
Par Valerio Arcary
1.- Ces derniers jours, les résultats des premiers sondages post 4 octobre ont suscité des inquiétudes, en raison du choc provoqué par le démenti factuel des prévisions sondagières, Bolsonaro ayant dépassé Lula. L’écart était de 2%, un écart minime, même s’il s’inscrit dans le contexte d’un véritable tsunami lors des élections législatives et d’une situation très défavorable pour les gouverneurs.
Mais les premiers sondages indiquent, heureusement, qu’un revirement est possible. Pourquoi? Pour cinq raisons:
(a) tous les sondages font état d’une égalité technique ou d’écarts statistiques serrés dans la marge d’erreur, avec des variations: ainsi, selon DataFolha, Lula recueille 48% des suffrages valides et Flávio 52%, tandis que chez Vox, Lula est en tête avec 50,9% contre 49,1% pour Bolsonaro, et chez Poder/Data, 53% contre 47% pour Flávio, tout comme dans le sondage Atlas/Intel (52,8% contre 47,2% pour Lula); en d’autres termes, l’issue reste incertaine.
(b) Lula a hérité d’environ un tiers des voix (32%) des autres candidats, et Flávio un peu moins de la moitié (46%), tandis qu’un peu plus de 15% ont déclaré avoir voté blanc; en d’autres termes, le vote utile avait déjà joué un rôle important au premier tour, mais ces candidats, au total, ont tout de même recueilli 7% des suffrages valides.
(c) Lula a obtenu 11% de plus parmi les électeurs les plus pauvres (52% contre 41%), un électorat au sein duquel il peut encore progresser, car en 2022, l’écart était bien plus important (17%, soit 54% contre 37%) et ces électeurs représentent la moitié de la population.
d) Lula peut encore réduire l’écart auprès des travailleurs et travailleuses gagnant entre 2 et 5 salaires minimums (de 3500,00 R$ à 7500,00 R$ / 626,15 €–1341,75€), car le taux de désapprobation du gouvernement Lula s’élève à 49% et celui d’approbation à 48%;
(e) la voie vers la victoire dépend des quelque 10% de l’électorat indécis, qui s’étaient tournés vers Bolsonaro en 2018, puis vers Lula en 2022, et qui penchent désormais en faveur de Flávio, sans pour autant rejeter catégoriquement l’un ou l’autre, ni prendre parti pour l’un ou pour l’autre.
2.- Depuis lundi dernier, nous assistons à une explosion de mobilisations de masse de la jeunesse étudiante à l’échelle nationale. C’est un événement d’une immense portée. De l’extrême nord à l’extrême sud du pays, de Belém à Porto Alegre, en passant par la Bahia, Rio de Janeiro, Belo Horizonte, São Paulo et Curitiba, par milliers, les étudiant·e·s ont quitté les salles de classe et envahi les rues. On n’avait rien vu de cette ampleur depuis de nombreuses années. Il s’agit d’actions directement politiques, d’un engagement sur la question la plus décisive de toutes: qui doit gouverner [1]. Heureusement, l’UNE (União Nacional dos Estudantes) a rapidement pris position, cherchant à soutenir, à entretenir et à étendre cette vague qui a commencé spontanément, de la base vers le sommet. La jeunesse marche plus à l’aise que d’autres secteurs, car elle ne porte pas le poids des désillusions du passé.
3.- Le défi consiste à faire en sorte que l’étincelle de la jeunesse soit le déclencheur de grandes mobilisations de masse. Seule une campagne électorale menée «à chaud» pourra renverser le résultat du premier tour. Au cours des quatre dernières années, le gouvernement Lula a cherché à gouverner «à froid». La campagne électorale du premier tour a fait un mauvais pari en partant du principe que la défense de l’héritage et de la biographie de Lula suffirait à l’emporter dès le premier tour. Tout porte à croire que c’est le revirement des deux dernières semaines, bien que très tardif, qui nous a tout de même permis d’éviter une défaite dimanche dernier. Une possibilité de campagne «à chaud» s’offre désormais à nous. Espérons que l’équipe de campagne de Lula fasse encore preuve de réactivité et comprenne l’ampleur gigantesque de ce qui est en train de se passer. Tous les leaders publics de gauche doivent soutenir, dynamiser et se joindre à ces rassemblements et marches, et chercher à rallier les syndicats et les mouvements sociaux. Mais en adoptant une attitude d’«humilité». Faire preuve de force dans la rue a un impact considérable. Cela génère un effet d’entraînement qui émeut et touche profondément. Les images doivent être diffusées sans interruption à la télévision et sur les réseaux sociaux.
