lundi
9
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Religieuses catholiques qui participent à Santa Cruz de la Sierra à la manifestation saluant la démission d’Evo Morales, le 10 novembre 2019 (Daniel Walker)

Par Nicolás Iglesias Schneider

La religion a toujours été présente dans la politique bolivienne et elle est un facteur fondamental dans les processus subjectifs de changement social dans ce pays andin. Selon les données de 2018 de l’Institut national de statistique bolivien, 71% de ses habitants se définissent comme catholiques, 21% comme évangéliques, 4% s’identifient aux religions indigènes (bien que beaucoup vivent leur religiosité originale en dialogue avec le catholicisme populaire) et 3% se reconnaissent comme adhérents aux autres religions.

En 2009, sous le gouvernement d’Evo Morales, la laïcité de l’Etat a été garantie par la nouvelle Constitution, ce qui a provoqué des désaccords avec la hiérarchie catholique et les élites de Santa Cruz. Malgré cela, la religion n’a pas été exclue de la scène politique ni des processus de légitimité symbolique utilisés par Morales: «Evo a renforcé les pratiques religieuses ancestrales andines», a expliqué à Brecha Julio Córdova Villazón, sociologue bolivien et chercheur dans le domaine des phénomènes religieux. «Par exemple, la cérémonie d’investiture du gouvernement a eu lieu à Tiahuanaco, avec la participation de yatiris (prêtres-médecins aymaras), d’amautas (sages communautaires), et la réalisation à l’intérieur du palais du gouvernement des offrandes à la Pachamama [la mère terre]. Ce n’étaient cependant pas les seuls signes religieux. Bien que Morales ait pris ses distances par rapport aux pratiques cléricales de l’Eglise catholique romaine, en 2015, il avait reçu le pape François, le premier pontife à visiter le pays. A cette occasion, les deux ont été les protagonistes d’un échange polémique symbolique. Le pape a remis au président bolivien une mosaïque de la Vierge et une copie de son encyclique sur l’environnement. Morales a offert au pontife une croix gravée sur une faucille et un marteau, réplique de l’œuvre du prêtre jésuite espagnol Luis Espinal Camps, torturé et assassiné par des paramilitaires en 1980 pour avoir dénoncé la violence politique en Bolivie.

Morales a même fait plusieurs gestes religieux au cours de la dernière campagne électorale, qui visait sa réélection pour un quatrième mandat consécutif, a également rappelé Julio Córdova Villazón. Par exemple, l’ex-président actuel a reçu la communion lors de la cérémonie de remise en état de l’église de Nuestra Señora de la Inmaculada Concepción à Tarija, un geste diffusé par la chaîne publique. Dès l’époque où il était syndicaliste, Evo Morales a su montrer sa proximité avec l’Eglise méthodiste bolivienne qui, en mai de cette année, lui a donné un bâton qui, comme le disait Mgr Antonio Huanca à l’époque, symbolisait «fermeté et autorité». Au cours de la cérémonie, Huanca a également affirmé que son Eglise a qualifié le mandat gouvernemental de Morales comme un «temps de paix et de renouveau» (Página Siete, 24 mai 2019).

Le leader du Mouvement pour le socialisme a également participé cette année à plusieurs réunions avec les Eglises pentecôtistes et néopentecôtistes, cherchant soutien et légitimité, a rappelé Julio Córdova. Le 18 mai, il a reçu le soutien du pasteur Fabricio Roca, de l’église de l’Assemblée de Dieu [évangéliste], qui a affirmé que «le binôme officiel (Morales et son vice-président, Álvaro García Linera) doit continuer à diriger le pays car c’est le chemin que vous, Seigneur, avez tracé pour notre Bolivie». Roca a ensuite prié et demandé une bénédiction pour le président et son gouvernement: «Nous bénissons le président Evo, le vice-président Álvaro et nous déclarons victoire et bénédiction pour notre Bolivie» (Página Siete, 24 mai 2019).

Córdova a fait remarquer dans cet hebdomadaire qu’«en ce qui concerne l’aspect politico-électoral, tant le gouvernement d’Evo Morales avec son syncrétisme que (la présidente autoproclamée) Jeanine Áñez savent comment utiliser les symboles religieux pour obtenir le soutien de la population […]. De mon point de vue, les Boliviens ont un haut niveau de foi religieuse, mais un très faible niveau de confiance interpersonnelle et de confiance dans les dirigeants sociaux et politiques.»

