Brésil. L’essor du bolsonarisme. Un défi d’ampleur pour le PT, la gauche et Lula

(Capture de vidéo)

Par Marcelo Aguilar (São Paulo)

À mesure que la nuit de dimanche tombait et que le dépouillement avançait, une réalité s’imposait: l’extrême droite obtenait d’excellents résultats. Et c’est ce qui s’est finalement confirmé à mesure que les résultats se précisaient. Elle a obtenu de si bons résultats que Flávio Bolsonaro a fini par devancer Lula d’un peu moins de deux points (47,03% contre 45,16%) et, aux législatives, elle a augmenté son score par rapport à 2018, année où le bolsonarisme semblait avoir atteint son apogée. «C’est la fin de l’ère du PT», s’est-il empressé d’affirmer à Brasilia lors de son premier discours après l’annonce des résultats.

Dans le quartier général de Lula, l’ambiance n’était pas à la fête: visages assombris et déception. Le président a toutefois annoncé «une nouvelle campagne». Il a accusé son rival d’avoir «un passé trouble» et a cherché à redonner du courage à ses partisans en déclarant «eu sou bom de mata-mata» («Je suis bon pour les matchs à élimination directe»). En effet, la partie se jouera désormais dans un mata-mata (match à élimination directe) entre deux candidats et deux projets de pays diamétralement opposés. Lula va devoir s’efforcer de convaincre ceux qui ne se sont pas rendus aux urnes (plus de 33 millions de personnes) et ceux qui se disent indécis. C’est dans cette direction qu’il a orienté son discours. Son élection pourrait constituer le seul rempart face à l’avancée brutale du bolsonarisme sur les institutions brésiliennes.

À l’intérieur

Le Parti libéral (PL), fondé par Valdemar Costa Neto, ancienne figure emblématique du Centrão [ensemble de partis de droite à forte dimension clientélaire, très présent dans les institutions], est devenu le fer de lance de l’extrême droite brésilienne. Dans ce rôle, et grâce à une stratégie minutieusement élaborée, il a obtenu un score électoral colossal, remportant 19 nouveaux sièges au Sénat, qui s’ajouteront aux neuf qu’il détenait déjà. Le bolsonarisme a réussi à faire élire ses principales figures, y compris certaines des plus grotesques. À São Paulo, l’un des deux sièges au Sénat a été remporté par Guilherme Derrite, un ancien lieutenant de la ROTA (Rondas Ostensivas Tobias de Aguiar), ce groupe d’élite meurtrier de la police militaire, muté «pour avoir tué beaucoup de voleurs», selon ses propres termes, devant la candidate Marina Silva, l’une des figures de proue les plus reconnues de la lutte pour l’environnement au niveau mondial. Une étude publiée mardi 7 octobre par l’Observatoire du Climat affirme, à cet égard, que 64 des 81 sénateurs brésiliens sont opposés au programme environnemental et que 345 des 515 députés présentent une «convergence avec les politiques environnementales» faible ou très faible.

L’ancien président Jair Bolsonaro, emprisonné pour tentative de coup d’État, a passé un dimanche de rêve: toute sa famille a fait la fête. Outre Flávio au premier tour de l’élection présidentielle, Michelle, l’épouse du chef de file [très liée au milieu évangélique], a été élue sénatrice du District fédéral (DF), son fils Carlos a été élu sénateur de Santa Catarina, et son autre fils, Jair Renan, ainsi que son frère Renato, seront députés fédéraux à partir de l’année prochaine. Sans compter que le vent semble souffler en faveur de la libération de Jair Bolsonaro, l’une des priorités de son mouvement politique. Bien que la gauche ait réussi à faire élire plusieurs de ses cadres et ait regagné un peu de terrain, le PL disposera de 121 députés à partir de 2027, ce qui en fera de loin le groupe parlementaire le plus important. La coalition dirigée par le Parti des travailleurs (PT) disposera, quant à elle, de 82 sièges.

Nikolas Ferreira (30 ans et 22,3 millions d’abonnés sur Instagram), l’une des figures les plus «prometteuses» de l’extrême droite, est devenu le député fédéral le plus voté de l’histoire, avec 3,1 millions de voix dans l’État du Minas Gerais. En deuxième position se trouve son protégé, Lucas Pavanato, âgé de 28 ans, qui a recueilli 3 millions de voix. Tous deux se sont forgé une notoriété sur les réseaux sociaux et grâce à la «spectacularisation» de la politique, où ils ont mené un discours ultra-radical contre le PT, la gauche et les minorités. Un exemple suffit à illustrer cela. Dans l’émission bien nommée Pânico, diffusée sur Internet, Pavanato a déclaré dès son élection: «Je vous exprime ici mon mépris, et je vous dis que votre désespoir me rend très heureux, c’est exactement ce à quoi je m’attends, car nous sommes véritablement une menace pour vous […]; vous êtes la minorité, et en tant que telle, notre rôle sera de vous remettre à votre place.»

