
Par Antonis Ntavanellos
Le risque d’un conflit militaire généralisé et incontrôlable en Méditerranée orientale est souvent sous-estimé dans les programmes politiques et les analyses de la gauche radicale européenne.
Ce risque existe depuis longtemps, sous la forme d’une rivalité permanente entre la Grèce et la Turquie concernant la question de la souveraineté – principalement – en mer Égée. Elle prenait généralement la forme de revendications souverainistes maximalistes: concernant l’étendue des eaux territoriales de chaque partie, l’étendue de l’espace aérien national de chaque partie reconnu au niveau international, et plus tard l’étendue des zones économiques exclusives de chaque partie, liées aux droits des États-nations en matière d’exploitation économique en mer et sur les fonds marins. Toutes ces revendications remettaient en cause – et considéraient comme obsolètes – les dispositions du Traité de Lausanne (1923), le traité international qui a marqué la fin des sanglantes guerres balkaniques (1912–1922), sous la «garantie» des grandes puissances navales de l’époque et la surveillance de l’URSS.
Le fait que la Grèce et la Turquie aient été les principaux piliers du flanc sud-est de l’OTAN a servi, pendant la Guerre froide, de cadre de modération et de discipline pour les dirigeants politiques des deux camps. Il n’en reste pas moins que c’est un secret de polichinelle que les deux pays se sont parfois retrouvés au bord d’un conflit militaire dévastateur.
Cependant, le cadre de l’ensemble des relations dans la région a changé au XXIe siècle.
En 2010, le raid sanglant mené par Israël contre le navire turc Mavi Marmara, qui transportait des militant·e·s en mission de solidarité vers Gaza, a incité le gouvernement Erdogan à déclarer officiellement la détérioration, déjà latente, des relations entre la Turquie et Israël. Depuis lors, les gouvernements et les groupes de réflexion affiliés à l’État, des deux côtés, s’accordent à dire qu’avant que les réorientations au Moyen-Orient au sens large ne soient achevées, un affrontement militaire entre la Turquie et Israël sera hautement probable, voire inévitable.
En 2016, la tentative de coup d’État visant à renverser Erdogan a été reconnue par le gouvernement turc comme ayant été inspirée par les États-Unis. Il s’en est suivi une déstabilisation significative des relations américano-turques. Aujourd’hui, le rôle stratégique de la base de l’OTAN à Incirlik a été réduit au profit de celle de Souda, en Crète, qui sert désormais de pilier principal de l’euro-atlantisme en Méditerranée orientale.
Ces développements ont été perçus par la Grèce comme une «opportunité». Une fois de plus dans l’histoire, la classe dirigeante grecque tenterait de compenser son désavantage en cas de confrontation bilatérale avec la Turquie (un pays plus vaste, avec une population dix fois plus nombreuse, une armée puissante et une industrie de défense en pleine expansion…), en misant sur son potentiel d’alliances diplomatiques et militaires plus larges.
En 2011, le gouvernement grec (dirigé par le PASOK sous la houlette de Georges Papandréou) a annoncé une nouvelle politique nationale, baptisée «stratégie des hydrocarbures». Il s’agissait d’un virage vers l’extractivisme dans sa forme la plus extrême: la recherche de gisements de gaz naturel et de pétrole dans les fonds marins de la Méditerranée (à des profondeurs dépassant 3000 mètres et dans des zones à haut risque sismique). Un projet censé transformer la Grèce en une puissance exportatrice de combustibles fossiles.
Le lien entre la «stratégie des hydrocarbures» et les plans de renforcement géopolitique de l’État grec en Méditerranée orientale était évident: la plupart des réserves présumées se trouvent dans les eaux internationales, en dehors des zones de souveraineté grecque reconnues. Le seul élément qui conférait à ce plan un semblant de réalisme était le soutien des forces euro-atlantiques, qui s’est traduit par l’«acquisition» de tous les droits d’exploration, d’extraction et de commercialisation future des hydrocarbures potentiels par les géants américains de l’extraction: ExxonMobil et Chevron. Les entreprises européennes Total et Eni, bien qu’elles aient initialement participé aux enchères, se sont finalement retirées, reconnaissant implicitement que la viabilité économique de cette initiative était, pour le moins, incertaine.
Cette stratégie a été adoptée avec enthousiasme par tous les gouvernements grecs qui se sont succédé.
Le gouvernement de Samaras (chef de file de l’aile nationaliste du principal parti conservateur, Nouvelle Démocratie) a lié la stratégie extractiviste à la «diplomatie des gazoducs», présentant des projets quelque peu trop ambitieux visant à acheminer le gaz naturel et le pétrole depuis les côtes d’Israël et d’Égypte (avec leurs vastes gisements de Léviathan et de Zohr, respectivement) vers les marchés européens via Chypre et la Grèce (le gazoduc EastMed). Cela a jeté les bases des «triades» d’alliances économiques, diplomatiques et militaires: Grèce–Chypre–Israël et Grèce–Chypre–Égypte.
