Allemagne. Quand l’AfD suscite le remue-ménage dans la CDU après sa victoire en Saxe-Anhalt. Un présage

Parlement régional de Magdebourg mardi 6 octobre 2026. (Photo: taz, Jan Woitas)

Par David Muschenich, Konrad Litschko et Gareth Joswig (Magdebourg)

Mardi matin, Eva von Angern se fraye un chemin à travers la manifestation devant le Landtag (parlement du Land de Saxe-Anhalt) de Magdebourg, saluant ici et là. Dans environ une heure, la députée de Die Linke, en tant que doyenne d’âge, doit ouvrir la première séance du nouveau Landtag.

Les manifestant·e·s se sont rassemblés ici, sur la place de la cathédrale, car ils savent qu’un tournant décisif est imminent. Ils déploient une grande banderole rouge: «Pas de collaboration avec l’extrême droite». Eva von Angern déclare d’un ton grave face à une caméra de télévision: «Chacun a le droit de dire non.»

Derrière elle, une manifestante pleure. Eva von Angern s’approche d’elle et la prend dans ses bras. Cette habitante de Saxe-Anhalt essuie ses larmes sous ses lunettes. Elle a peur, dit-elle, de ce qu’il adviendra de ses enfants dans un Land gouverné par l’AfD.

À l’intérieur du Landtag, Eva von Angern ouvre ensuite la séance constitutive. A peine deux heures plus tard, Tobias Rausch, membre de l’AfD, est élu premier président de l’assemblée parlementaire d’extrême droite depuis 1945. Le BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht) avait déjà annoncé son soutien à l’avamce. Mais lors du vote à bulletin secret, Tobias Rausch a recueilli quatre voix de plus que ce que totalisent l’AfD et le BSW réunis.

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Les députés de la CDU mentent

Lors de l’élection du nouveau président du Landtag de Saxe-Anhalt, mardi 6 octobre, le candidat de l’AfD, Tobias Rausch, a recueilli 48 voix pour, 29 voix contre et 5 abstentions. Il est ainsi le premier représentant d’un parti d’extrême droite à occuper cette fonction depuis 1945. Ce résultat a été rendu possible par 9 députés des autres groupes parlementaires, qui ont permis à Tobias Rausch d’obtenir la majorité: en effet, les 48 voix pour représentent 9 de plus que le nombre de membres du groupe AfD, qui en compte 39. Le groupe BSW, composé de 5 députés, a déclaré avoir voté en faveur de Tobias Rausch. Si cela s’avère exact, il reste encore 4 voix dont l’origine n’est pas claire.

Après le vote, un débat s’est donc engagé pour savoir si ces quatre voix favorables provenaient du groupe parlementaire de la CDU. Le journal «taz» a donc interrogé l’ensemble des 14 députés de la CDU présents lors du scrutin (le député de la CDU Frank Bommersbach était en arrêt maladie) sur leur position – oralement, par écrit ou par téléphone. Sur les 12 députés qui ont répondu, 4 ont affirmé avoir voté «non», 8 ont quant à eux déclaré s’être abstenus – ce qui ne peut pas être vrai, puisqu’il y a eu 5 abstentions.

Au moins trois députés de la CDU mentent donc sur leur vote dans l’affaire Tobias Rausch. Cela ébranle également la thèse du «faux drapeau» avancée par le chancelier fédéral Friedrich Merz, selon laquelle les voix en faveur de Rausch ne proviendraient peut-être pas de la CDU. Si tel était le cas, pourquoi les députés de la CDU mentiraient-ils?

Les députés suivants ont déclaré s’être abstenus : Chris Schulenburg, Guido Heuer, Lars-Jörn Zimmer, Daniel Sturm, Stefan Ruland, Karin Tschernich-Weiske, Marco Tullner, Carsten Borchert. Ulrich Thomas et René Barthel n’ont pas répondu. Les députés suivants ont déclaré avoir voté «non»: Sven Schulze, Tobias Krull, Sandra Hietel-Heuer et Tim Teßmann.

