
Par Yassamine Mather
Un peu plus d’un mois après le déclenchement de l’opération «Epic Fury» («Fureur épique»), Donald Trump a déclaré que ses «objectifs stratégiques fondamentaux étaient sur le point d’être atteints» et il s’est engagé à «aller jusqu’au bout de sa mission» dans les prochaines semaines. [Trump a promis dans son discours du 1er avril de frapper «très durement» l’Iran dans les «deux à trois semaines» à venir, pour le renvoyer à l’«âge de pierre». – Réd.]
La dernière déclaration de Trump marque un nouveau revirement de position, car il semble désormais affirmer qu’un accord diplomatique formel n’est plus une condition préalable à la fin de la guerre. Au contraire, tout dépend désormais de la destruction des capacités balistiques de Téhéran et de ses infrastructures nucléaires, qu’un accord soit signé ou non.
Dans le même temps, Trump affirme, bien sûr, que le «nouveau régime» du président iranien Masoud Pezeshkian est un partenaire de négociation valable et nettement plus conciliant, et qu’il a demandé un cessez-le-feu. L’Iran nie officiellement toute initiative de ce type. Il est néanmoins clair qu’il y a des propositions et des contre-propositions.
En effet, le dernier cycle de négociations passe par des intermédiaires tiers, à savoir la Chine et le Pakistan, qui réclament un cessez-le-feu immédiat, la protection des infrastructures critiques et la réouverture urgente du détroit d’Ormuz. L’intervention de Pékin reflète son rôle croissant de médiateur mondial, motivé en grande partie par la nécessité de sécuriser ses lignes d’approvisionnement énergétique vitales et de protéger ses investissements considérables dans les infrastructures de la région – actuellement menacés par le conflit. Cependant, cette diplomatie reste d’un genre particulier: indirecte, pouvant être réfutée et structurellement soumise à des contraintes, bridée.
Le rôle du Pakistan en tant que médiateur dans la guerre en Iran a surpris beaucoup de monde. Mais cela n’était peut-être pas si surprenant. Le maréchal Asim Munir, commandant de l’armée pakistanaise, a attiré l’attention de Trump. Celui-ci l’a qualifié à plusieurs reprises de «maréchal préféré» et a précédemment déclaré qu’Asim Munir connaissait l’Iran «mieux que quiconque».
Le Pakistan dépend fortement des importations de pétrole, dont une grande partie transite par le détroit d’Ormuz. Début mars, le gouvernement pakistanais a augmenté les prix de l’essence et du diesel d’environ 20% et mis en place des mesures d’économie de carburant, notamment l’instauration d’une semaine de quatre jours pour les fonctionnaires. Le pays a donc un intérêt réel à mettre rapidement un terme aux hostilités. Sur le plan diplomatique, le Pakistan offre un canal par lequel des propositions peuvent être transmises et des réponses données sans négociation formelle. Pour l’Iran, des négociations directes risquent de compromettre sa légitimité interne. Pour les États-Unis, un engagement formel risque d’apparaître comme une concession.
Il est possible que la position actuelle de Trump et les initiatives diplomatiques sino-pakistanaises marquent un tournant. Cependant, tout cela pourrait changer très rapidement. Avec le détroit d’Ormuz effectivement bloqué et les marchés énergétiques mondiaux en pleine tourmente, la pression est devenue intense, de sorte que nous pourrions assister à une escalade plutôt qu’à un accord.
Au cours des dernières semaines, de nombreux commentaires se sont concentrés sur l’attente apparente d’Israël selon laquelle la «disparition» [le 28 février] du guide suprême Ali Khamenei précipiterait l’effondrement du régime. On supposait qu’un système organisé autour d’une figure centrale se fragmenterait sous la pression combinée de la guerre, des sanctions et de la dissidence interne. Tout cela reposait clairement sur des hypothèses erronées concernant les nombreuses couches structurelles du régime islamique. Ce qui s’est dessiné jusqu’à présent n’est pas un effondrement, mais une reconfiguration. L’Iran a connu une transition rapide vers ce que l’on pourrait qualifier de système de «continuité maîtrisée»: plus militarisé, plus opaque et, à certains égards, plus résilient qu’auparavant. Il ne s’agit pas ici de résilience au sens de stabilité, mais au sens plus restreint de capacité de survie dans des conditions de crise grave.
