
Par la rédaction d’UltraSouria
Le cheikh Hikmat al-Hijri, l’un des chefs spirituels de la communauté druze de Soueïda [ville du sud-ouest de la Syrie peuplée de Druzes depuis le XVIe siècle], a tenu à exprimer une nouvelle fois sa gratitude envers Israël, réaffirmant son attachement au «droit à l’autodétermination» et renouvelant son appel à l’indépendance de ce qu’il appelle le «Mont Bachan» [1].
Dans une déclaration vidéo diffusée le 20 mai dernier, al-Hijri a évoqué des contacts permanents avec la communauté internationale ainsi qu’un soutien de la part d’«alliés garants» du projet d«’indépendance». Il a exhorté ses partisans à rester fermes et à persévérer malgré les obstacles.
Des observateurs notent toutefois que les discours d’al-Hijri tournent désormais presque toujours autour des mêmes thèmes, sans qu’il présente de plan concret pour traduire ses ambitions sur le terrain. S’il insiste régulièrement sur le «droit à l’autodétermination», il l’associe systématiquement à l’idée d’«indépendance totale», ce qui soulève une contradiction évidente car reconnaître à la province de Soueïda le droit de décider de son avenir ne signifie pas nécessairement qu’elle doive se séparer complètement de l’État syrien, comme il le laisse entendre.
En principe, l’autodétermination implique une consultation populaire permettant aux habitants de choisir la forme de leur relation avec l’État. Mais que se passerait-il si la majorité décidait de rester au sein de la Syrie sous une forme ou une autre? Et si elle ne votait pas en faveur de la sécession?
Une autodétermination déjà actée?
Des militants et des observateurs critiquent ce rapprochement constant entre autodétermination et sécession dans le discours d’al-Hijri. Certains le comparent au fait de dire par exemple: «Nous allons organiser un procès équitable pour un homme, puis l’exécuter.» Quand la sentence est annoncée d’emblée, le procès perd tout son sens. Dès lors, à quoi sert une consultation populaire si l’indépendance est déjà présentée comme actée?
Pour beaucoup, cela révèle un aspect fondamental de la vision qu’al-Hijri a de son rôle dans la province. Il semble convaincu de maîtriser totalement la situation locale et de bénéficier d’un soutien unanime. Pourtant, les réalités du terrain disent autre chose.
Selon plusieurs estimations, le mécontentement grandit progressivement au sein de la population de Soueïda. Les défections actuelles pourraient n’être qu’un prélude à des dissensions plus vastes au sein de ses partisans. Ces derniers jours, de nombreuses voix – intellectuels, personnalités influentes et acteurs locaux – se sont élevées contre la politique d’al-Hijri et les pratiques de ses partisans, opposées à sa vision de l’avenir.
D’après ces critiques, l’échec de sa gestion de la province apparaît de plus en plus évident à tous. Aux difficultés économiques déjà lourdes s’ajoute le rôle de la «Garde nationale» [c’est-à-dire la milice armée qui est sous l’autorité du Cheikh Hikmat Al-Hijri] accusée d’aggraver les souffrances de la population par ses méthodes répressives. Elle fait taire les voix dissidentes, intervient dans la répartition des ressources et même s’approprie certains biens publics.
Plus important encore, selon eux, les promesses politiques d’al-Hijri ne concrétisées sur le terrain par aucune mesure réelle. Et ses allusions répétées à un soutien international, à des «alliés garants» ou à son appartenance au «monde libre» ressemblent de plus en plus à des slogans vides.
Israël comme unique soutien
Les observateurs remarquent également qu’al-Hijri remerciait autrefois plusieurs États et personnalités influentes dans ses discours, parmi lesquels Israël. Aujourd’hui ses remerciements concernent exclusivement ce pays. Pour beaucoup, cela montre que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou est en réalité le seul acteur derrière ce qu’al-Hijri désigne comme «les alliés garants», «la communauté internationale» ou encore «le monde libre».
Selon ces observateurs, c’est précisément là que réside son principal problème: il est désormais prisonnier de la volonté et de la vision d’un seul protagoniste, Israël, qui jusqu’à présent ne lui a fait que de vagues promesses. Certains responsables israéliens l’auraient encouragé à élever ses exigences jusqu’à réclamer une indépendance totale, et l’auraient ainsi poussé vers un isolement croissant, non seulement vis-à-vis de son environnement syrien et régional, mais aussi au sein même de Soueïda.
De récents événements survenus dans le Golan syrien occupé par Israël ont encore aggravé cette situation. Israël, que les partisans d’al-Hijri présentent comme le seul protecteur de la communauté druze, a relancé un projet d’énergie renouvelable dans une zone habitée par les Druzes du Golan. Ce projet implique l’expropriation d’environ 3500 dunums (350 hectares) de terres parmi les plus fertiles appartenant à des agriculteurs druzes. Cela a provoqué des affrontements qui ont fait huit blessés parmi les employés de l’entreprise israélienne chargée de l’exécution du projet ainsi que l’incendie de plusieurs de ses véhicules.
