
Par Houshang Sepher
Pendant 18 semaines les travailleurs de « South Pars » se sont mobilisés pour obtenir la prise en compte de leurs revendications. Mais le commencement de la guerre a mis fin à l’une des plus grandes mobilisations de l’histoire de l’industrie pétrolière iranienne depuis près de cinq décennies.
À la suite de l’attaque menée par Israël le mercredi 18 mars 2026 contre les installations gazières et pétrochimiques de la région d’Asaluyeh, dans la province iranienne de Boushehr, certaines parties des zones 3, 4, 5 et 6 du champ gazier de South Pars — le plus grand gisement de gaz au monde — ont été touchées. Les médias nationaux ont fait état d’incendies ayant affecté des réservoirs de stockage ainsi que des zones opérationnelles. Ils ont également rapporté l’évacuation des travailleurs vers des zones sécurisées, ainsi que les efforts déployés par les équipes de secours pour maîtriser les flammes.
Les médias américains, dont Axios, ont cité des responsables israéliens attribuant la responsabilité de la frappe à l’aviation israélienne et affirmant que l’opération avait été menée avec le « feu vert » des États-Unis. Moins de vingt-quatre heures plus tard, cependant, Donald Trump a démenti cette affirmation.
Jeudi 19 mars, le président américain, tout en affirmant ne pas avoir été informé de la frappe israélienne menée la veille contre South Pars, a averti l’Iran que, si les attaques contre le Qatar se poursuivaient, Washington « détruirait l’ensemble des installations de South Pars avec une force sans précédent ». Il a ajouté : « Je ne souhaite pas un tel niveau de destruction, mais, si de telles attaques se répètent, je n’hésiterai pas. »
Cette attaque a menacé un pilier essentiel de l’économie iranienne, dont dépendent 70 % de la consommation nationale de gaz et 40 % de la production pétrochimique du pays.
Elle a également provoqué des réactions en chaîne à l’échelle régionale et mondiale :
– la hausse du Brent au-delà de 108 dollars,
– l’arrêt complet des exportations de gaz vers l’Irak, qui couvraient 30 à 40 % des besoins énergétiques de ce pays, ainsi que des avertissements sérieux du Qatar et des Émirats arabes unis concernant une « menace pour la sécurité énergétique mondiale ».
De son côté, le Corps des gardiens de la révolution islamique a publié un communiqué dans lequel il désigne comme cibles potentielles les raffineries de SAMREF et de Jubail en Arabie saoudite, le champ gazier d’al-Hosn aux Émirats arabes unis, ainsi que des installations stratégiques au Qatar. Il a en outre appelé les citoyens à quitter immédiatement ces zones.
La frappe révèle le véritable objectif de la guerre
Peyman Jafari[1] estime que la frappe contre Asaluyeh révèle le « véritable objectif de la guerre » :
« L’attaque contre l’industrie gazière et pétrochimique iranienne d’Asaluyeh révèle clairement le véritable objectif de la guerre israélo-américaine. Cet objectif n’est pas un changement de régime : il s’agit de détruire les infrastructures économiques de l’Iran et de provoquer son effondrement social.
La construction des installations industrielles d’Asaluyeh a débuté en 1998 afin d’exploiter le champ gazier de South Pars. Celui-ci est le plus grand gisement de gaz au monde et assure à lui seul 70 % de la consommation nationale de gaz de l’Iran. Au cours des deux dernières décennies, Asaluyeh est également devenu le cœur de l’industrie pétrochimique iranienne, représentant plus de 40 % de la production pétrochimique totale du pays.
Asaluyeh est le fruit du travail des ouvriers qui, dans des conditions extrêmement difficiles, ont construit ces installations gazières et pétrochimiques et qui, ces dernières années, ont à plusieurs reprises fait grève pour défendre leurs droits. Par leurs manifestations et leurs déclarations, ils ont ouvertement soutenu le soulèvement “Femme, Vie, Liberté”, ainsi que d’autres mouvements de protestation. Mais aujourd’hui, ces mêmes travailleurs se trouvaient à leur poste à Asaluyeh lorsqu’ils ont été confrontés aux bombardements et aux gaz toxiques. Les habitants de cette région devront en outre vivre pendant de nombreuses années avec les conséquences environnementales de cette guerre. À court terme également, l’attaque contre Asaluyeh entraîne des conséquences potentiellement mortelles. Avec la possibilité d’une riposte iranienne, la guerre entre dans une nouvelle phase, et le cycle de violence risque de s’étendre, notamment par la prise pour cible des industries pétrolières. » [Sans mentionner — étant donné les récentes menaces de Trump – la possible destruction des centrales électriques, plus de 400. Elles sont déterminantes dans le fonctionnement quotidien social de la population d’Iran et de ses infrastructures. En effet, le pays est fortement électrifié. Réd.]
