui auraient pu confirmer ou infirmer cette allégation. «Nous ne diffusons pas d’images d’attaques», ont-elles répondu, malgré des cas antérieurs où l’armée avait diffusé de telles images lorsque cela servait ses intérêts.
Abd al-Karim Sa’adi soupçonne que ce meurtre – survenu peu de temps après une attaque palestinienne contre des colons près de la «source volée», près de la colonie de Neveh Tzuf (également connue sous le nom de Halamish) – était un acte de vengeance de la part des soldats. Cela aussi est impossible à prouver.
Pendant ce temps, la famille du défunt est en deuil, dans son appartement loué de la ville de Jénine. Leurs ancêtres ont été expulsés en 1948 de leur village situé près de Nes Tziona; eux-mêmes ont été chassés du camp de réfugiés de Jénine avec tous ses autres résidents. Le camp a été partiellement démoli le 21 janvier 2025. Le corps de Sami a été emporté par des soldats et n’a pas été restitué.
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Depuis lors, les Zuweida vivent au quatrième étage d’un immeuble du quartier «allemand» de Jénine. Pourquoi «allemand»? Les habitants racontent qu’en 1948 un grand nombre d’entre eux ont émigré en Allemagne, et ce nom est resté depuis.
De là, on aperçoit Afula et le mont Gilboa, ainsi que ce qui reste de leur camp de réfugiés. Les membres de cette famille bédouine ont travaillé pendant des décennies en Israël; ils ont de nombreux amis juifs et parlent l’hébreu. L’idée que quelqu’un issu d’un foyer aussi serein que celui-ci puisse commettre un attentat leur semble tout à fait improbable.
«Je n’arrive toujours pas à croire que Sami soit mort. Je n’y crois pas car son casier judiciaire a toujours été vierge, vierge», déclare le père dans un hébreu courant.
Hassan, 62 ans, et Nihad, 52 ans, ont huit enfants. Le deuxième aîné, Sami, vivait avec sa femme à environ 15 minutes en voiture de là, dans la partie est de la ville, dans le quartier dit «universitaire», ainsi nommé en raison de sa proximité avec l’Université arabo-américaine.
Nous avons parcouru en voiture l’itinéraire qu’il avait emprunté ce jour fatidique du 20 septembre. Parti de chez lui le matin, il a conduit son cousin à l’école au volant d’une Hyundai Accent, la voiture d’un ami. Il avait ensuite prévu de rendre visite à ses parents, puis d’aller aider son plus jeune frère, Taha, âgé de 19 ans, qui venait d’ouvrir un nouveau magasin de pièces détachées automobiles. Il n’y est jamais arrivé.
Sami a fait des études de travail social à l’Université ouverte d’Al-Quds, puis a travaillé pendant des années en Israël, dans le bâtiment. Hassan (le père) avait fait de même – pendant une quarantaine d’années; il leur était même arrivé de travailler ensemble.
Ce dimanche-là, à 13 heures, Hassan a entendu un reportage télévisé faisant état de la mort d’une personne aux mains de l’armée, mais il a poursuivi ses projets de la journée en se rendant chez sa sœur pour le déjeuner, où il a rencontré leur frère, l’oncle de Sami, qui savait ce que leur père ignorait: l’oncle a annoncé à Hassan que Sami avait été blessé, puis, immédiatement après, qu’il avait été tué. Le bureau de liaison palestinien du district avait informé le frère, afin qu’il puisse prévenir le reste de la famille.
Hassan s’est immédiatement rendu sur le lieu de l’incident, tel qu’il avait été signalé – près de la nouvelle base militaire de la colonie de Ganim. Nous sommes passés par là cette semaine en nous rendant chez la famille, où des amis s’étaient rassemblés pour présenter leurs condoléances. La route est très large à cet endroit; on tourne et on arrive au poste de contrôle situé à l’entrée de la base. À l’abri derrière de gros blocs de béton, deux soldats étaient assis là, leurs fusils pointés de manière menaçante sur les voitures circulant sur la route principale.
Lorsque Hassan est arrivé, cherchant à savoir ce qui était arrivé à son fils, les soldats l’ont chassé, fusils au poing, et lui ont ordonné de rentrer chez lui. Moins de deux heures plus tard, huit jeeps de l’armée sont arrivées devant l’immeuble des Zuweidas à Jénine. Les soldats ont placé Hassan et Taha en garde à vue, les ont ligotés et leur ont bandé les yeux, puis les ont emmenés à la base de Ganim où Sami avait été abattu. Au départ, ils avaient l’intention de détenir Nihad également, mais ils y ont renoncé.
Hassan et Taha ont été laissés, menottés, allongés sur le sol d’un bâtiment de la base pendant quatre heures, peu de temps après avoir appris la mort de leur cher Sami. L’armée ne se serait certainement jamais comportée de la même manière envers une famille juive en deuil!