Par ailleurs, les 12 députés de la CDU ont tous déclaré avoir voté «non» lors de l’élection de Hans-Thomas Tillschneider, figure de proue de l’AfD, au poste de vice-président du Landtag. Or, Hans-Thomas Tillschneider avait été élu avec 44 voix pour, contre 38 voix contre et aucune abstention. Il est également possible que les voix manquantes proviennent des 5 députés du BSW. (taz)

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Une opération «sous faux pavillon»? Pas du tout

Personne, même au sein du groupe parlementaire de la CDU, ne doute que ces quatre voix proviennent de la CDU. C’est également par 48 voix que l’ex-ministre du SPD, Armin Willingmann, se voit refuser le poste de vice-président du Landtag. En revanche, Hans-Thomas Tillschneider, membre radical de l’AfD, est élu vice-président – avec 44 voix, soit cinq de plus que le nombre de sièges détenus par l’AfD. En dehors de l’AfD, seul Carsten Borchert, membre de la CDU, est élu vice-président, avec 64 voix. C’est une avancée fulgurante de la droite: grâce à sa majorité au sein du bureau du Landtag, elle peut désormais agir à sa guise.

A Magdebourg comme ailleurs, l’élection est suivie d’un déferlement d’accusations. Et à une multitude de questions. Quels députés de la CDU ont voté pour l’AfD – et pourquoi? Qui a élu le radical Tillschneider – la CDU? Le BSW? Des députés des deux partis? Et qu’est-ce que tout cela signifie pour la prochaine élection du ministre-président du Land?

Le chef du groupe parlementaire de la CDU, Sven Schulze, affirme au Parlement régional que son groupe n’a en tout cas pas voté pour Tillschneider. Le président fédéral de la CDU, Friedrich Merz, souligne, avec un certain retard, que les votes en faveur de l’AfD ne sont pas compatibles avec les valeurs de la CDU. Voter pour l’AfD, c’est nuire à la crédibilité de la CDU. Dans le même temps, le chancelier évoque à voix basse une opération «sous faux pavillon», une supercherie mise en scène. Des libéraux de la CDU tels que Karin Prien, Serap Güler ou Daniel Günther qualifient les votes des chrétiens-conservateurs en faveur de l’AfD d’«inacceptables». La direction du SPD y voit une «transgression d’un tabou».

L’AfD observe tout cela avec délectation. Depuis des semaines, des membres du parti clament haut et fort que les discussions avec les députés de la CDU avancent bien. L’accord serait le suivant: si vous votez pour les candidats de l’AfD, nous élirons un membre de la CDU à la vice-présidence. Le nouveau président Tobias Rausch affirme savoir qu’il a également été élu grâce aux voix de la CDU.

Ce qui se passe actuellement au sein de la CDU s’inscrit dans la stratégie de déstabilisation de l’AfD. C’est comme dans le jeu de cartes «Le Loup-garou», où une communauté villageoise part à la recherche du loup-garou inconnu qui tue en secret et anonymement la nuit, mais qui, le jour, tente de semer la discorde en se faisant passer pour un villageois apparemment inoffensif, à coups de mensonges et de fausses accusations. Ce jeu est un modèle des tactiques fascistes d’usure. Les simples villageois ne parviennent à démasquer le loup-garou qu’avec une stratégie commune et un leadership clair. Or, la CDU en est dépourvue. Elle est une proie facile pour le loup-garou.

Les cris de guerre assourdissants de l’AfD

La situation est différente au sein de l’AfD, parti d’extrême droite. Ses 39 députés régionaux font front commun. Lorsque les extrémistes de droite se retirent dans la salle de leur groupe parlementaire peu avant le début de la séance pour une réunion stratégique, Ulrich Siegmund annonce que tout a été parfaitement convenu et que cela fonctionnera. Il exhorte son groupe à rester discipliné lors de la séance constitutive et à s’abstenir de toute interruption. Mais le groupe parlementaire entonne alors un cri de guerre assourdissant qui résonne dans les couloirs du Parlement régional – comme pour se défouler une dernière fois. Dans la séance plénière, Siegmund apporte une tasse portant l’inscription «larmes de gauche»: il fallait tout de même un peu de mépris.

