
Par Arang Keshavarzian
Les États-Unis n’ont jamais résolu la tension fondamentale qui sous-tend leur politique vis-à-vis du golfe Persique: cette région est-elle une voie de transit ou un élément à maîtriser? Comme l’a déclaré au Congrès en 1981 le secrétaire à la Défense Casper Weinberger, ce bras de mer est «le cordon ombilical du monde industrialisé libre». Depuis le début de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, des métaphores similaires ont été utilisées pour souligner l’importance du Golfe pour les exportations de combustibles fossiles vers ce que nous appelons aujourd’hui «l’économie mondiale». Des observateurs perspicaces ont ajouté qu’il ne s’agit pas seulement du passage d’une part majeure du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié échangés à l’échelle mondiale par le détroit d’Ormuz. Les infrastructures de la région sont essentielles pour les produits pétrochimiques, tels que les engrais, et son réseau de ports et de pôles logistiques est vital pour les chaînes d’approvisionnement et la «fabrique mondiale». Il ne s’agit pas non plus uniquement de flux. Les villes et les États nichés au cœur du détroit abritent des réserves considérables et d’importance cruciale au niveau international: au moins 5000 milliards de dollars de fonds souverains qui alimentent les entreprises d’IA et les centres de données associés, les marchés de l’immobilier et du tourisme, les opérations d’aide humanitaire et d’autres secteurs visant à diversifier leurs économies au-delà des hydrocarbures. Même si les décideurs à Washington n’étaient pas conscients des nombreux liens reliant le golfe Persique au reste du monde, sans parler du rôle des marchés de l’assurance [pour les transports maritimes] dans l’ouverture et la fermeture du détroit, la stratégie très annoncée de l’Iran visant ces actifs est devenue une leçon à retenir.
Mais ce n’est pas seulement une mauvaise planification qui a ouvert la voie à cette impuissance géopolitique. Moins de deux ans avant la déclaration de Weinberger, le président américain Jimmy Carter avait mis en garde contre des motivations néfastes et déclaré: «Que notre position soit absolument claire: toute tentative par une force extérieure de prendre le contrôle de la région du golfe Persique sera considérée comme une atteinte aux intérêts vitaux des États-Unis d’Amérique, et une telle atteinte sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris la force militaire.»
Bien qu’elle mette l’accent sur les puissances «extérieures», depuis la formulation de la doctrine Carter, les administrations tant démocrates que républicaines ont adopté une politique d’endiguement visant principalement l’Iran et l’Irak, tout en faisant de la Cinquième Flotte américaine et du Central Command les gardiens internes d’un espace délimité. Toby Jones [éditeur de Merip et professeur associé de Middle East history auprès de la Rutgers University] a décrit les cycles de combats menés dans et autour des eaux du golfe Persique – la guerre Iran-Irak, la guerre des pétroliers [qui s’inscrit dans la guerre Iran-Irak 1980-1988], la guerre du Golfe de 1991 et l’invasion et l’occupation de l’Irak en 2003 – comme une seule et même guerre du Golfe visant à maintenir la primauté des Etats-Unis. Ces opérations militaires ont donné naissance à des ports, des bases et des centres logistiques, d’autres remontant à l’époque où les impérialistes britanniques aimaient imaginer le Golfe comme leur lac. Ce sont certains de ces sites et dispositifs d’endiguement qui sont pris pour cibles par les drones et les missiles iraniens.

C’est là que réside la tension centrale de la pensée géopolitique depuis un demi-siècle ou plus. Si les États-Unis entendent maintenir leur militarisme et s’aligner sur certains États tout en excluant d’autres de «leur parapluie de sécurité», ils deviendront nécessairement une cible et une force déstabilisatrice dans un archipel géographique et infrastructurel qui est à la fois vital pour le capitalisme mondial et qui nécessite un multilatéralisme politique réel. Les victimes immédiates de cette incohérence sont les peuples qui vivent dans son sillage.
