Etats-Unis-Israël-République islamique d’Iran: quelles orientations face à cette guerre? Débat

Benyamin Netanyahou et Donald Trump.

Par Saeed Rahnema

Il y a dix-sept ans, au lendemain du soulèvement du Mouvement vert et de sa répression – alors que l’Iran avait une nouvelle fois attiré l’attention des analystes de droite et de gauche du monde entier –, j’ai rédigé un article intitulé «La tragédie du discours de gauche sur l’Iran», dans lequel je critiquais les opinions erronées de plusieurs éminents théoriciens de gauche, dont James Petras, Azmi Bishara, Slavoj Zizek et des contributeurs de MRZine, le site web affilié à la Monthly Review, qui s’étaient tous, de diverses manières, rangés du côté de la République islamique.

J’y faisais remarquer que «les voix que nous entendons aujourd’hui dans certains milieux de gauche sont tragiquement réactionnaires. Prendre le parti des fondamentalistes religieux en partant du postulat erroné qu’ils sont anti-impérialistes et anticapitalistes revient à s’aligner sur les forces les plus réactionnaires de l’histoire. Il s’agit là d’une gauche réactionnaire, différente de la gauche progressiste qui a toujours été du côté des forces du progrès.»

«De quel côté êtes-vous?»

Aujourd’hui, dix-sept ans plus tard – après le massacre, en décembre/janvier, de dizaines de milliers de manifestants dans les villes iraniennes par le régime islamique, et l’attaque militaire conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran –, nous assistons aux mêmes réactions. Je ne m’attarderai pas ici sur «l’axe de résistance de gauche» en Iran [référence au PC et aux liens avec l’URSS] – ceux qui, inconscients de leurs propres erreurs historiques et de celles de l’ancien «camp socialiste», continuent de répéter des discours datant d’il y a près d’un demi-siècle qui ont porté le plus grand coup à la crédibilité de la gauche iranienne.

La position des analystes de droite et non de gauche qui défendent ouvertement la position des États-Unis et d’Israël et attribuent tous les problèmes au régime islamique est tout aussi claire. Par exemple, Jack Cunningham, dans un article intitulé «La guerre contre l’Iran est-elle “légale”? Et quelle importance cela a-t-il?» publié dans Open Canada, affirme que «l’Iran mène effectivement une guerre d’agression contre les États-Unis et Israël depuis au moins le milieu des années 1980, et leurs actions, y compris les attaques actuelles contre des cibles iraniennes, s’expliquent mieux comme des actes d’autodéfense, et non d’agression».

Dans un article précédent publié sur le même site, il avait déclaré que «l’Iran a été la plus grande menace pour Israël et l’acteur régional le plus perturbateur au Moyen-Orient». Peu importe que ces analystes connaissent bien les dossiers du Moyen-Orient et de l’Iran – ou qu’ils les connaissent mais le dissimulent –, cela reflète la vision binaire du monde qui prévaut en Occident: celle selon laquelle les États-Unis et Israël sont les champions de la paix et de la démocratie combattant les éléments bellicistes de la région. Les courants de droite au sein de la diaspora iranienne, en particulier les cercles monarchistes autour de Reza Pahlavi – avec leurs vastes réseaux médiatiques construits grâce à un soutien étranger et leur exploitation habile du désordre culturel, politique, économique et environnemental de l’Iran sous le régime clérical – défendent précisément ces positions.

On observe une positions tout aussi partiale dans le camp des détracteurs de la politique états-unienne: seuls l’impérialisme américain et le sionisme mondial sont responsables, et la République islamique est attaquée sans raison. D’un côté, nous avons ici des partisans inconditionnels des positions de la République islamique, des personnalités telles que Trita Parsi. Internet regorge également d’entretiens et d’analyses de personnalités éminentes comme John Mearsheimer qui, malgré ses connaissances approfondies et bien qu’il aborde à juste titre l’agression impérialiste, ne fait pas la moindre mention des politiques destructrices de la République islamique. Il en va de même pour de nombreuses interventions de Ben Norton, Jeffrey Sachs et d’autres.

