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décembre 2019

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La Brèche

Algérie. 36e mardi du Hirak étudiant: une mobilisation sans faille

Publié par Alencontre le 30 - octobre - 2019

Par Mustapha Benfodil

Le 36e acte du hirak des étudiants. Il est un peu plus de 10h. Un soleil éclatant darde ses rayons sur la place des Martyrs. La place se remplit petit à petit de manifestants matinaux. La police est également présente en force.

La foule s’élargit rapidement. Elle s’agglutine devant l’une des deux bouches du métro de Sahate Echouhada. De prime abord, on constate qu’il y a plus de monde que les derniers mardis. Sans doute l’effet Novembre qui promet pour ce vendredi une mobilisation exceptionnelle [le 1er novembre 1954 est publié le premier appel adressé par le Front de libération nationale au peuple algérien, en liaison avec la journée d’action dite de la «Toussaint rouge», marquant le début de la guerre d’indépendance].

10h30. Le cortège scande solennellement Qassaman [hymne national algérien] avant de s’ébranler. Ambiance des grands jours. La marée humaine enchaîne par un émouvant «Taya El Djazaïr!» [«Vive l’Algérie»]. Patriotisme à fleur de peau. Exacerbé justement par la date fatidique et ô combien symbolique du 1er Novembre. La foule répète: «Allah Akbar, rah djay Novambar!» (Dieu est grand, Novembre arrive). Une variante de ce même refrain ajoutait cette formule: «Allah Akbar, echaâb yeteharar!» (Dieu est grand, le peuple se libérera). Il commence à faire chaud. Sur les premières pancartes brandies, ces mots: «Tayhia El Djazair horra moustaquilla» (Vive l’Algérie libre et indépendante); «Djazair horra dimocratia» (Algérie libre et démocratique); «Libérez les détenus, libérez l’Algérie»…

Dans la procession, il y a toujours un noyau dur d’étudiants irréductibles mais, comme de tradition, énormément de citoyens de différents horizons. Peut-être même un peu plus hier. Parmi eux, nombre de retraités. Beaucoup de femmes. Certaines sont venues avec leurs enfants, comme cette dame dont le fils, haut comme trois pommes, drapé d’une bannière Jaune et Noir rappelant la tunique de l’USMH [club de football], arbore fièrement cet écriteau: «Dégage Gaïd Salah! Toi, aussi bien que Bensalah. Pas de vote cette année. Etat civil, pas militaire!» A l’approche de Bab Azzoune, ce nouveau slogan féroce fuse de la bouche des contestataires: «Fiqou ya echiyatine, Gaïd Salah tehha el Poutine!» (Réveillez-vous lèche-bottes, Gaïd Salah s’est incliné devant Poutine) [allusion à la déclaration de l’ambassadeur russe à Alger qui souhait des élections dans les plus brefs délais].

«Ellaâb H’mida we recham H’mida»

Sur une pancarte, le nom du chef de l’Etat par intérim est décliné en «Abd El Cadre» Bensalah. Allusion à l’allégeance que l’ancien président du Sénat exprimait de façon démonstrative au Président déchu, même lorsqu’il était réduit à l’état de «cadre» photographique trimballé de cérémonie en cérémonie. L’auteur de cette pique écrivait donc: «Abd El Cadre Bensalah ne représente pas les hommes libres. Rendez-vous le 1er novembre!» Bachir, venu comme tous les mardis et vendredis de Ath Mansour (wilaya de Bouira), a concocté ce message qui ne manque pas, lui non plus, de mordant: «Les prétendus hostiles à la main de l’étranger quémandent le secours de Poutine de l’étranger».

Ce 36e mardi, on pouvait entendre aussi ce leitmotiv devenu l’un des chants les plus prisés du répertoire militant du hirak: «Dégage Gaïd Salah, had el âme makache el vote!» (Pas de vote cette année). Les manifestants répétaient encore, sur un air de Mawtini: «Baouha el khawana, bahouha!» (Ils ont vendu la patrie). Autre hymne qui sortait des tripes, celui où les marcheurs adressent cette complainte rageuse à Ali La Pointe: «Ya Ali Ammar, bladi fi danger.Nkemlou fiha la Bataille d’Alger. Makache marche arrière, eddoula fourrière. El yed fel yed neddou l’istiqlal» (Ali Ammar mon pays est en danger. Nous allons continuer la Bataille d’Alger. Pas de marche arrière, le gouvernement est à la peine. Main dans la main on arrachera l’indépendance).

Sur les pancartes brandies, les messages sont clairs: «Bye-Bye système, pas de vote cette année!» écrit un citoyen. Une dame a ces mots acerbes: «Vous avez pillé le pays. Les élections? Ellaâb h’mida we recham h’mida. Faqou! Dégage!» Dans le lot, on pouvait lire également, pêle-mêle: «Ni dialogue ni élections avec toutes ces pressions»; «Un pouvoir illégitime ne peut produire que des actes illégitimes»; «Rien n’arrête les Algériens! Nul n’a le droit de décider à la place du peuple. Silmiya, toujours silmiya!»