Conséquences économiques immédiates
Mehdi Ghodsi[2] a décrit les conséquences économiques immédiates de l’attaque pour l’Iran. Soulignant que 70 à 80 % du gaz iranien provient du gisement de South Pars :
« Une réduction des exportations de gaz et de condensat de gaz, ainsi que les pénuries de gaz affectant les moyens de subsistance de la population et l’approvisionnement en matières premières pour l’industrie pétrochimique auront un impact sur la production de biens essentiels et feront grimper les prix. La prévision du taux d’inflation pour les six prochains mois dépendra de l’ampleur des dommages subis par South Pars. Si ceux-ci concernent uniquement les unités de stockage ou les réservoirs, ils pourront être reconstitués après réparations.
En revanche, si les équipements de production ont été endommagés, la production s’arrêtera complètement jusqu’à la fin des travaux de reconstruction et la reprise des opérations. Étant donné que 70 à 80 % du gaz iranien provient de South Pars, un arrêt complet de ces phases provoquerait des perturbations généralisées à l’échelle nationale. Le gaz n’est pas seulement utilisé par l’industrie ; les ménages privés et les services essentiels d’infrastructure, en particulier durant les périodes de grand froid, en dépendent également. Par conséquent, l’approvisionnement intérieur en gaz chuterait fortement, et les exportations, notamment vers l’Irak, pourraient tomber à zéro. La priorité restant toujours donnée à la consommation domestique, la durée de cette réduction dépendra de l’ampleur des réparations et de la reconstruction, et pourrait être de courte ou de longue durée. Si cette situation se prolonge, les pénuries de gaz entraveront la production d’électricité et d’autres services d’infrastructure, entraînant un arrêt quasi total de l’activité économique.
Même dans un scénario où les dommages ne réduiraient que 10 % de la production nationale de gaz, des réserves limitées provoqueraient des pénuries et l’économie serait frappée par une inefficacité sévère. Bien que les subventions gouvernementales puissent limiter une hausse dramatique des prix du gaz, la pénurie elle-même entraînerait une stagnation économique. Plus cette situation durerait, plus la récession serait profonde et la pauvreté étendue. Le gouvernement et le secteur public, qui gèrent ensemble environ 80 à 85 % de l’économie nationale, se retrouveraient également confrontés à des déficits budgétaires et pourraient être amenés à recourir à la planche à billets pour financer les dépenses, ce qui accentuerait l’inflation. Le scénario inflationniste résultant de ces événements pourrait dépasser largement les 60 à 80 % évoqués précédemment, et s’accompagnerait d’une hausse du taux de change ainsi que d’une augmentation supplémentaire des prix des biens. Dans ces conditions, le défi le plus important serait la pénurie de biens et de services, qui affecterait la population plus fortement que toute hausse des prix de l’énergie. En situation de crise et de guerre, il est également probable que le gouvernement adopterait des mesures plus strictes pour gérer la situation. »
La guerre fait reculer les mouvements ouvriers et populaires
Concernant les effets immédiats de cette guerre sur le mouvement ouvrier, Jalal Saeedi, militant syndical, souligne que la sécurité physique prime sur toute question économique :
« La réalité est que, lorsqu’une guerre éclate, elle marginalise essentiellement la politique — et en particulier l’organisation des travailleurs/euses et la vie sur les lieux de travail.?Cette guerre a de lourdes conséquences pour les mouvements populaires, et tout particulièrement pour le mouvement ouvrier.