Il y a près de 50 ans, avant le déclin de l’hégémonie américaine, Joe Stork, de MERIP, avait bien saisi cette contradiction: «Les États-Unis possèdent les moyens matériels d’une intervention militaire, mais la configuration des forces politiques dans la région et dans le monde ne rend pas une telle intervention très prometteuse. Le grand danger est que la maîtrise technologique puisse se substituer à une appréciation globale de la situation, d’autant plus que la crise politique et économique s’étend et s’aggrave dans ce pays.» (Publié sur Merip Report le 19 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Arang Keshavarzian est professeur d’études sur le Moyen-Orient et l’islam à l’université de New York et auteur, plus récemment, de Making Space for the Gulf: Histories of Regionalism and the Middle East (Stanford University Press, 2024).
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«Le long processus qui a conduit Washington à la guerre contre l’Iran» (2)

Par Kevin Schwartz
La guerre actuelle menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran est le fruit d’un processus qui s’est étalé sur plus de vingt ans. Les prémices d’une attaque contre l’Iran ont été en partie posées par deux forces structurelles sous-jacentes qui ont guidé les perspectives et les actions régionales des États-Unis et d’Israël au moins depuis l’invasion états-unienne de l’Irak en 2003. L’une est la conviction, dans les cercles politiques de Washington et au sein du gouvernement des Etats-Unis, que l’Iran constitue la principale menace déstabilisatrice dans la région; l’autre est la détermination sans faille d’Israël et du Premier ministre Benyamin Netanyahou à éliminer du programme nucléaire iranien.
Depuis 2003, un puissant consensus bipartite s’est dégagé à Washington selon lequel une grande partie de l’instabilité et des conflits au Moyen-Orient provient de l’Iran, qu’il s’agisse de la volonté de l’Iran de former un soi-disant «croissant chiite», de construire un corridor terrestre jusqu’à la frontière israélienne ou de manipuler les réseaux régionaux pour déstabiliser la région. Si une hostilité mutuelle existe entre les États-Unis et l’Iran depuis la révolution de 1979 et l’instauration de la République islamique, ce consensus a été ravivé par le discours du président George W. Bush sur «l’axe du mal» après le 11 septembre 2001, qui désignait l’Iran comme une menace majeure. Les échecs militaires états-uniens en Irak n’ont fait qu’accroître cette animosité.
Ce consensus sur la menace iranienne, favorisé par le complexe de la politique iranienne à Washington et amplifié par des acteurs régionaux prônant souvent la nécessité de «couper la tête du serpent» comme meilleure solution aux problèmes régionaux, a constitué un axiome de la politique états-unienne au Moyen-Orient, étouffant de fait toute vision alternative. Le Plan d’action global conjoint (JCPOA) de 2015, qui limitait le programme nucléaire iranien en échange d’un allègement des sanctions, a été à la fois une exception de courte durée à cette tendance et une victime de son ancrage lorsque le président Trump s’en est retiré en 2018.
Une deuxième force structurelle ouvrant la voie à la guerre actuelle contre l’Iran est l’attention exclusive qu’Israël porte à la réduction du programme nucléaire iranien. En tant que seul État du Moyen-Orient doté d’armes nucléaires, Israël refuse depuis longtemps de tolérer la parité nucléaire dans la région, non seulement en Irak et en Iran, mais aussi en Syrie, comme en témoigne cet épisode peu connu de 2007 où Israël a frappé un réacteur nucléaire qu’il affirmait avoir été construit par la Corée du Nord et susceptible d’être utilisé pour fabriquer des armes nucléaires.