La situation n’a pas été différente au niveau des gouvernements régionaux. Sur les 20 postes de gouverneur en jeu qui ont été attribués au premier tour, la droite et le centre-droit en ont remporté 13. Le PL a gagné dans cinq États et a de grandes chances de l’emporter au second tour à Rio de Janeiro, et dans une moindre mesure en Amazonie. Le PT a remporté dès le premier tour le gouvernement de Bahia, avec la réélection de Jerônimo Rodrigues; celui du Ceará, avec Elmano de Freitas; et celui du Piauí, avec Rafael Fonteles. Il dispose encore de trois possibilités: le Territoire de la Capitale fédérale, le Rio Grande do Norte et peut-être l’Amazonas.

Le mouvement bolsonariste a également réussi à faire élire deux de ses figures les plus en vue au poste de gouverneur. Sergio Moro – le juge qui a orchestré cette mascarade contre Lula, l’a envoyé en prison puis est devenu ministre de la Justice sous Bolsonaro – gouvernera l’État du Paraná. Tandis que Tarcísio de Freitas, ministre des Infrastructures sous la présidence de Jair Bolsonaro et l’un des principaux noms pressentis pour représenter la droite en 2030, a battu [avec 62,65%] le ministre des Finances de Lula et ancien maire de la ville de São Paulo, Fernando Haddad [36,42%], déjà vaincu par le pater familias du clan lors du second tour de l’élection présidentielle de 2018.

Renan Santos, du parti Missão et du Mouvement Brésil Libre – l’un des protagonistes du coup d’État contre la présidente Dilma Rousseff en 2016 –, et candidat de droite, a déclaré en direct sur Globo News: «Aujourd’hui, il n’existe plus de droite au-delà du bolsonarisme. Le PL est multimillionnaire, il contrôle la Chambre des députés, il contrôle le Sénat, il contrôlera la Cour suprême fédérale et il est en train de constituer une masse de militants du spectacle. Le Congrès national est en train de devenir un parlement d’influenceurs, et non de politiciens, et aucun sujet ne sera débattu sans passer par le filtre des réseaux sociaux. C’est très grave.» Lula pourrait attirer une partie des voix de Santos, mais celui-ci n’en a pas recueilli beaucoup: à peine plus de 2%.

Ils y vont à fond

Ce mardi, Flávio Bolsonaro a déclaré qu’il utiliserait sa majorité au Sénat et à la Chambre des députés pour «modifier la Constitution» et «redémocratiser» le pays. Il l’a affirmé lors d’un meeting électoral à Goiânia, où Ronaldo Caiado, l’ancien gouverneur de Goiás et éleveur de longue date – qui a terminé en cinquième position, avec 2,18% des voix –, lui a déclaré son soutien. L’hégémonie acquise par le bolsonarisme au Sénat est telle que le contrepoids que représente la Cour suprême fédérale, qui s’était avéré essentiel pour contenir les dérives autoritaires du gouvernement de Jair Bolsonaro, pourrait être sérieusement compromis. Le groupe parlementaire du PL, associé à une partie de la droite et au célèbre Centrão, pourrait obtenir les voix nécessaires pour tenter de révoquer des juges de la Cour, au sein de laquelle, par ailleurs, s’il était élu, Bolsonaro nommerait au moins quatre nouveaux membres.

«Je pense que le risque pour la démocratie est énorme», nous déclare le politologue et sociologue de renom Sérgio Abranches. Tout d’abord, parce que la libération de ceux qui ont été condamnés pour la tentative de coup d’État de janvier 2023 «fait resurgir avec toute sa force la possibilité d’une nouvelle conspiration visant à modifier les règles du jeu démocratique, d’autant plus qu’ils se considéreront comme impunis pendant au moins les quatre années du mandat de Flávio Bolsonaro». En second lieu, parce qu’«il existe un risque très, très, très grave de voir la composition de la Cour suprême complètement bouleversée.» «Flávio pourrait non seulement nommer quatre ou cinq juges, ce qui est déjà énorme, mais il y a déjà là-bas deux autres partisans de Bolsonaro, André Mendonça et Kassio Nunes Marques, et, de cette manière, il disposerait d’une majorité. Ce serait comme aux États-Unis sous Donald Trump: il disposerait d’une Cour suprême totalement complaisante et indifférente face aux abus du président à l’égard des règles démocratiques.» La situation est d’autant plus grave que les ministres restent en fonction jusqu’à l’âge de 75 ans, ce qui compromettrait plusieurs des prochains gouvernements. Flávio Bolsonaro ne s’en cache pas: «Nous allons passer des décennies, ici. sans parler du PT.»

