
Par Jaime Pastor
«Aujourd’hui, la traque de la rente foncière urbaine a achevé de tuer notre camarade Maricarmen»
Alicia del Río
Cette dénonciation, formulée par l’une des porte-parole du Syndicat des locataires – l’organisation qui a accompagné Maricarmen dans sa lutte contre son expulsion jusqu’au dernier jour [voir sur ce site le dossier publié le 5 octobre 2026] –, exprime de manière très catégorique le choc que sa mort, survenue le 7 octobre dernier, a provoqué au sein d’une large majorité sociale et plurielle, bien au-delà des frontières de l’Etat espagnol. La cruauté et l’acharnement, alimentés par des fausses informations, dont ont fait preuve à son égard tant les fonds vautours que le bloc réactionnaire politique, judiciaire et médiatique, ont été complètement démasqués, sans aucune excuse. La colère et l’indignation qui se sont manifestées lors des manifestations contre son expulsion depuis le 23 septembre dernier atteignent désormais des niveaux sans précédent et justifient davantage, si tant est que cela soit possible, la poursuite d’un mouvement chaque jour plus puissant, comme le démontrent déjà les campements et les nouvelles actions de solidarité dans tout le pays envers celle qui est devenue un symbole du mouvement. Dans toutes ces manifestations, comme on l’écrivait depuis le campement de Sol [voir dossier Espagne mentionné plus haut], «Maricarmen a été et restera un symbole et un exemple pour nous tous, pour la lutte en faveur d’un logement décent et pour continuer à nous organiser en faveur de nos droits. Elle a été la mèche qui a allumé ce feu imparable de luttes».
Cette nouvelle dure et triste est tombée après la décision de Pedro Sánchez de convoquer des élections législatives le 29 novembre, convaincu que le soulèvement social autour de la question du logement peut lui offrir la meilleure aubaine possible de remobiliser l’électorat de gauche et de contrer les prévisions, issues de la quasi-totalité des sondages, d’une victoire à la majorité absolue de la coalition PP-Vox. Elle coïncide en outre avec le soutien de la quasi-totalité des syndicats, tant au niveau national que dans les régions autonomes, à l’initiative du Syndicat des locataires visant à organiser une grève générale, déjà programmée pour le 11 novembre.
La décision finale de Pedro Sánchez d’avancer les élections était déjà pratiquement inévitable après le rejet par Junts (Ensemble pour la Catalogne, parti dont la figure historique est Carles Puigdemont) du premier décret sur le logement et aucun espoir se profilait pour que la présentation du budget général bénéficie d’une majorité parlementaire. Pedro Sánchez a également dû tenir compte du fait qu’il aurait difficilement pu se trouver dans une conjoncture plus favorable au cours des prochains mois, étant donné que l’inflation continue d’augmenter (actuellement 4,9%) et que le harcèlement judiciaire ne va pas cesser: affaire Zapatero, le 17 juin 2026, ce dirigeant socialiste est «entendu» par l’Audience nationale dans une affaire de trafic d’influence et de blanchiment; l’ancienne militante socialiste Leire Díez et des proches sont visés par une enquête ayant trait à une intervention présumée dans des dossiers judicaires. C’est pourquoi Sánchez a choisi d’annoncer cette convocation aux élections anticipées par un discours dans lequel il a de nouveau recouru à une rhétorique anti-élites et s’est vanté de certaines de ses mesures modérées sur le plan social, ou des chiffres favorables concernant la croissance économique, bien que celles-ci continuent de contraster avec la détérioration des conditions de vie matérielles – surtout des salaires, du logement et des prix, sans parler de la santé et de l’éducation – de la majorité de la classe ouvrière.
De plus, Sánchez a choisi de réadopter au Conseil des ministres, avec quelques modifications, les deux décrets [1] qui avaient été abrogés au Parlement, afin de faire en sorte qu’au moins le premier soit adopté par la Commission permanente dans un délai d’un mois. Il entend ainsi montrer qu’il continue de reconnaître la pression exercée par le mouvement pour le logement, en essayant de se présenter comme son allié face au PP, à Vox, à Junts et à l’UPN (Union du peuple navarrais).
Toutefois, il ne lui sera pas aussi facile de réussir un retour en force, comme en juillet 2023, qui devrait désormais être bien plus important, car la progression de la droite, principalement de Vox, semble difficilement réversible. A cela s’ajoute le fait que la désaffection à l’égard du gouvernement de coalition PSOE-Sumar [coalition «progressiste», placée sous la direction de Yolanda Diaz, créée pour l’échéance électorale du 23 juillet 2023, Y. Diaz est vice-présidente et ministre du Travail] s’est considérablement accrue parmi de nombreux travailleurs et travailleuses, en raison de nombreuses politiques qu’il a mises en œuvre ou qu’il n’a pas réussi à mener à bien – en matière de logement, mais aussi concernant l’abrogation de la loi «Mordaza» [loi «bâillon» répressive au nom de la protection de la dite sécurité publique] – au cours des huit années de la législature.