***

L’accent est mis dans cet article sur la gauche socialiste, qui n’aborde elle aussi qu’un seul aspect du conflit: l’impérialisme états-unien. Gary Wilson, dans l’article «L’Iran aujourd’hui, la Chine demain: La stratégie derrière la guerre» publié dans Monthly Review Online, décrit à juste titre la guerre contre l’Iran comme «…le résultat d’une guerre de classes mondiale – la volonté du capital monopoliste de maintenir à tout prix son contrôle sur les ressources, les marchés et la main-d’œuvre mondiaux», et aborde diverses questions, notamment le massacre d’écolières à Minab, la confrontation entre une résistance low-tech et une force militaire high-tech, ainsi que le rôle du capital financier dans la fermeture du détroit d’Ormuz. Pourtant, il ne fait pas la moindre mention du rôle de la République islamique et de ses politiques dévastatrices. Une partie de l’article aborde les dommages que cette guerre a infligés à la classe ouvrière sur différents continents. Pourtant, il n’est fait aucune mention de la misère des travailleurs et travailleuses iraniens – y compris la majorité des travailleurs du secteur pétrolier et pétrochimique qui, en raison des politiques de la République islamique, travaillaient sans aucune sécurité dans des entreprises sous-traitantes et qui, avec le déclenchement de la guerre, ont perdu même ces emplois précaires et instables. Près de cent mille travailleurs à différents niveaux des entreprises sous-traitantes du secteur pétrolier – des entreprises créées et vendues aux acolytes du régime, échappant à tout contrôle – se sont retrouvés sans protection. La Compagnie nationale iranienne du pétrole a externalisé la plupart de ses activités vers ces entreprises afin d’échapper à toute responsabilité quant aux conditions de travail des ouvriers. Le régime a même inventé le terme de «travailleurs du troisième pilier» pour affirmer clairement qu’il n’assume aucune responsabilité quant à la situation de ces travailleurs [voir entre autres les articles sur ce sujet publiés dans A l’Encontre les 27 janvier 2023, 17 juillet 2021].

Gary Wilson conclut son article: «La guerre était planifiée. Les souffrances étaient prévisibles. De quel côté êtes-vous?» La véritable question, cependant, est la suivante: si nous condamnons à juste titre l’impérialisme états-unien (et, bien sûr, l’agression de la coalition de droite israélienne), devons-nous pour autant nous ranger du côté des fondamentalistes obscurantistes qui dirigent l’Iran?

Un exemple de soutien plus direct de la gauche à la République islamique est l’interview de Dimitri Lascaris – journaliste de la chaîne Reason2Resist – par Radhika Desai qui anime le groupe de recherche Geopolitical Economy. De retour d’un voyage de dix jours en Iran, Lascaris affirme que parmi la centaine de personnes qu’il a interviewées dans différentes villes iraniennes, il «…n’a pas trouvé une seule personne critiquant le gouvernement», et qu’il a été profondément impressionné par la «quasi-unanimité» du sentiment anti-guerre et du soutien au régime. Concernant les dégâts de guerre, il affirme que, contrairement à la propagande occidentale prétendant que la guerre a causé des destructions massives, il n’a vu que très peu de ruines. Dans un contexte où non seulement les journalistes étrangers indépendants, mais même les journalistes nationaux non affiliés au régime ne peuvent pas rendre compte librement de la situation en Iran – et où de nombreux jeunes ont été arrêtés, torturés et, dans certains cas, exécutés pour le simple fait d’avoir partagé une photo sur les réseaux sociaux –, Dimitri Lascaris ne s’est peut-être pas rendu compte qu’il menait son reportage dans le cadre d’un voyage organisé par le régime. Il lui aurait suffi de jeter un coup d’œil à l’actualité iranienne et de se demander: pourquoi, juste avant la guerre, le régime a-t-il abattu des dizaines de milliers d’Iraniens dans les rues de différentes villes? Pourquoi y a-t-il tant de prisonniers politiques, dont des femmes éminentes telles que Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix, et Nasrin Sotoudeh [prix Sakharov en 2012 et prix Nobel alternatif en 2020], ainsi que bien d’autres, qui sont toujours derrière les barreaux? Pourquoi, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, le régime islamique a-t-il déjà exécuté 21 personnes et arrêté plus de quatre mille autres au cours de cette même guerre?