Limites et ressentiments

Pour Sergio Abranches, l’extrême droite «a réussi à capter le sentiment généralisé de rejet de la politique et s’est mise à façonner un discours pour l’exploiter à coups de slogans et de promesses vagues qu’elle ne pourra pas tenir». «L’extrême droite s’adresse à une autre frange de la population, mais elle tire parti du ressentiment de cette classe moyenne inférieure qui a récemment gravi les échelons sociaux et qui est frustrée.» La gauche, quant à elle, a échoué dans sa tentative de capter «une frange intermédiaire de la société brésilienne composée de personnes qui sont récemment sorties de la pauvreté – en grande partie grâce aux politiques sociales du PT lui-même –, mais qui ont le sentiment d’être restées bloquées à un certain stade et de ne plus être en mesure de satisfaire leurs nouveaux besoins de consommation».

Et le sociologue ajoute: « Lorsque la campagne d’extrême droite affirme: “Tout devient de plus en plus cher”, elle sait qu’elle ment, car l’inflation a baissé. Mais ce qui est vrai, c’est que certains prix, notamment en raison du gouvernement de Bolsonaro lui-même, ont fait grimper l’inflation à deux chiffres et se maintiennent à un niveau très élevé. Il s’agit précisément de cette consommation induite par les réseaux sociaux chez les personnes en ascension sociale. Ce n’est pas ce qu’elles consomment, mais ce qu’elles aspirent à consommer. Ces personnes sont très aigries, très en colère, et une partie importante d’entre elles a fini par adhérer à la propagande de l’extrême droite.»

Selon Sergio Abranches, le bolsonarisme se nourrit également d’autres «sources de ressentiment». «D’une part, celui des personnes qui sont évincées de leur emploi par l’automatisation, l’intelligence artificielle et la robotisation. D’autre part, celui des hommes et des femmes qui ont perdu leur emploi formel et se sont tournés vers des activités de type Uber, ce qui représente un groupe considérable.» Ce sont des personnes dont les besoins ne sont pas satisfaits par les politiques sociales conventionnelles, analyse-t-il. De plus, il identifie un troisième groupe: celui de ceux qui se sentent lésés par le renforcement de l’inclusion sociale. «Parce qu’il y a davantage de Noirs dans les universités, parce que les autochtones ont davantage voix au chapitre, parce que la population LGBTQIA+ s’est considérablement développée et est sortie du placard.» Ces personnes «se sentent menacées car elles sont confrontées à un monde qu’elles ne comprennent pas et qu’elles n’aiment pas, envers lequel elles nourrissent des préjugés, de la peur et de l’aversion». L’anti-Lula peut s’expliquer, entre autres, par l’ampleur qu’ont prise ces «formes de ressentiment».

Réduction des dommages

Dans ce contexte, et au vu des résultats de dimanche, il est clair que Lula n’a pas la tâche facile. Mais il a déjà amorcé un revirement dans sa campagne, notamment sur les réseaux sociaux. Mercredi, il s’est entretenu à Brasilia avec de jeunes députés élus avec un score élevé et avec des influenceurs «de gauche», comme Ana Elisa, une femme noire de 21 ans élue députée fédérale de l’État du Minas Gerais, qui a mené une campagne numérique très efficace. Le même jour, Lula a enregistré plusieurs vidéoselfies pour s’adresser directement aux électeurs et les appeler à descendre dans la rue. Des étudiants organisent des manifestations de grande ampleur pour renforcer la campagne, et des assemblées ainsi que des réunions plénières sont mises en place afin d’affiner la stratégie vira voto [vote décisif] et de tenter de renverser le cours de l’élection.

Le progressisme et la gauche brésilienne ont parfaitement conscience que la victoire de Lula est le seul moyen de faire contrepoids à la montée autoritaire du bolsonarisme et la seule voie pour freiner les coupes sombres annoncées par Flávio Bolsonaro dans les programmes sociaux ainsi que son offensive de privatisation. Il leur sera difficile d’y parvenir, même si Lula remporte les élections dans deux semaines. Selon Sergio Abranches, «il est probable qu’un éventuel nouveau gouvernement de Lula soit encore plus limité que l’actuel. Il devra faire face à un bloc conservateur et réactionnaire très important et former une alliance avec le centre-droit et les conservateurs les plus modérés – dont le poids au Parlement a diminué – pour freiner les folies des bolsonaristes. Ce serait sa tâche principale.» (Publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha le 9 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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