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24
juin 2017

A l'encontre

La Brèche

Palestine. Les faux-semblants se délitent

Publié par Alencontre le 14 - novembre - 2015
Près de Ramallah, un jeune manifestant blessé est transporté, le 6 octobre 2015

Près de Ramallah, un jeune manifestant blessé est transporté,
le 6 octobre 2015

Par Amira Hass

Dans la supérette flambant neuve aux parois en verre, quelques jeunes hommes sont réunis pour acheter quelque chose à boire. Le magasin est situé à la station d’essence de Al-Houda près de la sortie nord-ouest de Ramallah. Les jeunes prennent une pause au cours de leur protestation contre l’occupation israélienne, en l’occurrence des jets de pierre contre le check point. Ils sont tous masqués, avec des keffiehs de différentes couleurs qui leur couvrent le visage. Tout naturellement, les jeunes masqués passent des sous au gars derrière le comptoir. Tout aussi détendu, ce dernier prend l’argent, leur pose une question à laquelle ils répondent, leurs voix un peu étouffées par l’étoffe. Un des jeunes portant un keffieh fouille dans sa poche et se rend compte qu’il n’a pas assez d’argent. Un autre garçon portant un keffieh d’une couleur différente le dépanne Tout à coup ils prennent conscience du spectacle bizarre qu’ils offrent avec leur anonymat collectif, ils s’interrompent et rigolent derrière leurs keffiehs. Certains autres clients, non masqués, se joignent à leur rire, avec l’affection qu’ils réservent à ceux qui les représentent fidèlement. Ils savent en effet que, maintenant, ce sont ces jeunes qui portent le flambeau dans la course vers l’objectif que les générations précédentes de coureurs n’ont pas réussi à atteindre.

Journaliste palestinien blessé par une balle d'acier entouré de caoutchouc

Journaliste palestinien blessé par une balle d’acier entouré de caoutchouc

Cette scène s’est produite un jour, au début octobre 2015, lorsque le semblent de normalité en Cisjordanie et à Jérusalem-Est s’est à nouveau fissuré sous la vague de protestations près des positions militaires que séparent les enclaves de l’Autorité palestinienne de la Zone C (entièrement sous contrôle israélien) et les colonies israéliennes: des pierres qui ne parviennent pas à blesser les soldats; du gaz lacrymogène; des tirs contre les protestataires; des poubelles renversées en guise de boucliers; des jeeps militaires qui franchissent le check point et se rapprochent des jeunes de tellement près que l’un d’entre eux réussit à peine à éviter les roues; des jeunes femmes, le visage recouvert – elles aussi ont peut-être jeté des pierres qui n’ont pas atteint les soldats – s’échappent en courant à l’approche des soldats ou des nuages de gaz lacrymogène; un journaliste portant un casque crie de douleur et se tient le pied: une balle en métal enrobée de caoutchouc a touché sa chaussure, heureusement assez épaisse pour empêcher le projectile de pénétrer, mais l’impact est tout de même douloureux. On entend la sirène d’une ambulance… puis, soudain, le silence. D’autres jeunes descendent de la colline de l’autre côté du check point. Certains ont déjà enlevé leurs keffiehs révélant des cheveux lissés au gel et coiffés dans des styles différents. Un secouriste est tranquillement assis à côté d’une rangée de brancards au coin d’une rue avoisinante.

La nouvelle génération de protestataires

Ici et ailleurs, sur les sites de protestation, lorsque les jeunes retirent leurs keffiehs, on peut reconnaître des partisans du Fatah, du Hamas, de groupes palestiniens de gauche et quelques non affiliés, des étudiants qui se mêlent aux chômeurs, des gens de la campagne et ceux de la ville, ainsi que des résidents des camps de réfugiés qui constituent toujours un nombre significatif de protestataires. A leurs côtés il y a les fils des officiers de police palestiniens [qui collaborent pour «l’ordre» avec les Israéliens] et des officiels de l’Autorité palestinienne et les enfants des journaliers qui se faufilent en Israël pour travailler. Ils n’ont ni drapeaux ni symboles d’appartenance à des organisations ou à des partis.

Un jeune Palestinien «contrôlé» par un soldat israélien...