Le BSW n’est pas non plus étranger à l’intrigue. C’est pourquoi les déclarations des députés du BSW, Claudia Wittig et John Lucas, doivent également être prises avec précaution. Les vice-présidents du groupe parlementaire affirment avoir voté pour Rausch parce qu’il est «raisonnable». En revanche, ils n’ont pas voté pour Tillschneider, car celui-ci soutient l’implantation d’entreprises d’armement [dont l’israélienne Elbit] et exige un «engagement patriotique» dans le domaine de la promotion culturelle. Il y aurait manifestement un accord entre l’AfD et la CDU, affirme Claudia Wittig: si la CDU vote pour Tillschneider, l’AfD votera pour Borchert (CDU). La joie malicieuse des députés du BSW après l’élection de Tillschneider, ainsi que les félicitations un peu trop chaleureuses, font naître des doutes quant à cette version des faits. Et la CDU conteste vigoureusement ces allégations.

Depuis l’élection, le journal taz s’est entretenu avec la quasi-totalité des 14 députés de la CDU présents et les a tous contactés. Ceux qui ont accepté de s’exprimer nient tous avoir voté pour Rausch, et encore moins pour Tillschneider. Toute autre affirmation signifierait sans doute la fin de leur carrière au sein du parti. Au contraire, affirment les députés de la CDU, c’est le BSW lui-même qui aurait élu Tillschneider – afin d’attiser la crise au sein de la CDU.

La consigne initiale du président du groupe parlementaire de la CDU, Sven Schulze, était en tout cas claire: les 14 députés de la CDU présents devaient s’abstenir à l’unanimité. Le matin même de l’élection, il a assoupli cette consigne et déclaré que les votes négatifs étaient acceptables. Plusieurs députés de la CDU expliquent que la nomination de Tillschneider a été perçue comme une provocation et que certains se sont désormais également ralliés au «non» de Rausch.

Au final, cependant, il y a eu 4 voix «pour» de plus que ce qu’auraient obtenu l’AfD et le BSW réunis, et seulement 5 abstentions – alors que 8 députés de la CDU ont déclaré au journal «taz» qu’ils s’étaient abstenus.

Au moins trois députés de la CDU mentent

Une chose est donc claire: Sven Schulze n’a aucune influence au sein du groupe parlementaire de la CDU. Et au sein de ce groupe, au moins trois députés de la CDU ne disent pas la vérité sur leur de leur choix de vote – et ne semblent pas se rendre compte de la portée de leur comportement. Cela exclut également la thèse du «faux drapeau» avancée par Merz, selon laquelle les voix en faveur de Rausch ne provenaient peut-être pas de la CDU. Si tel était le cas, pourquoi les députés de la CDU mentiraient-ils?

Dès 2019, la section régionale avait déjà fait un virage vers l’extrême droite. À l’époque, les deux hommes de la CDU, Ulrich Thomas et Lars-Jörn Zimmer, avaient fait la une des journaux en réclamant, dans un document, de «concilier le social et le national». D’où un reproche: Thomas et Zimmer seraient à l’origine des votes en faveur de l’AfD. Thomas n’a pas répondu à plusieurs demandes de la taz. Zimmer, quant à lui, rejette cette accusation. Il affirme s’être abstenu lors du vote concernant Rausch, comme convenu. Et Tillschneider serait de toute façon «totalement inéligible», ayant insulté la CDU à maintes reprises. Selon Zimmer, il n’y a pas eu non plus d’entente de sa part avec l’AfD. Il ne coopère pas avec ce parti et ne votera pas non plus pour Siegmund. «Je ne vais tout de même pas renoncer à mes valeurs fondamentales.»

D’autres regards se tournent désormais vers la lutte de pouvoir qui couve au sein de la CDU au sein du parti depuis les élections. Après la débâcle d’un groupe parlementaire CDU réduit de 40 à 15 députés, le président régional de la CDU et tête de liste, Sven Schulze, a annoncé son retrait. Pour se présenter soudainement, le lendemain, au poste de nouveau chef de groupe contre le titulaire, Guido Heuer. Schulze a remporté l’élection de justesse: par 8 voix contre 7. Depuis lors, le groupe parlementaire de la CDU est divisé; certains membres parlent même de «guerre». Et lors du congrès régional de la CDU, le 5 décembre, l’actuel vice-président du parti, Sepp Müller, souhaite désormais se présenter au poste de nouveau président régional; il s’agit d’un allié de Heuer et d’un adversaire déclaré de Schulze. Cela pourrait entraîner de nouvelles tensions. Ulrich Siegmund, candidat de l’AfD, ne se présentera aux élections à la présidence de l’exécutif du Land qu’après le congrès de la CDU – sans doute dans l’espoir d’en tirer profit.

