
Par William Christou et Abbas Abdelkarim (sud Liban)
Des professionnels du secteur de la santé et des responsables libanais affirment que les bombardements israéliens ont délibérément pris pour cible le personnel et les installations médicales dans le sud du Liban, notamment par le recours à des frappes à double impact, dans le cadre de ce qu’ils décrivent comme un effort systématique visant à rendre la région invivable.
Depuis le début de la guerre le 2 mars, Israël a frappé au moins 128 établissements médicaux et ambulances à travers le sud du Liban, tuant 40 professionnels de santé et en blessant 107, selon le ministère libanais de la Santé. La guerre a éclaté lorsque le Hezbollah a lancé des roquettes sur Israël, déclenchant une campagne militaire israélienne.
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La plupart des frappes contre des personnels médicaux ont eu lieu alors qu’ils se trouvaient dans des ambulances ou dans des centres de premiers secours, dont plusieurs ont été détruits dans le sud du Liban. Israël a également mené au moins cinq frappes de type « double tap », une tactique consistant à faire suivre une première frappe d’une pause, permettant ainsi aux professionnels de santé d’arriver sur place avant que la zone ne soit bombardée une seconde fois.
Les professionnels de santé et les hôpitaux sont protégés par le droit international et les prendre délibérément pour cible pourrait constituer un crime de guerre. Amnesty International a déclaré jeudi 19 mars que, quelle que soit leur affiliation politique, les professionnels de santé sont considérés comme des civils et qu’il est illégal de les prendre pour cible.
The Guardian a mené des entretiens avec neuf professionnels de santé, dont des témoins oculaires des frappes israéliennes sur trois établissements médicaux distincts, s’est rendu dans trois centres médicaux détruits dans les gouvernorats de Nabatieh et de Tyr et a inspecté deux ambulances endommagées. Aucun de ces sites ne présentait de traces d’utilisation à des fins militaires.
L’armée israélienne a accusé le Hezbollah d’utiliser des ambulances à des fins militaires la semaine dernière, affirmant qu’elle « agirait conformément au droit international » si cette pratique se poursuivait. L’armée israélienne avait formulé la même accusation en 2024 ; elle n’a fourni aucune preuve à l’appui de ses allégations. Le ministère libanais de la Santé a condamné cette accusation, la qualifiant de tentative de justification de crimes de guerre.
L’armée israélienne n’a pas répondu à une demande de commentaire concernant les frappes spécifiques contre les centres médicaux visités par The Guardian, ni sur les allégations selon lesquelles elle aurait délibérément pris pour cible des professionnels de santé ou recouru à des frappes à double impact.
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La grande majorité des attaques a visé l’Association islamique de la santé (IHA), un service de santé affilié au Hezbollah qui travaille avec le ministère libanais de la Santé. Les frappes israéliennes ont également touché le service public de défense civile, le service de santé de l’Association des scouts islamiques du mouvement Amal, une organisation caritative locale de soins de santé et la Croix-Rouge libanaise.
Selon des professionnels médicaux de la région, ces attaques visaient à rendre la vie « invivable » dans le sud du Liban et doivent être considérées comme faisant partie intégrante des autres attaques israéliennes contre les infrastructures civiles. Lors de la dernière guerre entre le Hezbollah et Israël en 2024, près de 230 professionnels de santé ont été tués par Israël au Liban.
« L’ennemi israélien tente autant que possible d’empêcher toute vie dans notre région et de pousser les gens à fuir. Notre rôle est d’aider les gens, de les soutenir et de leur fournir des services afin qu’ils puissent rester sur leurs terres », a affirmé Abdullah Nour el-Din, responsable des interventions d’urgence de l’IHA au sud du fleuve Litani, alors qu’il se tenait devant une douzaine d’ambulances détruites.
Il a raconté comment, incapables de trouver un logement dans les villes plus au nord, de nombreux déplacés étaient retournés chez eux – bien qu’ils se trouvaient dans une zone que l’armée israélienne avait ordonné d’évacuer. Peu après leur retour, des bombes ont frappé leurs maisons.
Lorsque les premiers secours sont intervenus pour secourir les blessés, ils ont eux aussi été touchés.
Nour el-Din a expliqué : « Nous avons assisté à ce qui ressemble à des frappes en deux temps : une première frappe, puis une attente pendant que les ambulanciers interviennent, et enfin une deuxième frappe. À Siddiqin, ils éteignaient un incendie et ont été touchés à nouveau. À Nabatieh, ils secouraient des civils lorsqu’ils ont été attaqués. »
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Des professionnels de santé ont également expliqué avoir remarqué une tendance des frappes israéliennes à cibler les établissements de santé et les ambulances lorsque les premiers secours se rassemblaient pour rompre le jeûne du ramadan au coucher du soleil.