Des militants du Golan occupé affirment qu’Israël va faire avec les Druzes du Golan ce qu’il a déjà infligé à ceux de Galilée: confiscation progressive de leurs terres agricoles, privation graduelle de leurs moyens de subsistance et, en parallèle, incitation à leur enrôlement dans les forces israéliennes. Une stratégie qui viserait à faire des Druzes les gardiens de l’État d’Israël.
Les inquiétudes ne se limitent pas au Golan occupé. Dans la région du mont Hermon en Syrie (occupé par Israël depuis janvier 2025), où vivent également des communautés druzes syriennes, les habitants affirment que l’armée israélienne travaille quotidiennement à établir une présence durable, voire permanente.
Beaucoup redoutent que le contrôle des ressources hydriques de la montagne fasse partie des objectifs israéliens, bien que la situation sur le terrain reste encore floue. Cela leur semble une évidence: Israël est régulièrement accusé de convoiter les ressources en eau, or cette région est riche en sources et en cours d’eau. Les habitants s’attendent à faire face à des politiques de contrôle, par la force, des sources, à la construction de barrages ou à des modifications des cours des rivières.
Pour les habitants, la menace ne concerne pas seulement l’eau elle-même, car contrôler cette ressource implique aussi nécessairement la confiscation des terres qui les entourent.
Une question revient alors fréquemment: si al-Hijri a pu surmonter le fait qu’Israël soit un État ennemi, occupant de territoires syriens et arabes et accusé de violences contre les Palestiniens au nom de la protection des Druzes, que répond-il aujourd’hui aux Druzes du Golan et du mont Hermon qui se sentent eux-mêmes menacés par Israël?
Une troisième voie
Certains estiment que la tentative d’al-Hijri de capitaliser sur le sentiment d’injustice né des événements sanglants de juillet 2025 [2] a échoué. Au lieu de rechercher à rendre justice aux victimes, à poursuivre les responsables et à s’opposer au pouvoir de Damas, cet homme qui se considère comme le maître incontesté de Soueïda aurait conduit sa province dans une impasse.
La plupart de ses opposants à Soueïda affirment néanmoins que s’opposer à son projet ne signifie pas renoncer à critiquer le pouvoir de Damas ni à lui attribuer la grande part de responsabilité des événements de juillet lorsque des groupes liés au régime ont commis des crimes et de graves violations contre les civils. Ils considèrent même que le comportement du gouvernement syrien est ce qui a essentiellement (et indirectement) renforcé la position d’al-Hijri, en validant les craintes qu’il diffusait depuis longtemps parmi ses partisans. Ils rappellent que sa popularité était initialement très limitée avant d’augmenter progressivement à mesure que s’accumulaient les malheurs attribués aux autorités de Damas, à commencer par les événements d’Achrafieh et de Jaramana [3], dans la banlieue de Damas, jusqu’aux massacres de Soueïda.
Cependant, ces opposants refusent l’idée que Soueïda soit condamnée à choisir entre deux extrêmes: soit une réintégration sans conditions au sein de l’État syrien au prix du sacrifice de la mémoire des victimes, soit l’indépendance totale. Selon eux, il existe une série d’options intermédiaires, dans le cadre national syrien, qui permettraient aux habitants de la province d’obtenir leurs droits, d’être indemnisés pour les préjudices subis et de rendre justice aux victimes.
Surtout, ils refusent de fuir une autorité qu’ils rejettent et qui ne les représente pas, pour se placer sous la protection d’un État, ennemi de tous, qui exploite leur sentiment d’injustice au service d’un projet qui ne profitera à personne, et certainement pas aux Druzes eux-mêmes. [Article publié le 21 mai sur le site UltraSouria; traduction de l’arabe pour alencontre.org par Suzanne Az]
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[1] Hikmat al-Hijri utilise Mont-Bachan pour désigner les trois provinces du sud de la Syrie (Soueïda, Deraa et Quneitra) qui abritent une forte population druze. (Réd.)
[2] En juillet 2025 des affrontements sanglants ont lieu entre des tribus bédouines et des milices druzes, puis l’intervention de l’armée du nouveau pouvoir de Damas, puis le bombardement d’Israel sur les chars de l’armée syrienne. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), le bilan était, à la date du 24 juillet, d’au moins 1386 morts, dont 533 combattants druzes, 469 membres des forces gouvernementales tués au combat, dont 40 Bédouins, 15 membres des forces gouvernementales tués dans des bombardements israéliens, 124 civils, dont 24 femmes et 10 enfants, 238 personnes, dont 30 femmes et huit enfants, exécutées sommairement par les forces gouvernementales et trois Bédouins, dont une femme et un enfant, exécutés par les Druzes. [Ndt]
[3] A Achrafieh Sahnaya et Jaramana, deux banlieues de Damas à majorité druze, des affrontements ont eu lieu entre miliciens druzes et ex-rebelles soutenant le nouveau pouvoir de Damas fin avril 2025 pendant quelques jours avant qu’Israël n’intervienne en défense des Druzes en bombardant à proximité du palais présidentiel ainsi que le ministère de l’Intérieur à Damas. (Ndt)

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