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janvier 2020

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La Brèche

Algérie. Le hirak réprimé à Oran

Publié par Alencontre le 16 - décembre - 2019

Par Akrem Elkebir

Hier (samedi), les Oranais se sont réveillés complètement dépités, n’en revenant toujours pas de s’être fait attaquer avec autant de violence et de brutalité par les éléments de la police. C’est que depuis le 22 février dernier, pas une seule fois les hirakistes n’ont été réprimés, de surcroît un vendredi.

• Ainsi, en ce vendredi 13 décembre, qui portait bien sa date, alors qu’ils s’apprêtaient, comme ils le font depuis 43 semaines, à marcher joyeusement le long des rues et des boulevards, voilà qu’ils ont été pris de court par un dispositif policier impressionnant qui n’a pas hésité à les tabasser violemment à coups de matraque, de bombes lacrymogènes, d’insultes et de bastonnades. Même celles et ceux qui avaient trouvé refuge dans les halls des immeubles n’ont pas été épargnés.

• L’écœurement et l’indignation étaient à leur paroxysme dans les yeux de nombreux manifestants. Un peu avant, les trottoirs du centre-ville étaient remplis de monde ainsi que tous les cafés populaires, tant on aurait dit un jour de semaine. En fait, il s’agissait de hirakistes qui étaient éparpillés un peu partout et qui hésitaient encore à se rassembler, tant la menace de représailles policières était palpable. Le Pr Mohamed Mebtoul, sociologue et chercheur, était présent quand la police s’était mise à charger des manifestants pacifiques et désarmés. «C’était inimaginable ce qui s’était passé avant-hier, nous relate le Pr Mohamed Mebtoul. Je me mets à la place des Victoires à 14h pour la manifestation, et je vois que toute la place est inondée de policiers, en civil, en uniforme, avec des fourgons cellulaires, etc. Mes amis et moi étions contraints de nous disperser, la police, en effet, observait les regroupements. C’était une marche de résistance plutôt qu’une marche de dignité, et on essayait de se faufiler. J’ai compris qu’il y avait cette volonté de mettre fin, de façon totalitaire, à la marche. J’ai été choqué, ça a été un choc terrible pour moi. Ça m’a rappelé un peu ce qui se passe en Palestine: les policiers courent après les manifestants, les empoignent de façon violente, pour les mettre dans les fourgons.»

• Fayçal Sahbi, sémiologue, maître des conférences au département de communication de l’université d’Oran, se demande, quant à lui, pourquoi la ville d’Oran et l’ouest du pays de manière plus générale ont été particulièrement ciblés? «Beaucoup évoquent le projet de réduire le champ du hirak à la Kabylie ou à Alger, comme explication à ce qui s’est passé vendredi dernier à Oran. C’est sûrement vrai quelque part. Mais c’est également regarder le phénomène par le prisme d’Alger et de la Kabylie et c’est une erreur. Il y a peut-être une autre explication propre à Oran, Tlemcen, Mostaganem et à la sociologie de leurs espaces de hirak. Je ne connais pas bien les autres villes, mais à Oran, le hirak est plus homogène, plus compact, peut-être plus structuré et où l’on peut dégager, plus ou moins, facilement des représentants. J’ai été frappé par son «esprit familial» et son aspect apaisé. «Oran, Révolution du sourire» titrait Libération, il y a quelques semaines. Je peux vous citer 10 noms et je suis presque sûr qu’ils feraient la quasi-unanimité. Ce qui s’est passé vendredi dernier, plus que l’envie de casser le hirak, c’était comme si l’on cherchait à casser les gens intérieurement. En 2011 (à l’époque du printemps arabe, ndlr), les gens s’en souviennent encore, les militants ont été brisés psychologiquement. Le système a l’air d’avoir pour projet de négocier ou de dialoguer avec le hirak. Or, quand on cherche à négocier, on essaye d’abord d’affaiblir la partie en face

• Malik Chaklia, militant de la société civile, a été arrêté manu-militari, vendredi dernier. Il nous raconte ce qu’il a vécu: «Alors qu’on se rendait à la place du 1er Novembre comme tous les vendredis à 14h, on se rend compte que la place est non seulement quadrillée, et celles et ceux qui s’y aventuraient se sont vus arrêtés sans ménagement. On décide alors de se rabattre sur la place des Victoires, la foule ne cessait d’affluer, mais elle était éparpillée ici et là. Des femmes ont été tabassées devant moi avant d’être emmenées dans des fourgons. Aux premiers cris de «Dawla madania» [Etat civil, impliquant pas d’Etat militaire], nous avons été matraqués et arrêtés. Quand on est arrivé au commissariat, j’ai reçu un coup violent à la nuque alors que je sortais du fourgon. Les insultes à notre encontre n’ont pas cessé de pleuvoir. Cela dit, pour être honnête, quand on nous a transférés par la suite à Gambetta, la police de ce secteur s’était montrée correcte avec nous.»

S. B., militante du hirak, se trouvait également à la place des Victoires quand les scènes de violence ont eu lieu: «Ils n’ont épargné personne, ni hommes, ni femmes, ni enfants, ni même le drapeau. Ils embarquaient, matraquaient, insultaient à l’aveugle, du gaz lacrymogène en pleine figure d’enfants, des coups de rangers dans les parties intimes des garçons, des mots orduriers aux femmes. En plus des bleus à l’âme, il y a eu des bleus au corps vendredi dernier. De la hogra [oppression, mépris] pure et dure. Le peuple était pourtant pacifique, il n’a répondu à aucune provocation ou maltraitance. Pacifiques, on continuera à l’être, car nous ne voulons que du bien pour notre pays.» Voyant le tableau, les jeunes de Saint-Pierre [arrondissement de la ville d’Oran] sont sortis en grand nombre à 18h pour prêter main-forte au hirak, qui a vu beaucoup de ses éléments interpellés. Il faut noter que malgré la répression, une marche, s’apparentant à une marée humaine, a pu avoir lieu de la place des Victoires jusqu’à Miramar, où de nouveau la police avait chargé les manifestants en usant de bombes lacrymogènes.

«Ce n’est ni plus ni moins que le peuple qui a été maté. Des femmes autant que des hommes, des universitaires, avocats, artistes, médecins, enseignants, chômeurs, entrepreneurs ou simples salariés. Bref, il ne s’agit pas d’une frange mais de toute la société qui a été réprimée sans ménagement. Avec qui ce pouvoir veut-il composer s’il brutalise son peuple de cette manière?» se demande, pour sa part, A. S. Le soir, le comédien Kader Djeriou a lancé un appel solennel sur sa page Facebook pour que les Algériens de toutes les wilayas aillent, vendredi prochain, manifester à Oran, et cela en signe de solidarité. La répression à Oran est allée crescendo depuis mardi dernier au soir, quand les marcheurs nocturnes, à Sidi Senouci (M’dina J’dida), se sont fait pourchasser et arrêter, et la place du 1er Novembre a été bouclée complètement par un dispositif policier impressionnant.

• Ce jour-là, nous avons dénombré plus d’une cinquantaine d’interpellations. Le jeudi, jour des élections, les nombreuses tentatives de rassemblement ont été tuées dans l’œuf, et plus de 300 personnes ont été brutalisées, gazées et arrêtées. Cela n’était que le prélude de la journée du lendemain, vendredi, qui a connu une répression inégalée, au point de susciter la solidarité de tout le pays. Beaucoup d’ailleurs ont réclamé ni plus ni moins l’ouverture d’une enquête en bonne et due forme. (Article publié dans El Watan en date du 15 décembre 2019)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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