Un jeune Palestinien «contrôlé» par un soldat israélien…

Ces jeunes courent le risque d’être tués par l’armée israélienne même lorsque les soldats ne sont pas en danger. Entre le 2 et le 13 octobre, 15 manifestants ont été tués par l’armée, y compris cinq mineurs âgés de 13 à 15 ans, dont six en Cisjordanie et à Jérusalem Est et neuf à Gaza. Malgré les blessures par balles réelles et par balles de caoutchouc, malgré la puanteur qui colle aux vêtements à cause des «jets d’eau puante» [les skunk water cannons inventés par la firme israélienne Odortec LDT projette de l’eau hyperpuante et visqueuse] projetés par les forces militaires, malgré l’irritation des yeux et de la gorge qui persiste longtemps après avoir échappé aux gaz lacrymogènes et malgré le risque important d’être arrêtés tout de suite ou plus tard, le fait qu’ils sont ensemble donne à ces jeunes de l’énergie et du courage, un sentiment de fraternité et d’engagement dans un élan vers un changement. Les organisations de sécurité de l’Autorité palestinienne, ne les empêchent pas de protester, elles les surveillent probablement de près pour éviter qu’ils ne soient rejoints par des Palestiniens armés. Voilà la situation depuis la mi-octobre. Il ne semble pas que ces jeunes protestataires aient l’intention de refaire les erreurs de la deuxième intifada et de sa rapide militarisation.

Leur solidarité (leur unité) contraste de manière frappante avec la solitude d’autres jeunes Palestiniens – en particulier ceux qui résident à Jérusalem Est – qui ont décidé de sortir pour poignarder des Juifs, surtout à Jérusalem. C’est le signe caractéristique des événements d’octobre 2015. Encore davantage que les protestataires aux check points militaires, les agresseurs à l’arme blanche, isolés, savent que, vu l’hystérie collective parmi les Israéliens et les prétextes qu’ils donnent à abattre tous ceux qui ressembleraient à un «terroriste», ils ont de grandes chances d’être tués. Ils partent donc tuer et se faire tuer, poussés par un désespoir personnel et une colère sociale intenses qui, même si elles ne peuvent pas s’exprimer dans des mots, sont complètement compris par la société palestinienne.

Environ trois kilomètres à l’ouest du check point fermé de Beit El et près de la place avoisinante, encore enveloppée dans des nuages de gaz lacrymogène, une mère de quatre enfants est assise. Elle regarde, en live, la confrontation inégale qui se déroule près du check point, diffusée par la chaîne de télévision Falastin al-Yawm, associée au jihad islamique. Elle est en colère contre les chaînes de l’Autorité palestinienne et celles qui lui sont associées qui affichent leurs programmes habituels au lieu de faire des émissions spéciales sur les protestations, comme si tout cela était normal. Comme beaucoup d’autres parents qui admirent les contestataires, elle admet qu’elle surveille de près ses propres enfants pour s’assurer qu’ils ne s’approchent pas du check point dangereux. Elle dit comprendre aussi les agresseurs au couteau et leurs mères.

La double peine

Le 3 octobre 2015, Muhannad Halabi, âgé de 18 ans, perpétrait la première agression au couteau lorsqu’il a assassiné deux Juifs israéliens sur la rue Hagai, dans la vieille ville de Jérusalem. Cette nuit-là, lorsque son nom était annoncé, ses parents, choqués, se tenaient à côté de leur maison dans le village de Surda, au nord de Ramallah. Ils observaient un groupe de jeunes en liesse qui louaient leur fils pour ses actions. En même temps, ils se préparaient en sachant que les forces armées allaient faire une descente dans leur maison (ce qu’elles ont fait, provoquant un affrontement). Les soldats sont revenus la nuit suivante, cette fois avec des troupes du corps de génie militaire qui ont mesuré chaque pièce de leur maison bien tenue pour préparer sa démolition.

Avec une voix d’outre-tombe, le père a décrit sur la chaîne de radio Sawt Falastin comment les soldats sont venus et ont passé à tabac ses deux fils. La semaine suivante, après les funérailles du fils, la mère était interviewée par une autre station de radio et donnait l’impression qu’elle avait accepté les actes de son fils. «Il est au paradis, maintenant» disait-elle. Les animateurs de la chaîne paraissaient soulagés qu’elle rentre dans le rang. On avait l’impression qu’on lui avait dicté ce qu’il fallait dire et qu’elle récitait ce que d’autres parents choqués et éprouvés avaient dit avant elle. Une mère de quatre enfants qui vit près du check point de Beit El explique: «Elle n’a pas reçu des directives, elle n’avait aucun choix, elle devait dire et sentir ce qu’elle disait. C’est ainsi qu’elle surmonte sa douleur. Elle doit donner une signification à la mort de son fils, à sa souffrance et à la souffrance à venir.»