La réaction du PP et de Vox face à l’anticipation des élections ne s’est pas fait attendre, malgré leur déconcertement initial, car jusqu’à l’expulsion de Maricarmen de son logement, c’était la crise de Ceuta qui leur offrait le meilleur scénario pour leur campagne raciste et leurs espoirs électoraux [2]. Alberto Núñez Feijóo [président du PP] a toutefois manifesté sa satisfaction, car il se voit «enfin» comme le futur président du gouvernement. Pour autant, il ne semble pas tout à fait convaincu, puisqu’il a de nouveau recouru à la menace de fraude électorale, emboîtant le pas à Isabel Diaz Ayuso [PP, présidente depuis 2019 de la Communauté de Madrid] et à Vox, deux fidèles vassaux du trumpisme. Certes, on entend rarement le chef du PP parler de propositions programmatiques, au-delà de sa volonté d’abroger tout ce que le «sanchisme» a pu faire de progressiste, de son obsession contre les grèves et de l’annonce de slogans tels que «PSOE ou démocratie» ou «L’Espagne contre le PSOE».
Mais, une fois de plus, c’est l’ancien président du gouvernement [de mai 1996 à avril 2004] José María Aznar qui s’est exprimé le plus clairement, conférant une portée transcendantale aux élections du 29 novembre. Il va jusqu’à affirmer que celles-ci sont les plus importantes depuis la Transition, car l’avenir du régime de 1978, avec la monarchie à sa tête, serait en jeu!
Quant à Vox, ses orientations centrales proclamées – «priorité nationale, déréglementation et remigration» – ne laissent aucun doute sur ses intentions s’il arrive au pouvoir: imposer une politique raciste, aporophobe [aversion et hostilité face aux indigents], machiste, négationniste du changement climatique et ultralibérale. Cette orientation est désormais confirmée sur un sujet clé: la contre-réforme des retraites, déjà annoncée par ce sinistre personnage qu’est le député [depuis 2019] José Maria Figaredo: celui-là même qui a appelé à la chasse aux migrants à Ceuta. Ainsi, ce qui nous attend si ces partis arrivent au pouvoir dans un contexte de montée en puissance de l’Internationale réactionnaire, comme on le voit actuellement en Allemagne et au Brésil, c’est une véritable contre-réforme sur les plans politique, social et culturel.
Par ailleurs, la convocation des élections a pris de court les forces situées à gauche du PSOE au niveau national, qui ont gouverné aux côtés de ce parti. Ce conflit porte sur l’identité du futur dirigeant de la coalition Sumar – désormais rebaptisée Frente Amplio – et sur la possibilité ou non d’un accord avec Podemos. Comme le laissent présager les sondages, l’électorat potentiel de ce courant s’est considérablement réduit au cours de ces huit dernières années et pourrait bien s’amenuiser davantage s’ils se présentent séparément, au profit du PSOE ou de l’abstention.
Dans d’autres formations, on trouve les forces de gauche souverainistes au niveau régional – telles que EHBildu [Pays basque], BNG [Bloc nationaliste galicien], ERC [Gauche républicaine de Catalogne], Compromís [coalition de gauche dans la Communauté valencienne], Chunta Aragonesista [gauche et écologiste aragonaise-Aragon], Més per Mallorca [coalition de l’île de Majorque] ou Adelante Andalucía – dotées d’un véritable ancrage territorial et qui se présenteront sous leur propre sigle. Reste à savoir avec quel programme et quel discours ils le feront pour évaluer s’ils reflètent une volonté de réorientation politique après la subordination plus ou moins grande qu’ils ont maintenue jusqu’à présent vis-à-vis du PSOE. Les cas d’Adelante Andalucía, défenseur d’un andalousisme anticapitaliste, et de la CUP, dont la direction nationale a décidé de ne pas se présenter (bien que cette décision doive être ratifiée par un référendum interne) constituent des exceptions.
De plus, ce qui apparaît également dans ces mobilisations, c’est l’émergence d’une nouvelle génération d’activistes sociaux et politiques qui, aux côtés de secteurs importants des générations précédentes, expriment un nouveau processus de radicalisation qui exige de toute urgence une gauche rupturiste et indépendante du socio-libéralisme, encore hégémonique [3].