Quant au fait de ne pas avoir constaté beaucoup de destructions, ses guides l’ont-ils emmené à Mobarakeh Steel à Ispahan, la plus grande aciérie du Moyen-Orient, qui emploie directement environ 20 000 travailleurs et indirectement environ 100 000 autres via les chaînes d’approvisionnement et de production, et qu’Israël a contrainte à fermer ses portes par des attaques répétées? A-t-il visité les immenses usines chimiques et pétrochimiques bombardées par Israël? A-t-il vu les conséquences du bombardement de l’Institut Pasteur, l’un des plus anciens instituts de recherche pharmaceutique reconnus mondialement? Au lieu de faire face à ces réalités, il conclut que la guerre a produit pour l’Iran des résultats contraires à ce qu’attendaient les États-Unis et Israël, et qu’elle a, en fait, rehaussé le prestige de l’Iran dans le monde. Radhika Desai mène également un entretien avec Mohammad Marandi, un universitaire farouchement pro-régime et, en fait, porte-parole du régime, sur «le rôle historique de l’Iran dans le déclin de l’impérialisme», ce qui ne nécessite aucun commentaire supplémentaire.

Mais le plus important de tous est Yanis Varoufakis – éminent théoricien et un des fondateurs du parti socialiste radical grec SYRIZA et du Front européen de désobéissance réaliste, ainsi qu’auteur de l’ouvrage influent Techno-féodalisme: ce qui a tué le capitalisme – qui a annoncé sur son compte X que lui-même et un autre dirigeant du parti s’étaient rendus à l’ambassade d’Iran en Grèce. Cette nouvelle a été une grande surprise pour les militants de gauche iraniens qui respectent Varoufakis et dont les œuvres ont été largement traduites en persan. Dans ce message, Varoufakis déclare, entre autres, que «nous sommes ici à cause des 180 filles que les États-Unis et Israël ont tuées à Minab. Nous sommes ici parce que le président américain a déclaré une guerre culturelle contre l’une des plus anciennes civilisations de l’humanité.» Ce faisant, Varoufakis – malgré son opposition déclarée à un système théocratique – a malheureusement pris le parti de la République islamique. Exprimer sa solidarité face au crime consistant à tuer des jeunes filles innocentes par les forces impérialistes et sionistes est certes un acte louable. Mais lorsque le gouvernement que cet ambassadeur représente a abattu des manifestants dans les rues des villes iraniennes, Varoufakis a-t-il manifesté devant l’ambassade d’Iran?

Il est également vrai que Trump a tenu ces propos absurdes sur la civilisation iranienne – mais la République islamique est-elle vraiment la représentante de «l’une des plus anciennes civilisations de l’humanité»? La vérité est que, par ses politiques réactionnaires et dévastatrices, ce régime a été l’un des plus grands ennemis de cette même civilisation. Je suis conscient du caractère polémique du titre que j’ai choisi pour cet article, et c’est peut-être injuste envers Yanis Varoufakis, pour qui j’éprouve un respect réel. Mais ce qu’il a fait était également injuste envers la gauche et les forces progressistes iraniennes.