La guerre contre l’Iran doit être replacée dans cette longue série de tentatives menées par Israël et les États-Unis pour limiter les capacités nucléaires (à des fins énergétiques ou militaires) des autres États de la région, même si leurs objectifs ont évolué au fil du temps. Netanyahou orientait déjà son attention vers l’Iran lors de son témoignage de 2002 devant le Congrès américain au sujet des armes de destruction massive en Irak, bien qu’en réalité son obsession pour le programme nucléaire iranien remonte à bien plus loin. La menace irakienne ayant disparu, l’argument avancé depuis des décennies par Netanyahou devant le Congrès, les Nations unies et le monde entier, selon lequel l’Iran était sur le point de produire une arme nucléaire, a trouvé un écho plus large et a suscité davantage d’attention. Malgré son manque de preuves concrètes, et face aux évaluations de la communauté du renseignement américaine et de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) selon lesquelles l’Iran ne développait pas de programme d’armes nucléaires ou qu’il n’y en avait aucune preuve, l’affirmation persistante d’Israël a contribué à maintenir la question au cœur du débat public en tant que menace permanente pour la sécurité mondiale qui devrait finalement être combattue par des moyens militaires.
De nombreux facteurs ont conduit les États-Unis et Israël à attaquer l’Iran aujourd’hui. Mais attribuer la primauté ou la causalité à l’un d’entre eux serait une tâche difficilement réalisable. Ce qui est plus certain, cependant, c’est que des forces structurelles ont préparé le terrain pour cette attaque au cours des deux décennies précédentes. Avant tout, l’establishment politique américain, qui, avec Israël, a conditionné et prédisposé plusieurs administrations des Etats-Unis à considérer la confrontation militaire avec l’Iran comme une nécessité inévitable pour résoudre les maux de la région. Washington s’est tragiquement montré insensible aux tentatives visant à réviser sa compréhension trop simpliste de l’Iran et de la région. (Publié sur Merip Report le 19 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Kevin L. Schwartz est directeur adjoint de l’Institut oriental de l’Académie tchèque des sciences à Prague, où il occupe également un poste de chercheur. Il est membre du comité de rédaction de MERIP.
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«Sanctions, bombes et le mythe de la guerre de précision contre l’Iran» (3)

Par Asma Abdi
Dans ses nombreux discours adressés au peuple iranien, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a maintes fois opposé le peuple et l’État. Ce cadrage s’inscrit dans une longue tradition de la politique états-unienne et israélienne envers l’Iran, où la séparation entre la population et l’État a servi de dispositif central pour rendre légitimes, invisibles et chirurgicalement nécessaires des mesures sévères, punitives et profondément collectives – des décennies de sanctions jusqu’aux bombardements aériens actuels. Au cœur du maintien de cette séparation stricte se trouve le langage de la «précision»: l’insistance sur le fait que la soi-disant guerre de précision menée par les États-Unis et Israël ne frappe que le régime et ses ressources, et que les sanctions généralisées ne portent préjudice qu’aux «ayatollahs».
Cette représentation de la guerre impériale comme ciblée et précise n’est pas propre à la conjoncture actuelle, mais reflète de profondes contradictions au sein du capitalisme impérial mondial. L’accumulation du capital a historiquement dépendu de la guerre et de la coercition – pour la réalisation de profits, pour l’expansion et pour la conquête et la mise au pas de nouveaux marchés – mais son besoin de stabilité repose sur le maintien de l’illusion de la paix au sein d’un ordre mondial néocolonial et néolibéral profondément hiérarchisé. Cette contradiction centrale a donné lieu à des efforts multiformes visant à rendre la guerre de plus en plus invisible en tant que condition de l’accumulation capitaliste mondiale.