Réorganisation
Pour comprendre cette transformation, il faut prendre en compte quatre dynamiques interdépendantes: la réorganisation de l’autorité politique; l’impact matériel de la guerre sur les infrastructures et l’économie; le schéma asymétrique de destruction entre l’Iran et Israël; et les rapports contradictoires et confus sur les manœuvres diplomatiques parallèlement à l’escalade militaire continue.
Formellement, Mojtaba Khamenei s’est vu confier le poste de guide suprême [le 8 mars]. Sur le fond, cependant, son rôle semble limité. Il ne dispose pas de l’autorité politique, du poids idéologique et de la présence historique qui ont sous-tendu les dernières années de son père. Son absence totale de la vie publique – à l’exception de messages écrits occasionnels – renforce l’impression qu’il agit moins comme un acteur décisif que comme un simple représentant constitutionnel. Il en résulte un fossé entre l’autorité formelle et le pouvoir effectif. L’État iranien n’a en réalité jamais été organisé autour d’un centre unique. Cependant, l’autorité est désormais dispersée de manière beaucoup plus large entre un ensemble d’institutions qui se chevauchent.
Cette diffusion n’est pas fortuite. Elle reflète la réponse nécessaire à une pression extérieure prolongée. Un système qui ne peut être facilement décapité est, dans un sens stratégique strict, plus durable. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a été mentionné à maintes reprises, et à juste titre. Il est depuis longtemps une institution puissante au sein de l’État iranien; ce qui est nouveau, c’est la mesure dans laquelle il constitue désormais l’élément dominant de l’État. L’influence du CGRI s’étend au parlement, au pouvoir judiciaire, à l’administration régionale et aux secteurs clés de l’économie. Ses commandants sont intégrés au sein des institutions officielles, tandis que ses réseaux économiques [entre autres, fondations diverses] lui fournissent une base matérielle indépendante. Ce à quoi nous assistons est donc moins une prise de pouvoir qu’une formalisation d’une réalité déjà existante.
La logique qui sous-tend cette structure repose sur ce que l’on décrit souvent comme le «système en mosaïque»: un dispositif décentralisé dans lequel chaque poste dispose d’un remplaçant désigné. Le pouvoir est réparti, la redondance est intégrée, et l’élimination de tout individu – y compris par assassinat aérien – n’interrompt pas le fonctionnement de l’ensemble. En ce sens, l’État iranien ne dépend, pour sa continuité, d’aucun dirigeant en particulier.
L’évolution vers un système ouvertement militaire est particulièrement visible dans l’organisation du commandement stratégique. Le quartier général central de Khatam al-Anbiya fait office de véritable centre de commandement tant pour le CGRI que pour les autres branches des forces armées, coordonnant les opérations militaires, la défense et les représailles [ce centre est de plus la principale structure d’ingénierie du CGRI et intervient dans le génie mécanique, l’énergie, l’exploitation minière et la défense]. Cela marque une transformation plus large dans la relation entre l’autorité politique et le pouvoir militaire. L’establishment clérical reste formellement dominant, mais la prise de décision stratégique est de plus en plus concentrée au sein des structures militaires. Il en résulte une formation hybride: ni purement théocratique ni militarisée de manière conventionnelle, mais une fusion des deux [1].
Des personnalités telles que le président du Parlement, Mohammad Baqer Qalibaf, illustrent cette évolution. Fort d’une carrière qui l’a vu occuper des fonctions au sein du CGRI, de la police et de la direction municipale, il agit en tant que médiateur entre les institutions bureaucratiques et celles chargées de la sécurité. Le gouvernement élu [en juillet 2024] de Massoud Pezeshkian et son cabinet conservent la responsabilité de l’administration – services publics, gestion économique, infrastructures nationales. Il semble toutefois qu’ils soient largement exclus de la prise de décision militaire.
Cibles choisies
Les infrastructures du pays sont détruites de manière systématique. Les frappes aériennes états-uniennes et israéliennes ont visé des éléments clés: des complexes de production de missiles, tels que Khojir [province de Téhéran] et Partchine [à 35 km au sud-est de Téhéran]; des installations aérospatiales et de défense; des installations énergétiques; ainsi que des sites industriels majeurs, notamment plusieurs aciéries et centres de production de ciment dans des régions comme le Khauzestan [dans le sud-ouest] et Ispahan [à quelque 350 km au sud de Téhéran]. Les facultés de sciences et d’ingénierie des universités sont clairement ciblées et bombardées. Les établissements médicaux et de santé, les hôpitaux et les usines pharmaceutiques sont en ruines.