Contexte de la guerre à trois fronts

Contrairement à ces approches unilatérales et à la tendance à prendre parti dans cette terrible guerre – qui a fait reculer et continue de faire reculer l’Iran, la région et le monde –, il faut s’intéresser à ses racines et au rôle de chacun des principaux acteurs. Cette guerre comporte trois dimensions interdépendantes et, sans entrer dans les détails historiques, un bref aperçu s’impose.

Avec la révolution iranienne de février 1979, les États-Unis et Israël ont perdu leur plus important allié régional: l’Iran. Bien que le shah d’Iran n’ait pas eu le sang-froid nécessaire pour maintenir des relations diplomatiques officielles avec Israël, l’«ambassade sans enseigne» officieuse d’Israël en Iran était très active; le Mossad et la CIA étaient les principaux soutiens de l’appareil de répression du régime du shah, et l’Iran était le plus gros acheteur d’équipements militaires auprès de ces deux pays. Même lorsque le shah tentait de prendre quelque peu ses distances dans cette relation de dépendance – comme lorsqu’il s’en est pris au lobby israélien aux États-Unis lors d’une interview accordée à Mike Wallace en 1976 –, il n’avait d’autre choix que de se soumettre à ceux qui l’avaient rétabli au pouvoir grâce au coup d’État de la CIA de 1953 contre le gouvernement démocratiquement élu de Mossadegh.

Au Moyen-Orient, pendant la Guerre froide, Washington concentrait principalement ses efforts contre l’Union soviétique et les mouvements de gauche, ainsi que sur le renforcement des courants islamistes et la création d’une «ceinture verte». La SAVAK, l’appareil de sécurité impitoyable du Shah, avec l’aide du Mossad et de la CIA, se concentrait principalement sur les mouvements progressistes de gauche et nationalistes et ne prêtait guère attention à la montée de l’islamisme. La révolution de 1979 et la prise d’otages qui s’ensuivit à l’ambassade des Etats-Unis se sont déroulées dans ce climat anti-américain et anti-israélien. Khomeini, conformément à ses convictions réactionnaires et dans l’espoir de maîtriser le mouvement palestinien, a brandi dès le début le slogan de la destruction d’Israël.

Puis, pendant la guerre Iran-Irak, les États-Unis – en particulier après l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan [en janvier 1981] – ont apporté un soutien financier, technique, en matière de renseignement et militaire considérable au régime de Saddam Hussein. Israël, cependant, qui craignait davantage les Arabes à cette époque, a secrètement fourni à l’Iran des armes et des renseignements de diverses manières pendant cette guerre. Des sources américaines ont estimé les ventes d’armes d’Israël à l’Iran au cours des années 1980 à près de deux milliards de dollars par an, dont une partie a été payée par la livraison de pétrole iranien à Israël.

Puis, en 1982, alors qu’Israël occupait le sud du Liban, le régime iranien a participé à la création du Hezbollah au Liban avec l’aide d’une partie de la population chiite locale. En 1983, des agents du régime iranien au Liban ont bombardé le quartier général des Marines US en représailles au soutien américain à l’Irak, tuant plus de 240 Américains et en blessant plus d’une centaine. Pendant la guerre civile libanaise, en particulier après 1982, la République islamique, par l’intermédiaire de ses agents, a procédé à de nombreuses prises d’otages – principalement des Américains – qui ont conduit à des échanges d’armes contre des otages et à la tristement célèbre affaire Iran-Contra.

Au fil des ans, l’Iran a été soumis aux sanctions économiques les plus sévères. La République islamique, poursuivant ses objectifs idéologiques et expansionnistes ainsi que son rêve de diriger le monde chiite et islamique, a adopté une stratégie en trois volets: la constitution de forces supplétives dans la région, le développement de capacités balistiques et la poursuite de ses ambitions nucléaires. Elle a simultanément poursuivi sa rhétorique anti-israélienne et anti-états-unienne ainsi que son soutien financier et militaire à ses affidés.