La Croix et l’Epée

Dans un récent entretien avec Telesur [télévision liée au régime de Maduro], le théologien bolivien Alejandro Dausá a souligné le puissant symbolisme religieux choisi par le leader social et entrepreneurial Luis Fernando Camacho [de la région de Santa Cruz]. Le Macho, comme on l’appelle dans son pays, a appelé à «de nombreux massifs rassemblements dans un lieu bien connu à Santa Cruz de la Sierra, où il y a une très grande image traditionnelle du Christ et un autel où se trouvait le pape François lorsqu’il visita Santa Cruz. A cela s’ajoute l’utilisation de l’image de la Vierge, du chapelet et de la Bible […]. Depuis des mois, Camacho s’est montré en tant que croisé dans la lutte entre le bien – qu’il représenterait – et le mal – représenté par Evo Morales et le parti au pouvoir» (10 novembre 2019).

Il y a quelques semaines, le leader de Santa Cruz – qui se définit lui-même comme catholique – a dit qu’il était chargé de déposer la Bible au siège du gouvernement, et il l’a fait avec un drapeau national [qui s’oppose au drapeau wiphala dont les couleurs renvoient aux sept ethnies indigènes] et la lettre de démission qu’il prétendait faire signer au président. Cette image a été diffusée à l’échelle mondiale. Mais cet opposant de Morales ne préside pas seulement le Comité civique de Santa Cruz, qui représente les intérêts des entrepreneurs agro-industriels locaux depuis les années 1950, mais il se présente aussi comme un envoyé de Dieu et comme un chevalier de la croisade face au mal.

Profitant des sentiments religieux des Boliviens, l’entrepreneur diffuse dans les réunions du Comité civique un message raciste, mêlé de gestes religieux, de prières et de louanges, au profit des intérêts de ces milieux économiques. Selon Alejandro Dausá, «la religion est devenue un instrument pour défendre les intérêts de la classe dirigeante et les grands intérêts économiques internationaux, contre les intérêts populaires». Selon ce théologien, dans le processus qui a conduit au départ d’Evo Morales «ont participé des pasteurs et aussi des membres du clergé catholique qui ont célébré une messe comme une modalité visant à bénir le coup d’Etat. Les croyances religieuses sont utilisées pour susciter un écroulement de la démocratie.»

Un autre acteur qui a joué un rôle de premier plan dans ce processus est Chi Hyun Chung, pasteur presbytérien coréen-bolivien, inconnu jusqu’aux dernières élections, qui a gagné en popularité grâce à son fanatisme religieux et ses positions contre l’avortement et la communauté LGBT [thématiques reprises par Camacho]. Son discours s’aligne sur celui de Jeanine Áñez, et ce fut un tel succès qu’en quelques mois, il a obtenu suffisamment d’adhésions pour se placer en troisième position aux élections, derrière Morales et Carlos Mesa.

Enrique Dussel, éminent philosophe, historien et théologien [de la libération] latino-américain, considère que le coup d’Etat est à l’origine d’un processus de transformation de la subjectivité, qui s’est exprimé dans une interprétation raciste, coloniale et machiste de la Bible qui cherche à détruire la tradition indigène. Il existe un type de lutte religieuse, politique et idéologique, dans lequel le message de la théologie de la libération («Heureux les pauvres et les maudits sont les riches») est inversé par le fondamentalisme religieux. «Avec un bon sens bourgeois et pro-américain, ils donnent une nouvelle interprétation de la réalité […]. C’est un christianisme fondamentaliste qui réinterprète la croix et l’épée, deux concepts coloniaux, dans le but de rééduquer la subjectivité des peuples indigènes pour supposément qu’ils entrent dans le monde moderne, dans le but de travailler et ainsi obtenir une certaine richesse […]. Il y a un racisme qui méprise les indigènes et les cholas [femmes indigènes boliviennes], qui ont été humiliées et réprimées, certaines ont été rasées. Tout cela donne un panorama inquiétant en Amérique latine» (Aristegui Noticias, 14 novembre 2019). Selon Enrique Dussel, la gauche n’a pas su interpréter ce message, et a dominé l’incompréhension de la dimension subjective et spirituelle des processus sociaux.