4.- Personne ne devrait douter de l’extrême gravité que représenterait une victoire des Bolsonaro au second tour. Mais, malheureusement, les grands médias commerciaux bourgeois s’obstinent à «danser au bord du gouffre». La fraction libérale de la classe dominante a déjà présenté l’élection de Flávio comme une issue «inévitable» et a «anticipé» les conséquences d’une éventuelle défaite de Lula. On assiste actuellement à une normalisation du bolsonarisme en tant que candidature de «droite». Non, ce n’est pas un courant électoral conservateur. Ce n’est pas une «aile» électorale plus réactionnaire du Centrão. Il s’agit d’un projet extrémiste, avec un pied dans la légalité et l’autre dans l’action contre-révolutionnaire, le «fascisme du XXIe siècle». Bolsonaro le dissimule, mais sa stratégie signifie une régression historique. Au pouvoir, ils vont «semer la terreur». Tout est menacé: de la souveraineté nationale au régime démocratique, des droits économiques et sociaux à la transition énergétique. Il s’agit d’un combat de la civilisation contre la barbarie. Il n’est pas nécessaire d’être de gauche, ni luliste, pour comprendre ce danger dévastateur. Les conséquences seront, inexorablement terribles.
5.- Le changement de tendance est difficile, mais possible, et dépendra de trois initiatives:
a) annoncer, en toute honnêteté, en reconnaissant les limites de la gestion gouvernementale depuis 2022, donc dans un esprit d’autocritique, un programme audacieux de changements – plus de réformes, plus d’avenir, plus d’espoir;
(b) adopter avec courage une tactique électorale consistant à dénoncer sans relâche la catastrophe apocalyptique afin d’élargir le rejet du bolsonarisme parmi les indécis qui ne s’intéressent pas à la politique, en leur expliquant tout, patiemment, à la télévision, sur les réseaux sociaux et dans les conversations, mais cela avec l’empathie de ceux qui comprennent leurs hésitations;
(c) une ligne de campagne audacieuse, attisant la mobilisation «à chaud» en s’appuyant sur la montée en puissance du mouvement étudiant. Sans ces initiatives, il sera difficile de réduire l’abstention au sein de la base électorale du lulisme, qui est la clé du scrutin. (Texte publié sur le site Esquerda Online, le 10 octobre 2026; site du courant Resistência du PSOL; traduction rédaction alencontre.org)
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[1] Antonio Martins, sur le site de qualité qu’il anime, Outras Palavras, publie le 8 octobre un article sur cette mobilisation de la jeunesse étudiante. Voici le début : «L’étincelle a jailli à Niterói [ville de l’Etat de Rio, d’un demi-million d’habitants], lundi 5 octobre, alors que les retombées du résultat de dimanche étaient encore vives. Quelqu’un a proposé aux étudiants de l’Université fédérale de Fluminense (UFF) de se libérer de la boule qu’ils avaient dans la gorge en descendant dans la rue pour dénoncer les menaces du «néo»-fascisme contre la démocratie et l’idée même du Brésil. Il n’y a pas de traces écrites (oh, dictature des images!), mais dans la vidéo, une voix féminine et jeune accomplit, en moins d’une minute, ce que Lula 3 n’a pas su faire pendant près de quatre ans. Elle invite à se battre pour un programme clair et populaire: la fin de la journée de travail 6×1, un budget digne pour l’Éducation, «pour la cantine, pour nos cursus». Elle souligne la soumission de Flávio à Trump. Elle conclut: «Être jeune, c’est être antifasciste, c’est lutter pour le pouvoir du peuple».
Son message mobilise immédiatement et fait des vagues. Mardi et mercredi, des milliers d’étudiants descendent dans les rues à Salvador (UFBA et Uneb), à Recife (universités rurale et fédérale, où un incendie suspect a ravagé un bâtiment et du matériel de grande valeur quelques heures plus tard), à Belém, à Caxias-MA, à Porto Alegre, à Florianópolis, à Curitiba, à Goiânia, à Santa Maria-RS, à Vitória, pour ne citer que celles qui sont documentées sur les réseaux sociaux de l’UNE et de Mídia Ninja.
Hier (7 octobre), la flamme semble s’être propagée, via l’ETEC-Heliópolis (à São Paulo), aux lycéens. Le même jour, à Rio, une manifestation gigantesque a envahi l’avenue Rio Branco et s’est déversée sur la Cinelândia. Elle aurait rassemblé 100 000 personnes, un public qui ne se limitait pas aux étudiant·e·s. Ces initiatives sont prises de manière autonome par les DCEs (Diretório Central dos Estudantes) et les centres universitaires, mais la direction de l’UNE tente d’établir un calendrier qui comprend, outre des assemblées (jusqu’au 9 octobre), des distributions de tracts dans les gares routières et les stations de métro, l’opération «Université dans les quartiers» (les 17 et 18 octobre) et une journée nationale de manifestations coordonnées (le 21 ou le 23 octobre, à définir). (Outras Palavras, trad. rédaction alencontre.org)

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