La folie de Saddam Hussein lorsqu’il a envahi le Koweït en 1991, et surtout l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, ont renforcé la position régionale de la République islamique. Plus tard, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA-Joint Comprehensive Plan of Action) de  2015, tout en limitant sévèrement le programme nucléaire iranien, a mis de vastes ressources financières à la disposition du régime, et la République islamique a poursuivi ses politiques régionales aventuristes.

Israël, tout au long de ce processus, a grandement profité de la politique aventuriste de la République islamique. La droite israélienne, pour faire avancer les objectifs sionistes – qui peuvent se résumer en deux objectifs principaux: l’expansion territoriale et le déplacement de population – a toujours prétendu être confrontée à un danger existentiel. Après avoir neutralisé les États arabes voisins – l’Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, la République islamique d’Iran et ses affidés ont fourni le meilleur prétexte pour faire avancer les objectifs de la droite israélienne tout en frappant simultanément le mouvement palestinien.

L’attaque brutale du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, a constitué un tournant très important. Bien qu’il s’agisse d’une riposte aveugle et radicale aveugle à 75 ans de déplacement, 56 ans d’occupation et 17 ans de blocus total terrestre et maritime, cet acte a offert une occasion en or à l’extrême droite israélienne, qui s’est lancée de manière effrenée et avec le soutien états-unien dans de vastes offensives régionales. Après la destruction de Gaza et le génocide des Palestiniens de Gaza, ainsi que l’intensification des attaques en Cisjordanie, Israël a porté ses coups les plus durs au Hezbollah libanais.

Les affidés de l’Iran étant affaiblis, Israël s’en est pris directement à la République islamique elle-même. Afin de provoquer le régime iranien, Israël a attaqué le consulat iranien à Damas en avril 2024 (il y a exactement deux ans) et a tué plusieurs hauts commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique. En réponse, la République islamique a lancé une salve de missiles et de drones contre Israël. C’était exactement ce qu’Israël recherchait,  préparant ainsi la guerre contre l’Iran. Il y avait là aussi une ironie amère: l’Iran avait mis en place ses proxys pour se protéger, et c’était désormais le régime lui-même qui tentait de les protéger en retour. La chute du régime d’Assad en Syrie a privé le régime iranien de sa dernière base de soutien significative.

Les alliés de l’Iran étant désormais perdus ou gravement affaiblis, Israël s’est retrouvé dans une position – coïncidant avec l’arrivée au pouvoir de l’un des présidents états-uniens les plus réactionnaires – où il a pu conclure qu’il pouvait éliminer le régime iranien. Le premier espoir de Netanyahou et de sa coterie de la droite religieuse était un changement de régime en Iran. Avec leurs alliés monarchistes iraniens, ils espéraient que, en quelques jours, le peuple descendrait dans la rue et renverserait le régime. Lorsqu’ils ont réalisé que cela n’était pas faisable, ils ont décidé de transformer le régime iranien en un État failli, rêvant de le réduire au sort de la Somalie, du Yémen et de l’Éthiopie. Les attaques contre les infrastructures, et en particulier contre les industries intermédiaires telles que la sidérurgie et la pétrochimie, contre les instituts de recherche et les départements scientifiques des grandes universités iraniennes, ont été menées précisément pour cette raison. Sans les pressions et les menaces de l’administration Trump – dans l’espoir d’imposer une sorte d’accord avec le régime islamique –, Israël aurait également détruit le réseau électrique principal, les réseaux d’adduction d’eau et les raffineries, et il attend encore aujourd’hui la reprise de la guerre pour faire avancer cette politique barbare.

Téhéran. Affiche géante de propagande présentant Donald Trump, la bouche bâillonnée par le détroit d’Ormuz, 28 mai 2026.