Le gouvernement Tsipras a franchi l’étape décisive suivante. Sous les auspices de l’ambassadeur américain «hyperactif» à Athènes, Jeffrey Payette (ancien ambassadeur des États-Unis en Ukraine…), en 2016, lors d’un sommet à Nicosie, le «format 3+1» (Grèce – Chypre – Israël + les États-Unis) a été officialisé comme le principal pilier de soutien à la stabilité des intérêts occidentaux dans la région. Selon Jeffrey Payette, il s’agissait d’un nouvel «arc de confinement» contre les adversaires du camp euro-atlantique en Méditerranée orientale. Cet «arc» assumait désormais le rôle traditionnellement dévolu au flanc sud-est de l’OTAN. Le gouvernement turc a vivement réagi, Erdogan évoquant pour la première fois des «plans visant à encercler la Turquie».
Les conséquences de ces développements ont été très importantes, en particulier pour la région grecque.
1.- Ils ont conduit à un renforcement sans précédent des relations militaires de l’État grec avec les grandes puissances occidentales, en particulier les États-Unis et la France.
En 2021, le pacte de «défense» gréco-français a été signé. Il prévoit l’intervention militaire de la France en cas de guerre contre la Grèce, renforce la coopération dans le secteur de l’industrie de la défense, ainsi que les achats par l’État grec de matériel militaire lourd français. Ce pacte a été renouvelé lors de la récente visite de Macron à Athènes, élargi pour inclure davantage de ventes d’armes françaises, et assorti d’une promesse concernant la participation grecque au programme nucléaire français [voir l’article publié ce sur thème le 11 mai 2026 https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/la-grece-sous-mitsotakis-la-dangereuse-quete-dun-rayonnement-geopolitique-accru.html].
En 2022, l’Accord de coordination de défense mutuelle (MDCA) avec les États-Unis a été renouvelé, élargissant et renforçant les bases militaires américaines sur le territoire grec, incluant une garantie des Etats-Unis pour «la sécurité et l’intégrité territoriale de l’État grec», et intensifiant les programmes d’acquisition d’armement en fournissant, entre autres, des avions de combat F-35 à l’État grec. Le MDCA confirme le lien étroit entre les politiques énergétiques et les plans géopolitiques: le port d’Alexandroupolis, à l’extrémité nord-est du pays, est en train de devenir la principale «porte d’entrée» du corridor terrestre des forces de l’OTAN vers la mer Noire et l’Ukraine. Dans le même temps, cependant, il devient également le principal point d’entrée du gaz naturel liquéfié (GNL) américain qui, via un réseau de gazoducs terrestres, sera acheminé vers la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie et l’Ukraine.
Dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si les armateurs grecs jouent un rôle de plus en plus prépondérant dans le transport du GNL américain des États-Unis vers l’Europe.
2.- L’évolution la moins évidente a été l’expansion significative des activités israéliennes de toutes sortes en Grèce.
Les relations économiques entre les deux pays, pendant les années du génocide à Gaza, se sont multipliées. Les exportations grecques vers Israël consistent principalement en carburants et autres produits pétroliers, minéraux et métaux, denrées alimentaires, produits pharmaceutiques et produits chimiques (je ne pense pas que ce soit une coïncidence si ces catégories d’exportations alimentent directement la machine de guerre israélienne). À l’inverse, Israël investit systématiquement en Grèce dans les secteurs de l’énergie, du tourisme et de l’immobilier, ainsi que dans les industries de l’armement et des logiciels militaires.
Les relations militaires se sont également intensifiées. Israël a pris en charge (dans le cadre d’un accord d’une durée prévue de 22 ans!) la formation au combat des pilotes de l’armée de l’air grecque, en «rachetant» l’aéroport militaire de Kalamata et en entreprenant la modernisation de toutes les infrastructures connexes. Il a entrepris la construction d’un «dôme de protection» antimissile et anti-drone en mer Égée, sous le nom ridicule de «Bouclier d’Achille» – qui constituera en pratique une extension du Dôme de fer israélien en Méditerranée orientale –, la fourniture du système David’s Sling (interception de missiles balistiques) à la Grèce, le déploiement d’un système de drones espions dans les eaux grecques, l’installation de systèmes de lance-roquettes multiples sur les îles grecques, etc. Les exercices militaires conjoints aériens et navals sur le territoire grec sont désormais une norme annuelle.