Soldats du Christ

Comme dans de nombreuses dictatures latino-américaines il y a des décennies, aujourd’hui en Bolivie, les pouvoirs religieux et militaire s’unissent pour se légitimer mutuellement avec un objectif politique commun: si dans les années soixante l’ennemi à vaincre était le communisme, aujourd’hui en Bolivie il s’agit d’annihiler les cosmovisions et leurs symboles originaux (comme le wiphala, qui a été brûlé et banni des bâtiments gouvernementaux). Face à cette situation de violence religieuse, la théologienne et anthropologue aymara Juana Condori a déclaré à Brecha que «le wiphala représente le territoire sacré du monde originel, le brûler est un affront à l’existence plurinationale de nos peuples. Ce n’est pas seulement contre le MAS: c’est un symbole qui, pour la classe moyenne supérieure, est le propre des Indiens et de leurs “superstitions”».

La même chasse aux sorcières peut être observée dans d’autres pays de la région, où l’ennemi désigné est la qualifiée «idéologie du genre». Les deux – cosmovisions indigènes et luttes féministes – sont considérées comme des ennemies dans le récit que développe la présidente autoproclamé Jeanine Áñez, une femme identifiée aux secteurs catholiques ultraconservateurs, qui communique avec la droite évangélique latino-américaine et soutient des groupes tels que Con mis Hijos no te Metas [«Avec mes enfants, ne te met pas», mouvement apparu en 2016 au Pérou visant entre autres la dite «théorie du genre» dans les institutions scolaires].

Dans une vidéo diffusée quelques jours après le coup d’Etat par le Ministère baptiste international, une église évangélique ayant son siège à Santa Cruz de la Sierra, cette alliance religieuse et militaire est incarnée par les paroles du colonel Rodolfo Salazar, de la police bolivienne, qui déclare: «En nous soumettant à sa souveraineté et son autorité, par la grâce de Dieu, nous sommes partie intégrante de la plus grande armée, nous sommes des soldats du Christ.» Dans le même acte, son collègue Raúl Rubén Lafuente Velásquez a annoncé: «Je suis croyant, fils de Dieu. Et en tant que colonel de l’armée bolivienne, je rétablis des temps nouveaux et une nouvelle vision dans les forces armées boliviennes pour remplir leur mission fondamentale […]. Je justifie et consacre les forces armées boliviennes pour Jésus-Christ et (celles-ci) se soumettent au Seigneur de Jéhovah Tsebaoth [appellation qui renvoie dans la Bible au Dieu des batailles], le général des généraux, le Dieu des armées. Amen.» Son discours est salué par des applaudissements et des exclamations faites d’amen [ainsi soit-il] des personnes présentes à la cérémonie.

L’image, en elle-même, témoigne d’un certain syncrétisme: médiévale et contemporaine, elle montre des uniformes présents dans un acte religieux qui, de leur lieu d’autorité militaire, se rendent à une autorité théocratique et mettent en évidence une image militariste de Dieu. Ce n’est pas en vain que Tsebaoth est la manière dont les Hébreux font référence au Dieu des armées dans l’Ancien Testament. Le choix de ce nom fait référence à l’époque où la théologie sacrificielle prévalait, c’est-à-dire une divinité qui demande des sacrifices pour être honorée. Ce que Camacho lui-même a exalté après le coup d’Etat lorsqu’il s’est adressé à ses disciples: «J’apprécie tous les sacrifices que vous avez consentis, vous avez été forts dans cette mobilisation de 21 jours, c’était le signe que Dieu devait récupérer le vote [du 20 octobre] qui avait été violé, et pour que soit mis en avant le nom de Dieu, qui a retrouvé place dans le palais» [dans l’ancien bâtiment présidentiel, le Palacio Quemado, et non pas dans la Grande Maison du peuple qu’avait fait construire, en lieu et place, Evo Morales].

En attendant, depuis son exil au Mexique, Evo Morales ne semble pas avoir perdu la foi dans la pression internationale… ni dans la pression divine. Il a demandé la médiation de l’ONU, de personnalités européennes et aussi du pape François, mais jusqu’à présent, il n’a reçu que des vœux de bonne volonté. Peut-être qu’en ce moment Evo se demande, comme Atahualpa Yupanqui [1], s’il sait où est ce Dieu: «Dans sa maison, un seigneur aussi important n’a pas passé!» (Article publié dans l’hebdomadaire Brecha en date du 21 novembre 2019; traduction rédaction de A l’Encontre)

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[1] Appellation qui réunit les noms d’Atahualpa, dernier empereur inca assassiné par les conquérants, et Yupanqui, empereur et dirigeant militaire inca de la fin du XVe siècle. (Réd.)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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