Au cours des heures qu’ils ont passées là-bas, se souvient Hassan, il a entendu un soldat demander qui étaient les deux hommes allongés par terre, et un autre soldat répondre: «Ce sont le père et le frère du type qui a été tué. Il a été tué par erreur.»
Entre-temps, Hassan a reçu l’ordre de s’entretenir par téléphone avec le «capitaine Abu Daoud», un agent des services de sécurité du Shin Bet. Abu Daoud s’est excusé pour ce qui s’était passé, puis a commencé à poser des questions sur Sami. Hassan a répondu: «Son dossier est vierge. Non seulement le sien, mais aussi celui de tous ses frères et sœurs – toute la famille.» «Nous sommes désolés de ce qui s’est passé», a déclaré l’agent, selon Hassan. «Ce qui est fait est fait.»
Finalement, le père et le frère ont été libérés de leurs menottes et autorisés à partir. Hassan a demandé à un soldat: «Et le garçon? Et la voiture?» Mais le soldat a répondu que cette affaire ne relevait pas de sa compétence. La famille ne sait toujours que très peu de choses sur ce qui s’est réellement passé.
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Le service de presse de l’armée israélienne (IDF) a déclaré cette semaine, en réponse à une demande de renseignements du journal Haaretz: «L’excellent “conducteur” mentionné dans votre article est un terroriste qui, le 20 septembre, a perpétré une attaque à la voiture bélier dans le but de blesser des soldats à la base de Ganim, dans [le territoire relevant de la compétence de] la brigade Menashe. Les forces du 890e bataillon présentes sur place ont riposté en tirant sur le véhicule et ont neutralisé le terroriste. Un autre terroriste qui se trouvait dans la voiture a été arrêté par les forces de l’ordre.»
À Jénine, personne n’a entendu parler de l’arrestation d’un passager. Le chercheur de B’Tselem Sa’adi note qu’un motard a également été placé en garde à vue à peu près au même moment, mais personne ne sait qui il est ni pourquoi il a été interpellé; pour autant que l’on sache, il ne se trouvait pas dans la voiture avec Sami.
Il ne reste plus que la photographie de Sami sur la grande affiche de deuil accrochée dans le spacieux salon de la maison de ses parents: celle d’un jeune homme robuste et de belle apparence, vêtu d’un maillot Adidas blanc, le regard fixé sur l’horizon.
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Après avoir quitté les Zuweidas, nous sommes allés rendre visite à un ami malade, G., qui vit dans une maison située sur la colline surplombant ce qui reste du camp de réfugiés de Jénine. À l’hôpital an-Najah de Naplouse, où il est soigné, on est à court du médicament de chimiothérapie dont il a besoin. Le traitement du grave cancer dont il souffre est désormais suspendu pour une durée indéterminée. Israël ne transfère pas à l’Autorité palestinienne les impôts qu’il perçoit pour son compte, et par conséquent l’hôpital ne reçoit pas les fonds qui lui sont alloués.
G., que nous connaissons depuis son enfance, a été incarcéré pendant quatre ans sans procès à la prison de Nafha, dans le Néguev. Il a été libéré il y a environ un mois. Il raconte qu’il a été battu quotidiennement, contraint de porter la même chemise pendant toute cette période et ravagé par une infection de gale. La faim était insupportable. Les prisonniers – il partageait une cellule de six lits avec seize autres détenus – étaient contraints d’embrasser le drapeau israélien et quiconque refusait était roué de coups.
G. n’est pas le premier à nous fournir de tels témoignages sur les camps de torture israéliens [voir à ce propos l’article de Dikla Taylor-Sheinman dans Jewish Currents du 17 août 2026: «The Torture Regime»] placés sous le contrôle du ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, qui en tire une fierté si manifeste.
Il se souvient notamment d’une occasion où des gardiens sont entrés dans la cellule et ont exigé de connaître son nom; lorsqu’il s’est levé pour répondre, il a reçu une balle dans le ventre, tirée à bout portant avec un fusil. «Si vous êtes un homme, levez-vous et nous vous tirerons dessus à nouveau», ont déclaré les gardiens. Mais G. était incapable de se relever; il n’a pas reçu de soins médicaux appropriés pour sa blessure. Il affirme ne pas aimer parler de son incarcération, mais ses tics faciaux en disent long.
Un porte-parole de l’Administration pénitentiaire israélienne a déclaré, en réponse: «Les allégations soulevées dans cette question sont inexactes et dépourvues de fondement factuel. L’Administration pénitentiaire israélienne fonctionne dans le strict respect de la loi, et sous le contrôle et la supervision des autorités compétentes. Tous les détenus jouissent de leurs droits et sont traités conformément à la loi.» (Article publié dans Haaretz le 3 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] La fête de Souccot commémore les abris précaires (souccot) dans lesquels les Israélites ont vécu pendant leur traversée du désert de quarante ans après la sortie d’Égypte, sous la protection divine. (Réd.)

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