Initiative UDC «Pas de Suisse à 10 millions»: quand la menace de «chaos» occulte l’anarchie capitaliste

Logo de Syndicom.

Par Jean-François Marquis

Les centrales syndicales, le Parti socialiste suisse (PSS) et les Verts ont choisi de faire campagne contre l’initiative de l’Union démocratique du centre (UDC) «Pas de Suisse à 10 millions» sur le thème du «chaos» qu’elle provoquerait, conjointement avec les associations patronales et les partis bourgeois.

Ce choix amène implacablement ces forces syndicales et politiques à être fort peu loquaces sur… le chaos bien réel, économique, social, écologique, généré par le développement capitaliste des dernières décennies. Et à passer sous silence une réponse nécessaire et effective d’une gauche et d’une écologie politique à l’anarchie capitaliste et aux désastres sociaux et écologiques qu’elle engendre: l’exigence d’une maîtrise collective, démocratique, sur le développement économique et social, ce qui nécessite une remise en cause de la propriété privée des principales ressources économiques et du pouvoir de décision sur l’avenir de la société entière qui en découle en faveur d’une infime minorité.

La voie est ainsi laissée dégagée à l’UDC pour se présenter comme la force politique qui prend en compte les effets de ce chaos bien réel, ce qui contribue à l’écho positif rencontré par son initiative : selon le sondage de la SSR, les difficultés rencontrées au niveau des infrastructures (transport, logement, santé, école) sont l’argument le plus cité (trois fois sur quatre) en sa faveur.

Avec sa proposition de plafonnement démographique, assurément xénophobe, trompeuse et démagogique, l’UDC, défenseur inconditionnel de la « liberté d’entreprendre » et contempteur intraitable des services publics, peut même s’offrir le luxe d’apparaître comme donnant la possibilité à la population –  exclusivement suisse, bien sûr – de s’exprimer sur la « croissance » qu’elle souhaite. Alors que l’Union syndicale suisse (USS) se retrouve à défendre en bloc le statu quo et sa prétendue « prospérité », en recourant à la peur, comme le patronat le fait à chaque fois contre n’importe quelle proposition sociale ou écologique : « imposer un plafond fixe à la population serait fatal à l’économie. Sans immigration, la main-d’œuvre manquera, les investissements ralentiront et certaines entreprises délocaliseront. Le risque de récessions et de coups de freins à l’activité de construction augmentera. » Le monde à l’envers.

***

L’argumentaire de l’UDC amalgame des problèmes sociaux effectifs, comme les difficultés de transport et de logement, et des fantasmes entretenus, comme la « criminalité des étrangers », avec une « colle » – « il y a trop d’étrangers » – circulairement cause – « c’est parce qu’il y a trop d’étrangers » – et conséquence – « cela montre bien qu’il y a trop d’étrangers ». L’opération est frauduleuse et sert à entretenir le feu de la xénophobie et du racisme, en codant le postulat de base – « il y a trop d’étrangers » – en autant de « problèmes » sociaux et environnementaux. Mais cela ne change rien au fait qu’un certain nombre de problèmes dont s’empare l’UDC sont réels.

L’exemple des transports et du logement montre que les difficultés vécues dans ces deux domaines par de nombreux salarié·e·s ont des causes clairement identifiables : il ne s’agit évidemment pas du nombre de personnes étrangères vivant en Suisse, mais des effets dans le domaine de l’aménagement du territoire et de la construction de logements des mécanismes de maximisation de la rente foncière, que s’approprient les propriétaires et investisseurs (à lire à ce sujet l’entretien avec Urs Zuppinger : Suisse. Transport, logement: l’imposture de l’initiative de l’UDC). En d’autres termes, ce sont les mécanismes propres à l’économie capitaliste – d’autant plus qu’a été marginalisée toute politique publique de régulation et de planification – qui sont en cause. Et ce sont eux qui doivent être combattus pour répondre aux besoins de la majorité de la population et pour couper l’herbe sous les pieds de la démagogie de l’UDC.

Il ne s’agit pas d’un exemple isolé. La folie de la course en matière d’intelligence artificielle (IA) à laquelle on assiste aujourd’hui en est une autre illustration. Une poignée d’entreprises à l’échelle mondiale, déterminées à conquérir à tout prix une position dominante afin de ne pas être écrasées par la concurrence et de devenir profitables en captant une rente de monopole, multiplient des investissements démentiels pour construire des centres de calcul à travers le monde, en Suisse notamment. Elles imposent aux sociétés une hausse massive de la consommation d’eau et d’électricité, au point de servir de justification à la relance du nucléaire et déploient des instruments ultrapuissants aux effets non maîtrisés, avec des conséquences potentiellement massives sur l’emploi, mais aussi sur la surveillance de la population, sans parler de la conduite des guerres, et s’opposent brutalement à toute tentative de maîtrise des collectivités sur ces développements. Les capitaux qui rendent possible cette course anarchique accumulent les conditions d’une «bulle financière», dont l’éclatement – au-delà d’autres facteurs – pourrait provoquer une nouvelle crise économique d’ampleur, comparable à celle de 2008, dont les ravages économiques et sociaux se font encore sentir jusqu’à aujourd’hui dans de nombreux pays.

La dénonciation de l’anarchie capitaliste et de ses effets désastreux au niveau économique et social comme pour l’environnement, combinée avec des batailles collectives concrètes pour les droits de la majorité de la population – par exemple pour un renforcement des droits syndicaux sur les lieux de travail, pour une politique sociale du logement, ou pour une assurance maladie financée sur le modèle de l’AVS – devrait donc être au cœur de la mobilisation contre les initiatives xénophobes l’UDC. C’est ainsi qu’il est possible de mettre à jour l’imposture de l’UDC, toujours à la pointe de la défense du capitalisme le plus débridé. Et c’est dans de telles mobilisations collectives que se construit l’expérience de partager un destin et des intérêts communs, dépassant les différences d’origine et d’histoire, meilleur barrage contre le discours xénophobe et raciste de l’UDC. (18 mai 2026)

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*