Contrairement à Netanyahou, Trump – qui a fait fi des conventions habituelles des relations internationales et poursuit ouvertement un programme de domination impérialiste dans la région et dans le monde – nourrissait l’illusion de pouvoir mener un «changement de dirigeant» similaire à celui du Venezuela, plutôt qu’une politique de «changement de régime» en Iran. Mais lui et ses conseillers n’ont pas tenu compte de deux facteurs: premièrement, la capacité de l’Iran à régionaliser et à mondialiser le conflit en fermant le détroit d’Ormuz; deuxièmement, la résilience du régime, qui comporte elle-même plusieurs dimensions. L’une d’elles est sa structure idéologique et religieuse qui, malgré la perte de plusieurs échelons de ses dirigeants les plus importants, ne s’est pas effondrée. Un deuxième facteur de cette résilience est la priorité accordée à l’autoconservation à tout prix – même au détriment de l’Iran et de son peuple. À l’instar du Hamas à Gaza, le régime se soucie peu des dommages que le pays subit dans cette guerre. Un facteur connexe est qu’en cas de défaite, l’oligarchie cléricale/militaire/économique, avec ses vastes réseaux de liens familiaux et patrimoniaux, n’a nulle part où fuir et n’a donc d’autre choix que de continuer à se battre.

Parallèlement, le conflit a pris de plus en plus une dimension religieuse et fondamentaliste: les évangéliques chrétiens sionistes des Etats-Unis – cherchant à hâter le retour du messie chrétien – se sont associés aux fondamentalistes juifs attendant la venue du messie juif, pour s’opposer aux fondamentalistes chiites attendant le messie chiite, le Mahdi.

En résumé, les guerres de 12 jours et de 39 jours contre l’Iran, ainsi que tous les affrontements militaires qui pourraient encore survenir, sont le produit de trois courants historiques interdépendants, chacun portant une part de responsabilité: l’impérialisme états-unien dans sa volonté de maintenir et d’étendre son hégémonie mondiale; Israël et le sionisme (avec sa dimension internationale) dans leur quête d’un Grand Israël; et l’oligarchie cléricale, militaire et économique de la République islamique dans sa volonté de maintenir et d’étendre sa propre domination religieuso-politique.

Cette guerre n’a été, à aucun égard, une guerre juste. L’agression des États-Unis et d’Israël est évidente: ils n’avaient aucun «droit» d’entrer en guerre, et ils n’ont fait preuve d’aucune «conduite juste» pendant la guerre – leurs crimes de guerre ne nécessitent aucune précision. Mais bien que les États-Unis et Israël n’aient pas mené une guerre juste, cela ne signifie pas pour autant que l’Iran ait la justice de son côté, car le régime porte sa propre part de responsabilité dans le déclenchement de ce conflit, et sa conduite – tant envers le peuple iranien qu’envers les pays voisins – n’a pas été juste. Plus important encore, malgré la nature de l’agression impérialiste, le peuple iranien ne considère pas cette guerre comme une guerre patriotique ou libératrice. Il la voit comme la guerre menée par un appareil gouvernemental qui ne lui appartient pas. Certains analystes des affaires iraniennes en Occident, ainsi que les partisans déclarés ou cachés du régime, ont attribué à tort l’absence d’un vaste mouvement anti-régime pendant la guerre au patriotisme et au soutien populaire dont bénéficie le régime. Comme mentionné précédemment, il s’agit d’un gouvernement qui a tiré sur son propre peuple pour le terroriser et empêcher un nouveau soulèvement de masse. Certains ont comparé à tort cette guerre à la guerre du Vietnam en la qualifiant de guerre de libération. Lors de la guerre du Vietnam, les soldats américains (et avant eux, les Français) étaient déconcertés par la détermination avec laquelle les Vietnamiens de base combattaient les envahisseurs. Dans la guerre contre l’Iran, une partie non négligeable de la population espérait en réalité que de nouveaux coups soient portés au régime.