Préparer et organiser la grève générale
Quoi qu’il en soit, la préparation de la grève générale du 11 novembre exige la plus grande unité d’action possible entre les organisations organisatrices pour la mise en place de comités de quartier, de lieux de travail et d’études dans tout le pays, comme l’ont déjà proposé le Syndicat des locataires et d’autres organisations syndicales, féministes, écologistes et sociales en général. Elle doit être, comme cela a déjà été proposé avec succès lors de la grève générale féministe du 8 mars 2018, «une grève des travailleurs et travailleuses, des salarié·e·s du secteur des soins, des consommateurs/trices et des étudiant·e·s», même si, à l’époque, sa portée dans les usines était limitée, les syndicats majoritaires n’ayant appelé qu’à des arrêts de travail partiels de deux heures.
Il y a donc suffisamment de raisons d’espérer que l’accord conclu autour de cet appel permette de progresser vers la mise en place d’un scénario de grève pratiquement totale, ce qui serait sans précédent à la veille du début d’une campagne électorale. Un processus qui, de surcroît, s’inscrit dans le contexte d’un probable «automne chaud» européen, ce qui ne s’était pas produit depuis longtemps, comme on le constate déjà en France et en Belgique.
Évidemment, il existe différents courants et stratégies au sein de ce bloc et il faudra donc s’efforcer d’éviter toute instrumentalisation à des fins électoralistes, en dotant cette mobilisation d’objectifs communs qui, partant des revendications pour un logement et des salaires décents ainsi que pour la défense du pouvoir d’achat, aillent plus loin et visent un capitalisme rentier, spéculatif et prédateur.
Une mobilisation qui ne doit pas rester indifférente face à la menace que représente une victoire électorale de la droite, à laquelle il faudra faire face avec toute notre force collective. Mais il faudra le faire en revendiquant l’autonomie du mouvement, ainsi que sa volonté de continuer à lutter quel que soit le gouvernement au pouvoir, à quelque échelle que ce soit, avant et après le 29 novembre. A plus forte raison lorsque les principales compétences en matière de logement relèvent des communautés autonomes et des municipalités, majoritairement dirigées par le PP, souvent en coalition avec Vox.
Nous entrons dans des semaines décisives au cours desquelles l’agressivité croissante du bloc réactionnaire, du patronat et des lobbies rentiers (d’autant plus après avoir démontré leur capacité de chantage face à Junts) ne les empêchera pas d’utiliser toutes les ressources possibles de la sale guerre pour empêcher que la grève générale ne devienne un succès capable de modifier le rapport de forces actuel. (Article publié sur le site de Viento Sur, 10 octobre 2026; Jaime Pastor, politologue, directeur de la Revue Viento Sur; traduction et édition par la rédaction d’A l’Encontre.org)
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- Concernant certaines des limites et contradictions de ces décrets et la nécessité d’«interdire l’achat d’un logement à des fins autres que l’habitation», voir l’article publié dans le dossier Espagne du 5 octobre 2026 sur le site org intitulé: «Le logement une situation intenable. Un décret de Sanchez insuffisant» (article n°3 du dossier) par Gloria Martin et María Gómez Garrido. (J.P.)
- Un sondage électoral, réalisé les 7 et 8 octobre, publié dans El País le 9 octobre, c’est-à-dire après l’expulsion de Maricarmen et l’anticipation des élections, attribue 50,8% des voix au bloc composé du PP (31,9%) et de Vox (18,9%), tandis que le PSOE obtient 28,1%, Sumar 5,3% et Podemos 2,3%. Cela donnerait près de 200 sièges au PP et à Vox, tandis que la coalition progressiste n’atteindrait pas les 130. A ces derniers, il faudra ajouter ceux que pourraient obtenir les forces politiques de gauche non nationales, mais l’écart reste néanmoins bien plus important qu’avant le début de la campagne électorale de 2023. (J.P.)
- Avant même l’effet Maricarmen, certains sondages annonçaient déjà cette tendance. Publico du 19 septembre écrivait: «Le PSOE perd deux points par rapport au baromètre du CIS de juillet, en ce mois de septembre marqué par la crise humanitaire, politique et sociale à Ceuta. Pedro Sánchez obtiendrait 31% des voix lors d’élections législatives hypothétiques, contre les 33% que lui attribuait en juillet le baromètre du CIS. Le PP s’en tiendrait à 25,5 %, en hausse d’un demi-point par rapport au sondage réalisé avant la période estivale. L’écart entre les deux blocs (Vox inclus) est de deux points, selon ce même baromètre. Ce chiffre a fait son apparition dans les débats télévisés et les gros titres à l’approche du prochain cycle électoral. L’autre chiffre qui est passé plutôt inaperçu est celui du glissement – selon le même sondage – des électeurs vers des positions de plus en plus à gauche (mais aussi à droite).» (Cité par J.P.; trad. rédaction A l’Encontre.org)

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