Une femme palestinienne déploie un drapeau palestinien près du mur qui «isole» le village de Bilin

Une femme palestinienne déploie un drapeau palestinien près du mur qui «isole» le village de Bilin

Les jeunes protestataires et agresseurs au couteau sont nés dans la réalité façonnée par les Accords d’Oslo: des enclaves palestiniennes en Cisjordanie qui peuvent être coupées les unes des autres n’importe quand par quelques soldats et une barrière hérissée de pointes; des policiers palestiniens qui se cachent dans leur quartier général chaque fois que l’armée israélienne vient en ville arrêter quelqu’un; des check points militaires israéliens que disparaissent ici pour surgir ailleurs; des images continuelles de destruction de Gaza; une télévision qui montre soit des funérailles, soit des déploiements militaires: les sites de Jérusalem-Est et la mosquée de Al-Aqsa sont tellement hors portée qu’ils pourraient tout aussi bien se trouver sur une autre planète; deux gouvernements palestiniens mais pas d’Etat; une direction officielle (Autorité palestinienne) en laquelle la majorité de la population a perdu toute confiance et tout respect; des murs et des barrières de barbelés séparent les familles de leurs moyens de subsistance; la mer réduite à un concept abstrait, quelque chose que l’on voit dans des films ou à la télévision sans que l’on puisse jamais sentir les vagues ou l’odeur de l’air salé.

Dans le même temps, les seuls Israéliens qu’ils connaissent sont ceux qui vivent de l’autre côté de la rue dans des banlieues coloniales (les colonies) bien entretenues et luxuriantes; des soldats dont la tâche est d’assurer la prospérité des colonies de peuplement; ou des officiers de sécurité du Shin Bet dont ils font la connaissance lorsqu’ils les convoquent (eux ou leurs proches) pour des interrogatoires. Voilà la routine qui passe pour une normalité. Le seul endroit où la normalité est encore plus factice est Jérusalem-Est: une ville «réunie» sous la domination israélienne et dont les résidents palestiniens vivent directement sous le contrôle juif, où le seul message officiel qu’ils reçoivent c’est qu’il vaudrait mieux qu’ils disparaissent.

Ces deux aspects opèrent au sein du vide politique interne palestinien: avec deux directions (l’AP et le Hamas) qui sont hostiles l’une envers l’autre, ils n’ont pas de direction qui les représentera fidèlement, qui les dirigera et les conduira, dans laquelle ils puissent avoir confiance.

Ce n’est pas la même mer

Baja Alian était un des deux résidents de Jabal Mukkaber qui ont perpétré l’attaque au couteau et par arme à feu contre un bus israélien à Jérusalem le 13 octobre. Trois Israéliens ont été tués dans cette attaque, qui a aussi fait de nombreux blessés. Alian a été abattu. Il y a environ une année, il avait posté les «10 commandements pour chaque shahid (martyr)» sur sa page Facebook. Dans le premier, il évoque le manque de confiance dans les groupes politiques existants. «J’ordonne aux organisations palestiniennes de ne pas s’emparer de mon action sacrificielle et de ma mort, car elles appartiennent à la patrie et non pas à vous» écrivait-il, en interdisant d’avance que les entités politiques ne donnent de l’argent pour ses funérailles et tirent avantage de son «exploit».

Le monde que les parents et les grands-parents de ces jeunes connaissaient – le monde d’avant les Accords d’Oslo – était beaucoup plus simple. Ils connaissaient la mer. Même s’ils n’étaient pas à Gaza, ils connaissaient des Gazaouis et étudiaient avec eux dans les universités aux côtés des citoyens palestiniens d’Israël. Ils pouvaient visiter les vieux villages de leurs parents, villages qui avaient été détruits ou transformés en quartiers juifs. Ils pouvaient voyager à Jaffa ou à Haifa pour travailler ou pour visiter des amis et des proches qui n’avaient pas été expulsés en 1948. Jérusalem était leur capitale religieuse, culturelle et économique, une partie intégrante de leur géographie, de leur sociologie, de leur histoire et de leurs loisirs. Ils pouvaient s’y rendre et en revenir en voyageant sur des bus palestiniens gérés par des compagnies qui avaient obtenu leur licence soit sous le mandat britannique [1923-1947 ], soit sous la domination jordanienne.