Une frappe aérienne israélienne a touché un centre d’intervention d’urgence de l’IHA le 8 mars dans la ville de Zifta, dans le sud, le détruisant complètement, tuant deux employés et en rendant un autre paralysé. Hussein Moshawrab, le nouveau directeur du centre, se souvient avoir discuté par FaceTime avec le personnel sur place peu avant la frappe, pour savoir ce qu’ils mangeaient pour le dîner.
« J’ai passé un appel vidéo avec eux à l’iftar, car nous ne pouvons pas tous nous réunir en raison du risque d’être frappés. La fois suivante où je les ai vus, c’était alors qu’ils gisaient sous les décombres », nous a décrit Moshawrab, se souvenant de la façon dont il s’était précipité sur les lieux. Le centre de deux étages est désormais complètement effondré, la partie du toit où les employés mangeaient se trouvant désormais au sol. Le bâtiment abritait également un poste de police municipale.
Les secouristes ont indiqué que, craignant d’être pris pour cible par les frappes israéliennes, ils ont commencé à prendre des précautions afin que, s’ils venaient à être tués, d’autres ne meurent pas avec eux.
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Le nombre de personnes dans chaque équipe médicale a été réduit de trois à deux. Les premiers intervenants ne sont pas autorisés à rendre visite à leur famille ou à leurs amis pendant leurs heures de travail et doivent garder leurs distances avec les autres. Ils dorment dans des ambulances garées loin les unes des autres, afin qu’une seule frappe ne les tue pas tous.
« Nous essayons de ne pas nous comporter de manière inhabituelle, de ne rien faire qui sorte de l’ordinaire, et de rester aussi visibles que possible pour le drone au-dessus de nous, afin qu’il soit clair que nous sommes des secouristes et qu’il n’y ait aucune excuse pour nous frapper », a affirmé Ali Nasr al-Din, les yeux rougis par le manque de sommeil. Il avait passé la nuit à extraire ses collègues des décombres après qu’Israël eut frappé le centre de défense civile qu’il dirige.
« On peut prendre toutes les précautions qu’on veut, mais si au final, l’autre partie se moque de l’éthique, ça ne servira à rien », a-t-il constaté. « On se met à se demander : et s’ils nous considéraient comme une cible, et s’ils nous frappaient ? Mais on ne peut pas penser à ça. »
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Les structures médicales sont prises pour cibles alors que les hôpitaux du sud du Liban sont submergés par un afflux de blessés. En 17 jours de combats, plus de 1 000 personnes ont été tuées et 2 584 blessées par les frappes israéliennes, a indiqué le ministère libanais de la Santé.
Mercredi, à l’hôpital public Nabih Berri de Nabatieh, un homme hurlait de douleur alors qu’on le transportait en fauteuil roulant vers la salle d’opération. Une odeur de chair brûlée emplissait la pièce à son passage. Il se tenait près d’une station-service lorsque celle-ci a été frappée par Israël et la majeure partie de son corps était couverte de brûlures.
Ali Tfyali, un cinéaste diplômé de 26 ans, se tenait devant la salle d’opération, tremblant à chaque détonation d’une frappe aérienne à l’extérieur. Son frère et sa sœur avaient été tués par une frappe sur leur maison 90 minutes plus tôt, alors qu’il s’était arrêté chez des voisins pour nourrir leur bétail.
« C’est plus dur cette fois-ci. Les bombardements semblent plus violents. Nous recevons moins de blessés et davantage de corps sans vie », a expliqué le Dr Hassan Wazni, directeur de l’hôpital public de Nabatieh. La veille, deux membres de son personnel avaient été blessés lorsqu’une frappe aérienne avait touché le périmètre de l’hôpital, les recouvrant de débris de verre.
La pression qui pèse sur les premiers intervenants est immense. Un ambulancier, Nidal Jafal, enregistrait une vidéo alors qu’il se précipitait vers le lieu d’une frappe aérienne. Il s’est mis à hurler lorsqu’il a atteint la maison effondrée. « Ma mère et mon père sont morts ! », s’est-il écrié, réalisant que c’était la maison de ses parents qui avait été touchée.
« Si vous m’aviez demandé avant la guerre si je reprendrais mon travail d’ambulancier, j’aurais répondu : “Certainement pas”. Nous aurions tous répondu ainsi », a affirmé Ali Nasr al-Din. « Mais la guerre a repris et, tout à coup, nous nous sommes retrouvés à apporter notre aide. Que pouvons-nous faire d’autre ? C’est chez nous ici. » (Article publié dans The Guardian, le 21 mars 2026 ; traduction rédaction de A l’Encontre)

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