En effet, le premier obstacle à la poursuite de la lutte pour leurs revendications est le coup majeur porté à ce secteur. Naturellement, au début d’un conflit — et plus encore dans le cadre de la guerre que nous observons actuellement — les conditions étaient déjà très difficiles pour les classes populaires dans leur ensemble, et cette situation risque de s’aggraver. Les retards de paiement des salaires et les licenciements se produisent déjà à grande échelle. Ces suppressions d’emplois, ainsi que la situation générale, font reculer le mouvement populaire et ont des conséquences très concrètes sur la vie quotidienne des travailleurs.
En ce qui concerne la situation spécifique à Asaluyeh, les explosions initiales semblent indiquer qu’une nouvelle phase de la guerre a commencé, susceptible de provoquer une crise à la fois régionale et mondiale. Si l’Iran venait à mener des attaques contre les installations de production en Arabie saoudite et au Qatar, un état de crise global se manifesterait effectivement. La prise pour cible des champs gaziers, et même des installations de stockage de produits chimiques, aurait de nombreuses répercussions sur l’agriculture et l’environnement.
En effet, une grande partie des engrais chimiques — dont dépend désormais une large partie de l’hémisphère Nord et du monde — est produite à partir de ce gaz. Cette attaque affecte donc l’agriculture mondiale et entraînera de multiples conséquences, les plus lourdes retombant sur des pays comme le nôtre, déjà confrontés à des crises globales.
En ce qui concerne le secteur de l’énergie, la production de gaz — qui constitue également une source majeure de production d’électricité dans le pays — ne s’est heureusement pas encore arrêtée complètement. Cependant, si la situation continue de se détériorer, elle pourrait se transformer en une crise totale et généralisée. Un pays déjà confronté à de multiples sanctions et en proie à une crise profonde se retrouverait, en pratique, face à une panne d’électricité totale. On peut déjà se faire une idée des conséquences dans des régions dépendantes du pétrole, et observer les coupures dramatiques actuellement imposées à Cuba sous l’effet des sanctions. Cela montre clairement les conséquences dévastatrices de cette guerre, et révèle comment toutes ces affirmations que l’on entend sur la vente de pétrole ou l’aide au peuple dissimulent en réalité les terribles dommages infligés aux moyens de subsistance des populations, à leur vie et, fondamentalement, à leurs luttes pour leurs droits. »
En temps de guerre, la sécurité physique prime sur la sécurité de l’emploi
La réalité est que, avant même de parler de sécurité de l’emploi, la priorité en temps de guerre est la sécurité physique. Il est évident que, malgré toutes les affirmations prétendant viser les dirigeants du régime, changer le régime ou aider le peuple iranien à obtenir davantage de liberté et de droits, les principales victimes sont les citoyens et citoyennes ordinaires. Leurs écoles, hôpitaux, habitations et, pire encore, leurs lieux de travail — qu’il s’agisse de zones industrielles, de régions pétrolières ou d’autres sites — sont pris pour cibles.
Les premières victimes sont les salarié·e·s qui y exercent leur activité, et dont la vie est directement mise en danger. Naturellement, leurs moyens de subsistance ainsi que la sécurité de leur emploi sont également compromis. Cette situation ne concerne pas uniquement cette région, mais affecte l’ensemble de la zone : une grande partie de la production énergétique dans les pays voisins dépend de la même infrastructure régionale vulnérable.
La production a été perturbée, et le premier impact — c’est-à-dire le coût réel de cette perturbation — retombe sur les épaules des salarié·e·s présents sur place. Lorsque ces zones sont frappées, le problème ne se limite pas aux infrastructures endommagées : la vie des salarié·e·s est avant tout mise en danger, générant une anxiété immédiate.
Plus que de s’inquiéter de ce que l’avenir nous réserve, nous devons observer ce que vivent les gens, ici et maintenant. Comme cela a été dit précédemment, cette situation a suspendu et fait reculer le mouvement populaire dans son ensemble : le mouvement pour les droits individuels et collectifs, le mouvement contre un régime qui a privé la population à tous les niveaux, tant en matière de libertés que de moyens de subsistance. Dans cette perspective, il est évident que notre priorité ne peut pas être de se demander à quoi pourrait ressembler la reconstruction future. Celle-ci dépendra du système qui remplacera celui actuellement en place.