Dans l’industrie de la défense grecque en pleine expansion, la présence d’Israël est évidente, avec des capitaux et des technologies qui affluent vers les centaines de «start-ups» qui se multiplient rapidement.
En menant des actions de solidarité en Palestine, nous avons souvent constaté que de nombreux hôtels, des immeubles d’appartements entiers, voire des villages dans les régions touristiques (par exemple, en Chalcidique) ont été rachetés par des fonds israéliens et servent de lieux de repos et de loisirs aux soldats de l’armée israélienne pendant leurs pauses entre les massacres à Gaza et au Liban.
Israël investit également de manière systématique dans les médias de masse, dans les événements culturels et, plus largement, dans les mécanismes idéologiques et politiques, dans le but d’améliorer son image aux yeux du public, dans un pays où la grande majorité de la société soutenait traditionnellement la cause palestinienne.
En résumé, il n’est plus exagéré d’affirmer que le gouvernement Netanyahou a choisi le territoire grec comme espace allié offrant une «profondeur stratégique» pour Israël.
La classe dirigeante grecque et les échelons supérieurs de ses bureaucraties étatiques ont accueilli ce choix avec enthousiasme. Ils estiment qu’une alliance étroite avec Israël, avec la bénédiction des États-Unis, leur confère un avantage diplomatique et, si nécessaire, militaire dans leur rivalité avec la Turquie.
Ces dernières années, sous tous les prétextes – depuis la lutte contre la pêche illégale, la contrebande ou le trafic, à un intérêt soudain pour la protection des écosystèmes marins (si l’on fait abstraction des… opérations minières) –, des projets visant à étendre la souveraineté grecque en mer sont promus de manière unilatérale, dans le but d’obtenir le contrôle total et exclusif de la mer Égée. En collaboration avec le gouvernement Netanyahou et le gouvernement chypriote, le gouvernement grec promeut la revendication d’une «continuité géographique» entre les zones maritimes de souveraineté d’Israël, de Chypre et de la Grèce, afin de rendre réalisables les projets d’installation de gazoducs sous-marins, ainsi que les câbles d’interconnexion électrique sous-marins reliant Israël à l’Europe via Chypre et la Grèce (Great Sea Interconnector). Le détail préoccupant de ces projets est qu’ils conduisent à l’exclusion totale de la Turquie de tout accès à la Méditerranée orientale.
Aucune personne raisonnable ne peut souscrire à l’idée que cela puisse se produire sans provoquer de vives réactions de la part de la Turquie. Le gouvernement Erdogan est déjà en train de faire adopter par le Parlement turc une résolution qui fera valoir les revendications turques en mer Égée – tout à fait analogues aux revendications grecques –, tout en menaçant de saisir les organisations internationales en accusant l’État grec de violations unilatérales du droit international. Mais surtout, Erdigan rappelle l’ancienne résolution du Parlement turc qui stipulait que toute tentative d’exclure la Turquie de tout accès à la mer serait considérée comme un casus belli.
Jusqu’à présent, le contrôle politique sur les décisions visant à aggraver les tensions ou à rechercher un compromis avec la Turquie résidait à Athènes. Cependant, il apparaît désormais clairement que ce contrôle pourrait passer entre les mains du gouvernement de Netanyahou. Et la question de savoir ce qui se passerait si le gouvernement israélien décidait, pour ses propres raisons, de «militariser» les différends gréco-turcs – dans la perspective d’une aggravation décisive de la détérioration de ses relations avec la Turquie – devient de plus en plus brûlante, mais aussi dangereuse.
Pour ceux d’entre nous qui vivons dans ce coin du monde, cette analyse des contradictions n’est pas un luxe facultatif. La revendication de rompre tous les liens avec l’État génocidaire d’Israël est la conclusion naturelle des luttes de solidarité avec la Palestine – une cause qui continue de mobiliser et d’émouvoir de larges pans de la population en Grèce, ainsi qu’en Turquie. L’effort visant à renverser la politique d’armement et le virage vers une économie de guerre est une condition préalable indispensable pour mettre fin à l’austérité dans un pays où les écoles et les hôpitaux publics sont au bord de l’effondrement. La revendication d’une rupture avec l’OTAN, de la résiliation des accords militaires avec les États-Unis et la France, et du démantèlement des bases militaires qui ont envahi le pays, constitue une condition préalable à tout changement progressiste, voire modérément réformiste, sur la scène politique. Et la revendication d’une politique de paix, d’amitié et de solidarité avec le peuple turc est directement liée à tous les objectifs susmentionnés et les résume politiquement.
Cette forme particulière d’«anti-impérialisme», étroitement liée aux politiques anticapitalistes des deux côtés de la mer Égée, constitue un front idéologique et politique essentiel pour la gauche anticapitaliste radicale en Grèce. (Article reçu le 12 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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