«Je ne joue pas au petit jeu avec l’AfD»

Guido Heuer, le président du groupe parlementaire de la CDU qui a été évincé, réfute la thèse de la riposte: il affirme n’avoir pas voté pour les candidats de l’AfD et ne votera pas non plus pour Siegmund. «Je suis un démocrate-chrétien convaincu, je ne joue pas au petit jeu avec l’AfD», a déclaré Guido Heuer au journa taz L’AfD ne l’aurait d’ailleurs pas contacté. Mais la CDU a bel et bien besoin d’un nouveau départ, y compris sur le plan des effectifs.

La députée CDU Karin Tschernich-Weiske, compagne de Heuer, affirme également ne pas avoir voté pour l’AfD. «Je me suis conformée à la ligne du groupe parlementaire, je n’ai jamais manifesté la moindre proximité avec l’AfD. Et je ne voterai pas non plus pour Ulrich Siegmund.» Le fait que l’on spécule sur sa fiabilité la laisse «consternée». Le jour de la formation du parlement, Karin Tschernich-Weiske a également déclaré dans un message en ligne: «J’ai le cœur lourd». Elle fera tout «pour protéger notre Constitution, notre liberté et notre démocratie!»

Il en va tout autrement de Marco Tullner, originaire de Halle, qui a siégé pendant 19 ans au Parlement régional pour la CDU et a été ministre de l’Éducation de 2016 à 2021. Immédiatement après les élections, il a publié: ce résultat électoral «modeste» «va nous demander de nouvelles choses, et je m’en réjouis». Dans une lettre adressée à ses camarades de parti, il s’en est pris de front à Sven Schulze, affirmant que ce dernier agissait «d’une manière que je trouve hautement discutable, tant sur le plan politique que moral». Tullner a ensuite déclaré à la chaîne MDR qu’il envisageait de quitter le groupe parlementaire. «Si ces situations conflictuelles ne s’améliorent pas, je ferai le point en fin d’année et réfléchirais à la manière de réagir. Et toutes les options sont envisageables.»

En ce qui concerne les élections, Tullner a toutefois également écrit à la taz qu’il s’était abstenu lors du vote concernant Rausch et n’avait pas voté pour Tillschneider. Il ne voterait pas pour Siegmund à la présidence. La CDU ne serait pas une «force auxiliaire de l’AfD».

Il y a ensuite Carsten Borchert, le nouveau vice-président du Landtag issu de la CDU, lui aussi opposé à Schulze. Alors qu’il se trouvait encore au Landtag, il a également déclaré à la taz qu’il s’était abstenu lors du vote concernant Rausch. Borchert a confié à l’Altmark Zeitung qu’avant l’élection, il s’était présenté à tous les groupes parlementaires – sauf à l’AfD. Siegmund l’aurait appelé et n’aurait pas jugé cela nécessaire. Parce qu’on connaît bien Borchert, après tout. En tant que candidat à la présidence du bureau, Borchert aurait tiré profit d’un accord avec l’AfD. S’il était sensible aux avances de l’AfD, ce serait terrible: l’ensemble du bureau se retrouverait alors sous le contrôle de l’extrême droite.

Quatre voix pour l’AfD – et personne ne veut en être responsable. Au final, cela laisse présager une élection favorable d’Ulrich Siegmund au poste de ministre-président. Tobias Rausch, membre de l’AfD, affirme que, même dans ce cas, il y aura quatre voix issues du groupe parlementaire de la CDU, car cela a été convenu ainsi. Et même au sein de la CDU, certains craignent que les collègues du parti qui ont voté pour Rausch ne votent également pour Siegmund. Les autres espèrent qu’un seul vote suffira aux rebelles pour faire passer leur message.

Pendant ce temps, le BSW et l’AfD s’attellent déjà à leurs nouvelles responsabilités au sein du Landtag grâce à leur nouvelle majorité. Ils souhaitent adopter une résolution lors d’une séance plénière extraordinaire mercredi 14 octobre, afin que la Saxe-Anhalt s’engage au Bundesrat en faveur de la fin des livraisons d’armes à l’Ukraine et de la levée des sanctions contre la Russie – même en l’absence de cessez-le-feu, bien entendu. (Publié par la taz le 9 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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