Une femme du village de Susya près d'un olivier coupé par un colon

Une femme du village de Susya près d’un olivier coupé par un colon

La vaste majorité de la population palestinienne soutenait l’une ou l’autre des organisations politiques palestiniennes, où ils avaient l’impression de trouver un deuxième foyer. L’occupation israélienne était directe, sans la médiation des comités de liaison et de la police palestiniennes. Des soldats traînaient dans les villes et les villages, il n’y avait pas de check points séparant les communautés, juste quelques-uns des deux côtés de la Ligne verte [ligne de démarcation datant de 1949, suite à l’armistice entre Israël et la Syrie, l’Egypte, la Transjordanie et le Liban; elle a servi de «base» pour les dits Accords d’Oslo qui étaient censés formellement aboutir à la constitution d’un Etat Palestinien.]

La direction palestinienne vivait à l’étranger avec une aura d’affection et de confiance. Les gens savaient qu’ils luttaient pour la fin de l’occupation, ils savaient contre qui ils se battaient. Les Israéliens qu’ils connaissaient étaient aussi des gens normaux: des employeurs (certains bons, d’autres pas), des collègues de travail et leurs enfants; des partenaires dans des petites entreprises (restaurants, entreprises de construction), des employés de boutiques, des conducteurs. Lorsque leurs parents ou leurs grands-parents ont participé à la première Intifada à la fin des années 1980, la libération, l’indépendance et la création d’un Etat semblaient à portée de main. Et maintenant leurs enfants et leurs petits-enfants voient tous les jours que ce rêve de leurs parents a volé en mille morceaux, morceaux qu’on a recollés pour en faire une réalité factice.

Le président palestinien Mahmoud Abbas est aujourd’hui le dirigeant que l’on identifie le plus avec cette réalité factice détestée. Il s’agit d’un gouvernement d’apparat dépourvu de toute souveraineté, mais dont les nombreux représentants se prélassent avec des titres de ministre; d’abondants PDG qui rivalisent pour obtenir des salaires alors que la grande majorité ne gagne pas assez pour s’en sortir. S’y ajoutent: la présence croissante d’organisations d’aide internationale qui, dans leurs rapports hebdomadaires, décrivent la dépossession et la perte de vies humaines tout en poussant vers le haut les loyers à Ramallah et à Jérusalem; du «personnel de sécurité» qui se déploie dans les rues à chaque passage du convoi présidentiel (Abbas); la nouvelle qu’il est maintenant interdit de critiquer Abbas sur Facebook; des journaux qu’on achète et qui passent sous silence les choses vraiment importantes qui se passent, comme l’arrestation d’étudiants identifiés avec le Hamas ou les réunions régulières entre les officiels de la sécurité palestiniens et israéliens pour l’échange d’informations. Les visages se détournent lors des passages près des camps de réfugiés, noyés dans leur morne pauvreté à cinq minutes à peine de restaurants à la mode. Jérusalem, où il n’y a pas un seul représentant politique qui peut faire quoi que ce soit pour les résidents palestiniens. Des cérémonies d’inauguration de tours de verre et des centres commerciaux flambant neufs dont tout le monde sait qu’ils n’apporteront pas beaucoup d’emplois à cause des limitations imposées par les Israéliens sur la liberté de se déplacer. Et la liste peut s’allonger.

Au cours de la dernière décennie, Mahmoud Abbas espérait gagner du temps jusqu’à ce que le monde devienne plus sensé et garde sa promesse de mettre fin à l’occupation israélienne. Il a supplié Israël de lui laisser un peu d’espace et s’est encore fendu en excuses pour gagner du temps, pour pouvoir continuer à offrir à son peuple cette normalité factice. Mais maintenant, même lui, semble se rendre compte que le faux-semblant a atteint ses limites. Ces lignes sont écrites à la mi-octobre, lorsque seule une ligne très ténue sépare encore le glissement vers une nouvelle série de carnages et de nouveaux sommets d’oppression, d’annexions et d’expansion des colonies israéliennes d’un retour à un semblant de normalité. Un retour temporaire, jusqu’à l’arrivée de la nouvelle vague qui approfondira encore les crevasses. (Traduction A l’Encontre; article publié dans le quotidien Haaretz le 10 novembre 2015)

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Amira Hass a été la correspondante de Haaretz dans les territoires palestiniens occupés depuis 1993. Parmi les ouvrages écrits par Amira Hass, on peut trouver en français : Boire la mer à Gaza (La Fabrique 2001); Correspondantes à Ramallah (La Fabrique, 2004); Apartheid en Israël (Actes Sud, 2008)

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1 commentaire

  1. Les faux-semblants se délitent | frontieresblog dit:

    […] http://alencontre.org/moyenorient/p… Traduction : A l’Encontre […]

    Ecrit le 27 novembre, 2015 à 2015-11-27T22:35:45+00:000000004530201511

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