Il ne s’agit pas de cibles symboliques. Elles font partie de la base matérielle des capacités économiques et militaires de l’État iranien. Leur destruction a des effets immédiats – perturbation de la production, des chaînes d’approvisionnement et de la logistique – mais aussi des conséquences à long terme: la dégradation des infrastructures nécessaires à une reproduction industrielle durable. La guerre est donc non seulement destructrice, mais aussi transformatrice. Elle remodèle les conditions dans lesquelles l’État iranien peut se reproduire économiquement et militairement.
Les effets de cette destruction s’étendent à la vie civile. Les infrastructures de santé ont été endommagées, les hôpitaux, les services d’urgence et les établissements médicaux étant au bord de la saturation: la demande augmente tandis que les capacités diminuent.
Dans le même temps, on observe des formes visibles de résilience sociale. Les rapports faisant état d’organisations locales, de réseaux de bénévoles et d’initiatives d’entraide suggèrent que des formes quotidiennes de solidarité ont vu le jour pour relever le défi de la guerre. Pourtant, cette résilience coexiste avec la répression. Les forces de sécurité maintiennent une présence omniprésente, limitant la capacité d’opposition organisée, notamment, bien sûr, de la classe laborieuse et des étudiants, mais aussi des bazaris (autrefois fervents partisans du régime).
La dimension mondiale du conflit s’exprime le plus clairement dans la mutation du détroit d’Ormuz. Autrefois l’un des couloirs maritimes les plus fréquentés au monde, il est devenu de facto un point d’étranglement. Le trafic a fortement chuté. Le passage n’est plus une formalité: il nécessite une autorisation explicite ou implicite des autorités iraniennes. Les navires sont retardés, détournés ou bloqués, ce qui entraîne des perturbations dont les répercussions s’étendent bien au-delà de la région. Bien sûr, rien de tout cela ne devrait surprendre. Téhéran avait prévenu qu’il prendrait de telles mesures s’il était attaqué par les États-Unis et Israël. La position géographique de l’Iran est ici déterminante. Son contrôle sur une longue portion de littoral le long de ce passage maritime étroit lui confère un pouvoir disproportionné sur les flux commerciaux mondiaux. Il ne s’agit pas seulement d’un avantage stratégique, mais aussi d’un avantage économique, permettant à l’Iran d’exercer son influence par la perturbation plutôt que par la confrontation directe.
Les implications économiques sont souvent présentées sous l’angle du pétrole. Pourtant, les effets sont plus larges. Les engrais, les produits chimiques, l’hélium et d’autres intrants industriels sont déjà en rupture de stock. L’agriculture, la santé et l’industrie manufacturière seront toutes touchées [2].
Qu’en est-il des frappes de représailles de l’Iran contre Israël? En l’absence de rapports confirmés, il est impossible d’évaluer l’ampleur et les effets des dégâts. Cependant, le schéma de destruction entre ce qui se passe en Iran et ce qui se passe en Israël diffère nettement. Des missiles ont frappé des zones urbaines, faisant des victimes, endommageant des bâtiments et perturbant la vie quotidienne. Ces effets sont visibles, immédiats et politiquement importants. Cependant, les systèmes de défense aérienne avancés d’Israël et son infrastructure étendue de défense civile limitent les conséquences. L’impact, bien que significatif, reste, pour autant que je puisse en juger, largement localisé.
Compte tenu de tout cela, il ne faut pas confondre la survie de l’Iran avec une victoire. Rester au pouvoir et parvenir à infliger de graves dommages à l’ennemi constitue une bonne publicité pour le régime, mais cela a ses limites bien définies: si l’Iran ne s’est pas effondré, il s’est transformé en un État fondé sur un système organisé autour de la survie. Ce système est résilient dans le sens où il peut absorber les chocs, mais cela a un coût: une militarisation croissante, des difficultés économiques accrues pour les masses populaires et des tensions structurelles à long terme.