Le mythe de la guerre «de précision» est antérieur aux techniques militaires de ciblage de pointe actuelles et s’est depuis longtemps intégré dans le paysage juridique et discursif des sanctions et de la guerre économique. Depuis l’après-guerre froide, la refonte des sanctions comme étant des mesures ciblées, précises et «intelligentes» s’est accompagnée de leur normalisation croissante et de leur intégration dans le complexe sécuritaire mondial. Le mythe des sanctions «intelligentes», en particulier, a émergé dans les années 1990 en réponse aux mutations du capitalisme mondial. La mondialisation d’un système d’accumulation axé sur la finance, parallèlement à une réorganisation néolibérale de l’hégémonie des Etats-Unis, exigeait un nouveau vernis de paix et un nouveau paradigme de guerre aseptisée et de haute technologie. La rhétorique de la précision a sans doute joué un rôle central pour les États-Unis, leur permettant d’obtenir le soutien international pour l’un des régimes de sanctions multilatérales les plus sévères visant l’Iran au cours des années 2000, à peine une décennie après que l’expérience irakienne eut révélé leurs conséquences meurtrières. Dans son livre de 2017, The Art of Sanctions. A View from the Field (Columbia University Press), Richard Nephew, l’un des principaux architectes des sanctions contre l’Iran sous l’administration Obama, a explicitement plaidé en faveur d’un régime de sanctions «plus ciblé», car il serait plus «vendable à un public international et plus compréhensible pour un “auditoire” iranien».
Des décennies passées à présenter l’Iran comme le théâtre d’une intervention soi-disant précise et chirurgicale sont désormais mises à nu alors que les bombes s’abattent sur les villes, visant les infrastructures vitales et indispensables à la vie, notamment les hôpitaux, les réseaux électriques, les systèmes d’approvisionnement en eau, les raffineries de pétrole [et actuellement le réseau de gaz dont dépend la majorité de la population], les sites de production alimentaire et pharmaceutique, les quartiers résidentiels, les écoles et les sites du patrimoine culturel. Ce qui ressort clairement de l’ampleur et de la nature des bombardements, c’est que ce sont les conditions mêmes de la vie et de l’avenir qui sont visées. En ce sens, la guerre s’inscrit dans le prolongement direct des sanctions et de la guerre économique qui, depuis des décennies, ont remodelé l’économie politique de l’Iran, creusé les inégalités de classe et de genre, et fait s’effondrer les moyens de reproduction sociale –restreignant ainsi les possibilités mêmes de vie et réduisant les horizons d’espoir et d’avenir. Ces schémas de ciblage reflètent également les opérations israéliennes plus larges soutenues par l’Occident en Asie occidentale: mutiler, blesser, mener une guerre contre la reproduction sociale – ou ce que l’on appelle familièrement «faucher l’herbe» dans le discours politique israélien.
À l’instar de décennies de sanctions, la confrontation militaire actuelle a rapidement et violemment anéanti les possibilités politiques et les imaginaires cultivés à travers de longues histoires d’organisation populaire par les mouvements féministes, étudiants et syndicaux contre l’appareil répressif de l’État iranien. Dès que les bombes ont commencé à tomber, cette histoire de mobilisation ascendante a été rendue politiquement hors de propos. La société iranienne – engagée depuis longtemps dans une lutte soutenue contre l’autoritarisme – est dépouillée de son pouvoir d’action et est redéfinie dans le discours états-unien et israélien comme une population ayant besoin d’aide et de protection par des bombardements aériens. Dans le même temps, les dures réalités matérielles de la guerre peuvent réaffirmer davantage l’État iranien comme le principal gardien de cette population, alors même que de larges segments de celle-ci ont explicitement rejeté sa légitimité, comme l’ont démontré les soulèvements de janvier 2026 et les massacres brutaux qui ont suivi.
L’avenir reste profondément incertain. Ce qui est certain, cependant, c’est que la possibilité même d’une vie et d’une vie politique en Iran est violemment et rapidement anéantie par les attaques américaines et israéliennes, faisant écho aux effets de décennies de sanctions et d’agressions israéliennes dans toute la région, le tout avec le soutien de l’Occident. (Publié sur Merip Report le 19 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Asma Abdi est chercheuse postdoctorale à l’Institut d’études arabes et islamiques de l’université d’Exeter.

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