Contrairement à la gauche rétrograde – qui, en condamnant uniquement l’agression militaire américano-israélienne, a pris le parti du régime réactionnaire et antipopulaire de la République islamique – la gauche progressiste iranienne, ainsi que de nombreuses forces de gauche progressistes de différents pays, ont à la fois condamné la République islamique, non seulement pour ses politiques aventureuses et expansionnistes, mais aussi pour ses politiques antipopulaires et sa répression politique et culturelle, tout en condamnant catégoriquement l’agression impérialiste et sioniste. On peut citer à titre d’exemple une lettre ouverte signée par plus d’une centaine de personnalités de gauche de premier plan, issues du monde entier, faisant suite à une lettre signée par plus de trois cents universitaires, avocats, journalistes et artistes iraniens.

Le régime islamique contre le peuple iranien

Si l’on fait abstraction des segments de la population qui soutiennent le régime pour des raisons religieuses ou par dépendance économique à son égard, ainsi que du soi-disant «axe de résistance de gauche» confuse qui le défend; et en mettant de côté les monarchistes qui rêvent d’une victoire israélo-américaine dans cette guerre pour ramener Reza Pahlavi au pouvoir – la majorité du peuple iranien considère cette guerre comme un coup terrible porté à son propre mouvement authentique, et cherche une voie pour renverser ce régime et aller vers une transition.

L’un des problèmes les plus critiques auxquels le régime est confronté est le fossé qui ne cesse de se creuser entre la société civile et la société politique, où aucune des deux n’a la moindre confiance en l’autre. La situation au sein du bloc au pouvoir est également incertaine: les fondamentalistes les plus radicaux conserveront-ils le dessus, ou bien les oligarques qui ont découvert le paradis sur terre? Quoi qu’il en soit, on peut prédire que, dans un premier temps, la société civile et les mouvements sociaux n’entreront pas consciemment dans l’arène, car le régime affaibli n’hésitera pas à intensifier la répression. On peut voir la peur et la terreur du régime dans le fait que, pendant la guerre, il a rempli les rues de voyous armés des Basiji et du Hezbollah, et que, la nuit, ceux-ci poursuivent leurs rassemblements religieux dans différents quartiers pour empêcher toute manifestation anti-régime. Parallèlement, il poursuit ses arrestations et ses exécutions massives et, malgré le coût économique catastrophique, maintient son black-out Internet dévastateur par crainte du peuple.

Les problèmes économiques figureront parmi les plus grands défis du régime: inflation, chômage, coûts de reconstruction des infrastructures et des industries endommagées, déficits en devises étrangères et en recettes d’exportation, etc. Si les sanctions se poursuivent, la capacité à les contourner – ce qui se faisait principalement par le biais de diverses sociétés écrans aux Émirats arabes unis, notamment à Dubaï – sera bien plus difficile, en raison de la détérioration de ces relations suite aux frappes de drones et de missiles sur des installations émiraties. La reconstruction des infrastructures, des industries et des logements dans les villes nécessitera des milliards de dollars dont le régime ne dispose pas. De plus, comme le régime accordera certainement la priorité au rétablissement de sa capacité militaire, il allouera encore moins de ressources à l’amélioration des conditions de vie des citoyens, ce qui entraînera une colère et un mécontentement encore plus grands.

Téhéran, 6 janvier 2026. Mobilisation de la société civile, qui sera brutalement réprimée.

Comme indiqué précédemment, l’un des plus grands dommages économiques de la guerre a été causé à l’industrie. Contrairement à diverses théories qui soit nient que le système économique iranien soit capitaliste, soit le qualifient avec divers attributs, soit le caractérisent uniquement par le pillage et la destruction, l’Iran est un pays capitaliste industriel relativement avancé. Personne ne conteste la corruption, le vol et le contrôle oligarchique de ces industries, mais quelles qu’elles soient, ce sont des industries capitalistes fondées sur l’exploitation de la main-d’œuvre, combinant néolibéralisme et intervention de l’État. Le secteur industriel représente environ 35% du PIB, et 33% de la population active travaille dans l’industrie. Les 100 plus grandes entreprises iraniennes (dont environ 10% sont des banques) représentent 11% du PIB et 91% des exportations non pétrolières. Les exportations non pétrolières de l’Iran en 2025 s’élevaient à environ 32 milliards de dollars, tandis que les exportations de pétrole pour cette année-là étaient estimées à environ 43 milliards de dollars.