La libération des détenus est, comme toujours, au cœur des revendications exprimées: «Urgent! Libération de tous les détenus d’opinion», proclame un citoyen à travers sa pancarte. Des portraits à l’effigie de Yasmine Dahmani [arrêtée le 17 septembre 2019, lors de la manifestation étudiante, depuis lors incarcérée dans la prison d’El Harrach], véritable icône des manifs du mardi, sont hissés en exigeant la libération immédiate de l’étudiante. Oussama, manifestant originaire de Khenchela, a imprimé les portraits de plusieurs détenus pour leur signifier son soutien: Lakhdar Bouregaâ, Hakim Addad, Djalal Mokrani, Messaoud Leftissi, Fodil Boumala, Ahcène Kadi…

«Presse libre, justice indépendante»

A l’orée du square Port-Saïd où un dispositif policier sur les dents attend la vague humaine, la foule crie: «Sahafa horra, adala moustaquilla!» (Presse libre, justice indépendante). Lu sur une pancarte: «Le peuple veut une justice indépendante et son activation». Nesrine, une jeune manifestante toujours très inspirée, s’est fendue d’un message où elle accable les magistrats en leur signifiant: «L’Histoire ne pardonnera pas aux juges qui ont ordonné l’incarcération de militants pour leurs opinions».

A hauteur du TNA [Théâtre national algérien], un homme fulmine: «Le prochain Président ne sera pas désigné par eux. On enlèvera toute cette racaille!» La foule scande de plus belle: «Makache intikhabate ya el issabate!» (Pas d’élections avec les gangs). L’accès à la rue Abane et au tribunal de Sidi M’hamed, où devait être rendu le verdict concernant six détenus d’opinion, est bloqué par des camions de police. La procession entonne: «Harrirou el mouataqaline!» (Libérez les détenus); «Attalgou ouledna, oueddou ouled el Gaïd!» (Relâchez nos enfants et prenez ceux de Gaïd Salah).

En pénétrant la rue Larbi Ben M’hidi, la foule prend à nouveau Bensalah à partie: «Ya Bensalah ya djabane, had echaâb la youhane!» (Bensalah, tu es un lâche, ce peuple ne se fait pas humilier). La marée humaine répète dans la foulée: «Hé Ho, leblad bladna, w’endirou raina makache el vote» (Ce pays est le nôtre, on fera ce qui nous plaît, pas de vote). Sous la statue équestre de l’Emir, on entend: «Les généraux à la poubelle, wel Djazair teddi l’istiqlal!» (et l’Algérie accédera à l’indépendance); «Eddouna gaâ lel habss, echaâb marahouche habess!» (Jetez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas), «Attalgou el massadjine, ma baouche el cocaine!» (Relâchez les détenus, ce ne sont pas des vendeurs de cocaïne).

«Ramenez Poutine, ramenez les Américains, on ne s’arrêtera pas!»

A un moment donné, au milieu de la rue Larbi Ben M’hidi, un nouveau slogan plein de détermination en remettait une couche au sujet de la malheureuse escapade de Bensalah à Sotchi [le 24 octobre lors du Forum Russie-Afrique]: «Djibou Poutine, Djibou el Marikane, maranache habssine!» (Ramenez Poutine, ramenez les Américains, on ne s’arrêtera pas).

Dans le même registre de la défiance, la foule assène: «Dirouna les menottes, makache el vote!» (Mettez-nous les menottes, pas de vote). Ali La Pointe est de nouveau invoqué avec cette variante: «Ya Ali Ammar, bladi fi danger, Awal Novambar la Bataille d’Alger» (Ali Ammar, mon pays est en danger, 1er Novembre, la Bataille d’Alger). Le cortège traverse l’avenue Pasteur aux cris de «Echaâb yourid el istiqlal!» (Le peuple veut l’indépendance). Des youyous stridents accompagnent les clameurs.

Des femmes lancent des bouteilles d’eau des balcons. Le cortège tourne par la Fac centrale et s’engage sur la rue Sergent Addoun. Nous croisons Soufiane Djilali entouré de militants de Jil Jadid [parti formé en 2012]. Ils sont venus soutenir les étudiants.

Le cortège enchaîne par le boulevard Amirouche. En passant devant le ministère de l’Agriculture, les étudiants et leurs renforts lancent: «Win rahi el filaha, win rahi ?» (Où est l’agriculture). Puis, se tournant vers le bâtiment d’en face à l’enseigne d’une banque publique, la foule s’écrie: «Klitou lebled ya esseraquine!» (Vous avez pillé le pays bande de voleurs). La folle procession avance vers la rue Mustapha Ferroukhi avant d’entrer triomphalement à la place Audin, quadrillée par la police.

Là, un autre cortège arrive en sens inverse.

Ce sont des proches des détenus et des citoyens venus exprimer leur soutien aux prisonniers d’opinion pendant l’audience qui devait avoir lieu au tribunal de Sidi M’hamed.

Mais aucun verdict ne sera rendu, la grève des magistrats en ayant décidé autrement. Les deux cortèges fusionnent et poursuivent la manif’ jusqu’à la rue Abdelkrim Khettabi. 13h10. Deux jeunes leaders du hirak étudiant hissés sur les épaules de leurs camarades invitent la foule à scander Qassaman avant de clore cette 36e joute du mouvement des campus. Une belle répétition avant le vendredi 1er novembre… (Article publié dans El Watan, le 30 octobre 2019)

 

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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