La République islamique restera-t-elle en place par la seule répression ? Le régime changera-t-il ? Ou bien de grandes puissances, telles que les États-Unis ou Israël, imposeront-elles un autre gouvernement qui, naturellement, se souciera évidemment peu des intérêts du peuple, des moyens de subsistance et de la sécurité de l’emploi, et qui placera au centre ses intérêts propres de classe en liaison avec ceux de l’impérialisme ?
C’est à cette question que nous devons d’abord répondre. Si la chute de la République islamique est le fruit de la guerre, comment les intérêts des peuples seront-ils garantis ? Une fois de plus, ce sont les besoins les plus essentiels de la population qui seront sacrifiés.
Cette guerre frappe avant tout les infrastructures économiques — à l’instar de la région de South Pars —, ce qui peut avoir un impact direct sur le pain quotidien et autres moyens de subsistance de la grande majorité de la population.
Quel type d’avenir d’après-guerre — et pour qui ?
Si l’on se concentre sur ce qui adviendra après la guerre, tout dépend en réalité du déroulement du conflit et de ceux qui accéderont au pouvoir — c’est-à-dire du type de gouvernement qui sera instauré par la suite.
À l’heure actuelle, on ne sait pas qui détiendra le pouvoir dans le futur, ni de quelle manière celui-ci aura été mis en place. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il sera possible de savoir comment ce pouvoir sera exercé, et si la situation de la grande majorité de la population s’en trouvera améliorée, même de façon partielle.
Une situation pourrait se dessiner, exerçant une pression encore plus forte sur les peuples d’Iran, au profit des pays désormais impliqués dans cette guerre avec des intérêts clairement définis. Pour l’instant, il est impossible de le prévoir avec précision.
Il nous faut mesurer les conséquences de cette guerre. Il faut que celle-ci se termine au plus vite… mais il aurait été de loin préférable qu’elle n’ait jamais éclaté. Les intérêts des peuples, et en particulier ceux des travailleurs et travailleuses, auraient été mieux servis si cette guerre avait été évitée. Naturellement, elle va aggraver toutes les crises que nous avons connues jusqu’à présent. Le quotidien de la population sera soumis à une pression accrue dans tous les domaines : le budget familial se resserrera et le prix des biens essentiels augmentera.
Tout sera affecté par cette guerre, au détriment des moyens de subsistance des peuples. Même si un gouvernement issu de ceux-ci, ou un gouvernement n’ayant pas été imposé par des puissances étrangères venait à prendre le pouvoir, il resterait extrêmement difficile de reconstruire les infrastructures détruites. Recréer rapidement des conditions de vie acceptables et sécuriser les moyens de subsistance sera un défi majeur.
Il faudra peut-être de nombreuses années avant que des conditions de vie acceptables voient le jour, tant sont grandes les destructions provoquées par cette guerre.
Et cela ne sera possible que si le renversement du régime s’opère par le peuple lui-même, et si celui-ci participe activement à la construction de l’avenir de l’Iran. Dans le cas contraire, si d’autres pays interviennent — comme cela a été le cas en Irak, en Libye et ailleurs — et si le type « d’aide » qu’ils annoncent se met en place, nous savons déjà à quoi cela conduit en pratique. Des années après la guerre en Irak, une grande partie de la population n’a même plus accès à l’eau potable dont elle disposait sous Saddam.
Ainsi, cette image idéale selon laquelle, après la guerre, viendrait la reconstruction reste, en réalité, un simple slogan et loin de tout projet de réalisation selon des critères élémentaires de justice sociale. En fin de compte, il faut constater que, malheureusement, les forces réactionnaires — monarchistes et conservateurs, qui ont toujours bloqué le mouvement populaire et entravé les luttes réelles du peuple — ont été plus un obstacle qu’une force pour un avenir meilleur. Et maintenant, elles applaudissent cette guerre.
En réalité, ses conséquences ne les concernent pas. Ils ne penseront certainement pas aux classes populaires, à la classe ouvrière, ni à leurs conditions de vie et à leurs moyens de subsistance futurs. Ils nourrissent la nostalgie d’un passé doré : le pillage des richesses de l’Iran, même au prix de la destruction du pays ! (22 mars 2026)
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