Bien sûr, le régime et son système pourraient bien supporter tout cela. Cependant, la question n’est pas de savoir s’il s’effondrera à court terme, mais quelles formes d’instabilité il générera au fil du temps. Ce à quoi nous assistons n’est pas un équilibre stable, mais un arrangement provisoire: un État qui survit, mais qui le fait en se réorganisant autour de la possibilité d’une guerre permanente. (Article publié sur le site Weekly Worker le 2 avril 2026; traduction-édition par la rédaction d’A l’Encontre)
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[1] Dans son intervention du mercredi soir 1er avril, Donald Trump improvisait une fois de plus sur une réalité de la structure du pouvoir en Iran, qu’il maîtrise moins que l’utilisation de ses clubs de golf, en affirmant, selon les termes duWashington Post: «“Le changement de régime n’était pas notre objectif”, a déclaré Trump, bien qu’il se soit précédemment attribué le mérite d’avoir anéanti deux “régimes” puisque “tous leurs dirigeants d’origine… sont tous morts”. “Le nouveau groupe”, a ajouté M. Trump, “est moins radical et bien plus raisonnable”.»
Ce genre de formules, certainement éloignées des analyses de secteurs du Pentagone et des services de renseignement israéliens, sont nourries par des préoccupations envers son électorat, par le manque de précisions des dits «buts d’une guerre» dans laquelle Netanyahou, avec ses objectifs propres, a dû participer à la décision de l’administration Trump de s’y engager, à vue; sans mentionner la multiplication des effets internationaux qui sont toujours mécompris, peu maîtrisables, dans ce genre d’initiative militaro-politique. Par contre reste une interrogation, parmi d’autres: en quoi le déploiement d’une armada militaire dans la région dans le sens large, avec ses coûts énormes, va-t-il se limiter à être un instrument de pression et chantage dans une potentielle négociation ou va-t-il se concrétiser par une intervention dans l’île de Kharg et les trois petites îles la bordant, ou encore dans une opération terrestre visant à s’emparer des près de 450 kg d’uranium hautement enrichi que les experts estiment enfouis profondément sous la surface dans une ou deux installations nucléaires iraniennes? Une opération des plus complexes sous tous les plans.

Brandon Carr et Trita Parsi, dans une note de Quincy Policy le 1er avril, écrivent: «Les États-Unis envisageraient de mener des opérations terrestres limitées dans le cadre de la guerre contre l’Iran. Parmi les opérations potentielles qui seraient à l’étude figurent des actions visant à s’emparer des îles du golfe Persique d’Abou Moussa, des îles Tumbes (Grande et Petite), de Larak et de Kharg. De sérieuses questions se posent quant à la faisabilité de ces éventuelles actions terrestres américaines. Mais même si ces recours à la force s’avéraient tactiquement efficaces, à l’instar de la guerre aérienne, il est hautement improbable qu’ils produisent les effets stratégiques escomptés par l’administration Trump. Des opérations terrestres limitées ont peu de chances de contraindre Téhéran à accepter un cessez-le-feu immédiat ou un accord politique initial visant à mettre fin à la guerre. Elles ont encore moins de chances de réussir à contraindre le gouvernement iranien à rouvrir entièrement le détroit d’Ormuz à la navigation internationale avant la cessation des hostilités, car le contrôle de cette voie navigable par l’Iran constitue son principal moyen de pression pour imposer une fin à la guerre à des conditions favorables.» (Réd.)
[2] Les effets du blocage du détroit d’Ormuz, même s’il prenait fin, continueront à provoquer des difficultés pour des dizaines de millions d’agriculteurs, que ce sont au Soudan, en Tanzanie, au Sri Lanka, en Somalie, au Pakistan, en Thaïlande, au Kenya ou au Mozambique, avec plus ou moins d’intensité. La dépendance de ces pays envers les livraisons d’engrais arrivant du Golfe aura de multiples effets non seulement en termes de prix, mais aussi en termes de productivité et donc de de production alimentaire de base. Une production qui risque d’être diminuée et dont les prix seront tirés vers le haut, ce qui provoquera des problèmes de sous-alimentation et, certainement, de colère sociale. Ainsi, la Cnuced a noté la double peine qui sera infligée aux populations les plus déshéritées des pays les plus pauvres: d’un côté, les engrais seront raréfiés, ce qui réduit mécaniquement les volumes de biens alimentaires produits localement et, de l’autre, la hausse des coûts de production à l’échelle internationale va se traduire par une hausse des prix des denrées importées, arrivant par bateau. A cela peut s’ajouter une réduction des subventions aux aliments dans de nombreux pays, placés sous contrainte financière. (Réd.)

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