La hausse du chômage constituera un fardeau majeur pour le régime. Des dizaines de milliers de travailleurs et travailleuses affiliés à un système de sécurité sociale se sont retrouvés au chômage. L’Organisation de la sécurité sociale, qui s’affrontait déjà à de graves problèmes avant la guerre, verra ses recettes diminuer avec l’augmentation du nombre de chômeurs et chômeuses, tout en devant faire face à des dépenses accrues, notamment au titre de l’assurance chômage. Environ 14 millions de ménages sont couverts par cet organisme, qui a connu et continuera de connaître des difficultés. Le gouvernement a également d’importantes dettes impayées envers cet organisme. Et il ne s’agit là que des travailleurs couverts par la sécurité sociale. Tous les employés des entreprises de moins de dix salariés – qui représentent plus de 80% des unités industrielles – sont exclus de cette couverture. La coupure d’Internet, qui a duré plus de cinquante jours, a conduit à la faillite de dizaines de milliers de petites entreprises [ce qui a conduit très récemment à un rétablissement partiel]. Le vice-ministre du Travail a évoqué la perte de plus d’un million d’emplois, bien que des chiffres précis ne soient pas encore disponibles. À cela s’ajoute la situation dramatique des «travailleurs du troisième pilier» (du secteur sous-traitant), mentionnés précédemment.

La guerre a porté un coup sévère à la classe ouvrière et aux plus démunis d’Iran. Outre le chômage et la hausse des prix, l’environnement de travail pendant et immédiatement après la guerre s’est considérablement militarisé, rendant bien plus difficile la défense des revendications syndicales, sans parler des revendications politiques. L’organisation sur le lieu de travail – qui a toujours été l’une des tâches les plus difficiles – est devenue infiniment plus ardue. Il faut toutefois espérer que l’organisation au niveau des quartiers populaires puisse se poursuivre en prenant les précautions nécessaires.

C’est aux mouvements populaires que le coup le plus dur a été porté. Il ne fait aucun doute que si la guerre n’avait pas eu lieu – et si l’intervention monarchiste néofasciste, avec le soutien ouvert d’Israël et du Mossad, n’avait pas plongé le régime dans la panique et ne lui avait pas fourni le prétexte d’une répression sauvage et de massacres – la poursuite du mouvement «Femme, Vie, Liberté» en 2023 et des mouvements de décembre 2025 et janvier 2026 aurait été certaine. Dans les conditions actuelles, il est tout à fait compréhensible que les mouvements sociaux aient fortement reculé. Pourtant, il ne fait aucun doute que si l’Iran n’est pas détruit, la République islamique et les problèmes et crises qui l’attendent devront faire face à de nouveaux mouvements majeurs de la société civile. Il est vrai que le peuple iranien et les classes laborieuses sont les grands perdants de cette guerre. Mais la République islamique ne sera plus la même, et la société civile sera en mesure, en reliant entre elles les quatre arènes du mouvement social – la rue, le lieu de travail, le lieu d’éducation et le marché – de renverser finalement le régime. Aucun régime dépourvu de toute légitimité ne peut perdurer longtemps. (Article publié dans The Bullet le 1er juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Saeed Rahnema est un professeur émérite de sciences politiques et de politique publique à l’Université York, au Canada, qui a reçu de nombreuses distinctions. Parmi ses ouvrages récents en anglais, on peut citer The Transition from Capitalism: Marxist Perspectives (2016, 2019), publié chez Palgrave MacMillan.

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